Page principale

Autres trucs divers
Vive le Québec Libre! Écrivez-moi Statistiques
d'accès

De Gaulle parmi nous

(éditorial de Jean-Marc Léger, 24 juillet 1967):

Des grands acteurs du drame mondial d'il y a ving-cinq ans, de Gaulle est le seul à jouer encore un rôle de premier plan dans les affaires internationales. Parmi les dirigeants actuels des grandes puissances, il est le seul à avoir une égale audience en Occident et à l'Est comme dans l'immense tiers-monde. L'ancien président Kennedy disait, au retour de Paris: "J'ai vu un monument qui s'appelle Charles de Gaulle". On ne pouvait mieux décrire le rôle et la place du chef de l'État français, mieux rappeller qu'il appartient à l'Histoire et au présent, ensemble à la France et au monde. (...)

Montréal, rue Notre-Dame, en face de l'Hôtel de Ville, au début de la soirée.

Une foule compacte attend patiemment devant l'hôtel de ville, dans une ambiance toute empreinte de bonhomie. Du Château de Ramezay, jusqu'au delà de la colonne Nelson (l'authentique, ayant été érigée bien avant celle érigée à Londres; n'oublions pas que nous sommes dans une colonie britannique), c'est une marée humaine, le brouhaha constant de la foule qui sent bien que quelque-chose d'extraordinaire est sur le point de se passer.

Parmi la foule, un cordon de sécurité entoure l'Hôtel de ville, composé de policiers plus ou moins en civil. La foule est calme, fébrile, ponctuée de calicots, banderolles et de pancartes aux slogans nationalistes.

Charles de Gaulle est à bord d'une somptueuse limousine décapotable, et descend tranquillement la côte de la rue Saint-Denis. Le chauffeur suit une chaîne de fleurs-de-lys peintes sur l'asphalte, chaîne qui s'étire depuis la capitale Québec, le long du Chemin-du-Roy.

Au fur et à mesure que la limousine s'approche de l'Hôtel-de-ville, la foule forte de plus de 10,000 personnes, alertée par le compte-rendu de la radio diffusée sur une myriade de transistors, s'enhardit, et la clameur s'amplifie peu à peu.

De Gaulle et Johnson en limousine Puis le Général, flanqué du premier ministre du Québec, Daniel Johnson, tous deux debouts dans la limousine décapotable, parvient au terme de sa chevauchée fantastique. Il vient de s'acquitter de la dette de Louis XV.

Il est aussitôt acueuilli puis engouffré dans l'Hôtel de ville pas son nouvel hôte, le maire Jean Drapeau, politicien opportuniste qui a su pousser fort loin l'art de l'autocratisme, fort soucieux de récupérer à son avantage la présence du plus illustre des Français. S'étant éclipsé quelques minutes pour un « coup de peigne », le général est aussitôt mené vers l'ascenceur par le seul maire à bord, même avant dieu.

La cabine parvenue au premier étage, on sort. Un moment d'hésitation du Général.

D'un côté, un murmure respectueux, de l'autre, une porte de balcon d'ou on ne voit que des installations portuaires mais d'où parvient une clameur populaire.

— « Quand j'ai dù m'exprimer, j'ai vu devant moi une balance avec les deux plateaux: dans un des plateaux, les diplomates... (un geste pour montrer leur caractère volatil), les journalistes... (même geste de nettoyage), les Anglo-Saxons qui, de toute façon, ne m’aiment pas... bref, tous les notoires. Entre cette agitation insignifiante et le destin de tout un peuple, Il n'y avait pas à hésiter: le second plateau était beaucoup plus gros que le premier. »

Charles De Gaulle, dix semaines plus tard, à Bernard Dorin

(Anne et Pierre Rouanet, in
Les trois derniers chagrins du général de Gaulle,
[Grasset ed.]), pp. 115, 116

Le mari de Tante Yvonne n'a pas hésité une seconde. Malgré le maire qui l'aiguillait à droite, il tourne à gauche.

– Mon Général, ce n'est pas à ce balcon que vous devez prendre la parole!

Bernard Durand, directeur du protocole.

– Mais il faut bien que je leur dise quelque-chose, à tous ces gens qui m'appellent...


Le Maire est là, comme une dame à toutou contemplant la laisse rompue au bout de ses doigts.

Comme la dame appelle une dernière fois son toutou, en commençant à pressentir combien c'est dérisoire, le Maire sort son dernier biscuit:

– Mon Général, Il n'y a pas de micro!

– Et ça, alors, qu'est-ce que c'est?

