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En remontant le Chemin du Roy Retour à la page principale


Le chemin du Roy, jalonné de fleurs-de-lys
Le lendemain matin, bien reposé, le Général est cueuilli du Colbert par le Premier ministre Johnson au quai. Direction Montréal.

Les deux hommes d'état montent dans la limousine décapotable, conduite par un irlandais « sans aucune goutte de sang français dans les veines », mais parlant tout de même le français... La voiture arpentera les 270 kilomètres séparant Québec de Montréal, sur le Chemin-du-Roy.

Bien évidemment, les scribouilleurs et grenouilleurs parisiens se gaussent du nom de cette route, en omettant bien évidemment de noter qu'elle fut tracée par le Grand Voyer de France, et nommée ainsi dans l'espoir, un jour, que le Roy lui-même le parcourâsse.

Le trajet est jalonné de fleurs-de-lys peintes à même le pavé. Mais notre chauffeur irlandais n'a pas à loucher sur la route pour connaître son chemin, car le chemin est bordé de populace, qui est accourue de dizaines de kilomètres à la ronde, pour ovationner le Libérateur de la France.

De village en village, ce n'est que succession d'arcs de triomphes édifiés à la hâte, de bannières et de chorales plus ou moins improvisées, dont la chanson préférée est "Alouette, gentille alouette"...

La foule est dense, même en rase campagne. Un jeune homme réussit même à sauter sur le coffre et serre la main du Général, sans coup férir. On ne peut pas dire de même des chômeurs qui ont le malheur de se trouver sur la trajectoire du premier ministre du Canada, trente ans plus tard...

– Le Gouvernement Fédéral ne voulait pas d'une voiture découverte. Nous avons dit: le Général vient pour saluer le peuple, il le saluera. Aujourd'hui, dix ans après, nous ne pourrions pas. Le climat s'est tendu. Oh! Je pense que pour Giscard, on prendrait encore ce risque: qui songerait à tirer sur Giscard? À vrai dire, pour de Gaulle, il n'y avait aucun risque: il était en famille.
André Patry
(entrevue accordée en 1977 à Pierre Rouanet)

En effet, en famille il y était. À voir cette foule, son accueuil enthousiaste, on songerait au retour d'un frère longtemps resté à l'écart.

Premier arrêt: Donnacona.

La pluie a commencé peu avant l'arrivée. De Gaulle a du faire une concession au confort décadent amerlok: il doit se baisser, une capote métallique surgissant du coffre arrière dès les premières gouttes de pluie... C'est pas la DS présidentielle qui offrirait ça'

– Et puis maintenant, je vois le présent du Canada français, c'est à dire un pays vivant au possible, au pays qui est en train de prendre en main ses destinées. Vous pouvez être sûrs que le Vieux pays, que la Vieille France apporte et apportera à la Nouvelle-France tout son concours fraternel.

Sainte-Anne-de-la-Pérade

– Vous serez ce que vous voulez être, c'est-à-dire maîtres de vous!

La radio retransmettait en direct les péripéties, alertant la population au devant du Général. Quel contraste avec la précédente visite du au Québec du Général, en 1960, alors que le Général était promené par le Premier Ministre John Diefenbaker, la Canadian Broadcasting Corporation a eu l'immense tact et le goût exquis de diffuser un film documentaire à la gloire du régime de Vichy...

(Anne et Pierre Rouanet, in
Les trois derniers chagrins du général de Gaulle,
[Grasset ed.]), p. 106

Même prestation au prochain arrêt, au Cap-de-la-Madeleine, discours-express, puis on rembarque jusqu'à Trois-Rivières:

– Vous, les Français canadiens, au fur et à mesure de votre avènement, vous aurez à concourir – et en particulier avec vos élites, vos savants, vos ingénieurs, vos cadres, vos artistes, vos techniciens – au progrès du Vieux pays, au progrès de la France.

Tout un discours à tenir dans une ville coloniale québécoise typique: immenses usines à papier où travaillent une myriade de prolétaires français tenus dans l'ignorance par un clergé scatholique à la botte de l'occupant anglais, et où les cadres anglais se réfugient dans des ghettos dorés, à l'écart de la plèbe...

Et le cortège reprend, pour s'arrêter officellement à Louiseville et à Berthierville, pour continuer jusqu'à Repentigny, où l'urbanisation commence sérieusement.

Puis c'est la traversée du pont de l'Île-Bourdon, où le cortège quitte le continent pour pénétrer sur l'Île de Montréal, où il en gagnera le centre historique par la rue Sherbrooke, une des plus longues rues au monde.

Je n'avais pas pris le métro depuis 1936... Quelques années plus tard, un pont parallèle et qu'empruntera l'autoroute de la Rive-Nord sera baptisé du nom du plus illustre des français.

Quarante kilomètres pour traverser la banlieue est de Montréal, la banlieue la plus pauvre, car française. Quarante kilomètres d'usines, de raffineries de pétrole, d'usines malodorantes qui tournent leurs derniers tours de roues, de banlieues-dortoirs aux maisons toutes bâties dans le même moule, quarante kilomètres de pauvreté soigneusement entretenue.

Mais quarante kilomètres d'une foule joyeuse, en liesse, forte de plus de 500,000 personnes (selon la Presse du 26 juillet 1967), qui déborde de l'enthousiasme d'un peuple qui vient tout juste de découvrir qu'il peut couper ses chaînes et se départir du joug que lui imposait un occupant à l'impérialisme sans égale assisté par une élite indigène intéressée et très subvertie par les brimborions de pouvoir que lui saupoudre l'occupant...

Deux cent soixante dix kilomètres bordés d'une foule commençant à se réveiller sous deux siècles d'une occupation étrangère, deux siècles où leur conscience collective fut d'abord violée, puis étouffée et enfin assujetie à un destin flou et vagabond, car ne visant qu'à l'enrichissement d'une poignée de marchands et industriels tirant chacun de son côté, plutôt que franchement dirigé vers l'établissement d'une société juste et équitable.


***

Le Général rembarque pour la France La suite, tout le monde la connaît. Discours à l'Université de Montréal sous le regard désapprobateur du Cardinal Léger (ça va de soi: il s'était vautré allègrement dans les privilèges que lui confèrent la constitution de 1867, et regardait donc d'un oeil torve un personnage qui s'est toujours efforcé d'anéantir ce genre de privilège de situation), visite de l'Expo (le but officiel du voyage) et du Métro ("Ça fait bien depuis 1936 que je n'ai pas pris le Métro").

Et retour précipité, dès que les réprobations canadiennes officielles furent entendues.

L'orage allait bientôt se lever. Le Canada allait découvrir brutalement qu'il ne pouvait pas être, qu'il n'était pas, et qu'il ne serait jamais une succursalle de l'Angleterre, avec cet énorme bloc français en son sein. Les choses ne seraient plus les mêmes. Et, 50 ans plus tard, toujours autant dans l'impasse.


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