(Anne et Pierre Rouanet, in
Les trois derniers chagrins du général de Gaulle,
[Grasset ed.]), p. 116

C'est le vieux guerrier qui a parlé, toisant tout le monde du haut de ses 77 ans sonnants et trébuchants. Malgré sa cataracte, malgré l'absence de ses lunettes, malgré la déterioration patente de ce qu'il appelle « la carcasse », le Général a vu, tout lové sur lui-même dans un recoin sombre du balcon, un micro qui traînait là.

– Ça, concède le Maire, dans un couac étouffé, c'est un micro...

Soudain, après une pause, il s'enhardit:

– Il n'est pas branché!

– Ce n'est rien, Monsieur le Maire, je peux aussi bien le rebrancher.

Cassé, le miracle attendu du Maire et des Notoires... Cassé le rève des hégémonistes anglo-saxons qui attendent là, tous empreints d'une admiration blasée hypocritement feinte, tout en redoutant un de ces coups de tête propres au Général, qui ne se gêne pas pour secouer les cages de par le monde... Cassé par un petit homme bien ordinaire, un technicien anonyme qui se trouvait là, parmi les Grands et les moins grands, les Illustres, les notoires et les éphémaires, par hasard...

Un empereur qui s'occupe des poignées de portes...

Gilles Loiselle, en parlant du maire Drapeau...

Le Maire se retire par en arrière, pour demeurer en retrait du plus illustre des Français, tandis que le petit homme bien ordinaire rebranche le micro.

C'est une immense émotion qui remplit mon coeur en voyant devant moi la ville française de Montréal.
   Au nom du vieux pays, au nom de la France, je vous salue de tout mon cœur.
   Je vais vous confier un secret que vous ne répéterez pas. Ce soir ici, et tout le long de ma route, je me trouvais dans une atmosphère du même genre que celle de la Libération.
//   Outre cela, j'ai constaté quel immense effort de progrès, de développement, et par conséquent d'affranchissement vous accomplissez ici et c'est à Montréal qu'il faut que je le dise, parce que, s'il y a au monde une ville exemplaire par ses réussites modernes, c'est la vôtre. Je dis c'est la vôtre et je me permets d'ajouter c'est la nôtre.
   Si vous saviez quelle confiance la France réveillée par d'immenses épreuves porte vers vous! Si vous saviez quelle affection elle recommence à ressentir pour les Français du Canada et si vous saviez à quel point elle se sent obligée à concourir à votre marche en avant, à votre progrès!
   C'est pourquoi elle a conclu avec le gouvernement du Québec, avec celui de mon ami Johnson, des accords pour que les Français de part et d'autre de l'Atlantique travaillent ensemble à une même oeuvre française. Et d'ailleurs le concours que la France va, tous les jours un peu plus, prêter ici, elle sait bien que vous le lui rendrez, parce que vous êtes en train de vous constituer des élites, des usines, des entreprises, des laboratoires qui feront l'étonnement de tous, et qui, un jour – j'en suis sûr – vous permettront d'aider la France...
   Voilà ce que je suis venu vous dire ce soir, en ajoutant que j'emporte de cette réunion inouie de Montréal un souvenir inoubliable. La France entière, sait, voit, entend ce qui s'est passé ici. Et je puis vous dire qu'elle en vaudra mieux.
   Vive Montréal! Vive le Québec… Vive le Québec… Libre!
   Vive… Vive… Vive le Canada français et vive la France!!!

– What did he say?

Un journaliste dépêché d'un journal d'Ottawa, à Paul Gros d'Aillon

– On va avoir des problêêêmes...

Daniel Johnson, à Claude Morin

– Quand il est écrit qu'un accident doit arriver...

Jean Drapeau, quelque six mois plus tard...

QuébecLe lendemain matin, un journal chinois(*) de Hong-Kong a fabriqué un idéogramme nouveau: « 魁 »; « Québec ».

(Anne et Pierre Rouanet, in
Les trois derniers chagrins du général de Gaulle,
[Grasset ed.]), p. 131.

(*) Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, Hong-Kong était encore une colonie britannique...

– Ce qui vient de se produire, c'est un phénomène historique qui était peut-être prévisible mais qui a pris des formes que seul l'événement pouvait préciser. Bien entendu, j'aurais pu, comme beaucoup d'autres, m'en tirer par quelques courtoisies ou acrobaties diplomatiques, mais quand on est le général de Gaulle, on ne recourt pas à des expédients de ce genre. Ce que j'ai fait, je devais le faire.

Charles de Gaulle, s'entretenant dans l'avion,
au retour de Montréal, à Bernard Dorin.

Page suivante: Un Colombey flottant.