Simon lacordaire

Histoire secrete du Paris souterrain

Avec un avant-propos de Victor Hugo et un carnet d’adresses utiles pour la visite du Paris souterrain

AVANT·PROPOS

Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d’égouts; lequel a ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa circulation qui est de la fange, avec la forme bumaine en moins.

Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple; là où il y a tout, il y a l’ignominie a côte de la sublimité; et si Paris contient Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutéce, la ville de boue.

D’ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la tinanique sentine de Paris réalise, parmi les moniments, cet idéal étrange réalisé dans l’humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et Mirabeau : le grandiose abject

Le sous-sol de Paris, si l’œil pouvait en pénétrer la surface, présenterait l’aspect d’un madrépore colossal. Une éponge n’a guère plus de pertuis et de couloirs que la motte de terre des six lieues de tour sur laquelle repose l’antique grande ville. Sans parler des catacombes qui sont une cave à part, sans parler de l’inextricable treillis des conduites du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la distribution d’eau vive qui aboutit aux bornes fontaines, les égoûts à eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux; labyrinthe qui a pour fil sa pente.

Première partie

Les rivières souterraines et les eaux minérales

1

Où l’on débute par quelques mystères plus ou moins mystérieux

Rien de surprenant au premier abord. L’immeuble est banal, d’un style incertain, un peu flou, semblable à mille autres. Cinq étages avec un balcon au second, façade ravalée et toit d’ardoise. On peut passer devant cent fois... Pourtant à certaines heures, en hiver, quelque chose de mystérieux vous frôle un bref instant. Mais il faut être très attentif.

Les gares du Nord et de l’Est sont toutes proches. Ce sont les vraies portes de Paris. C’est par-là qu’on entre et qu’on sort. A toute vitesse, tête baissée. Comme les gens sérieux qui ne pourront jamais faire deux choses à la fois : regarder et voir.

Ainsi tous les jours, des dizaines de milliers de personnes passent devant le 45 de la rue Lafayette sans être saisies par le moindre doute. Sans un coup d’œil sur les curieuses portes métalliques peintes en faux bois. Rien ne les trouble dans cette maison close, ni les portes rébarbatives dont on pressent qu’elles ne s’ouvriront jamais, ni les fenêtres aux vitres immuables qui ont le reflet glacé des yeux d’insectes.

En hiver, la nuit tombe vite. Tout s’allume sauf l’immeuble. C’est alors que parfois, brutalement, se mêlant un court instant aux odeurs amères des express et du tabac qu’une porte de bistrot largue dans la rue, on sent le parfum doux et tiède du métropolitain se glisser hors de ces murs.

Et la vérité apparaît, aussi intense que le parfum. L’immeuble est vide. Il n’est qu’un décor. Cette façade immobile et cette toiture d’ardoise, postiche collé sur un front vide, masquent une monstrueuse cheminée. Gueule béante du Paris souterrain. Le R.E.R. a hissé son schnorkel au milieu des maisons pour aspirer l’air dont il a besoin. Le 45 de la rue Lafayette n’est qu’une coquille vide. Par sa tête trépanée passe perpétuellement le souffle doux des aérations du métro régional.
Ce travesti est une des résurgences discrète de l’immense monde souterrain qui s’étend sous la capitale. Et le passant pressé qui ignore cette construction ignore de la même manière ce qui se passe sous ses pas. Car le monde souterrain ne se limite pas à l’enchevêtrement des fils et des conduites que les trottoirs éventrés laissent voir. Ces tuyauteries à fleur de sol ne sont que les commodités banales du quotidien que l’on a enterré pour dégager les paysages et les perspectives.

Il y a autre chose au fond de Paris. Il y a des souterrains innombrables dans lesquels s’est faire une partie de la grande et de la petite histoire. Il y a des lieux clos, secrets, des cachettes et des trésors. Il y a aussi des voies de communication pour les trains et les eaux sales, des galeries pleines de crânes vides qui conservent la mémoire du peuple parisien. Il y a tout ce qu’on ne voit pas, qu’on ne veut pas voir ou que l’on a oublié. Il y a même des secrets d’Etat dans des parfums de scandale.

A la fin de l’été de 1637, la reine de France se vit interdire par le cardinal de Richelieu toute villégiature dans le Val-de-Grâce. Ca n’était, à cette époque, qu’un très modeste monastère dans lequel Anne d’Autriche avait fait aménager un petit appartement. Elle aimait à s’y retirer dans la compagnie officielle de la mère supérieure, Louise de Milli. La chose pourrait paraître étrange de voir un homme d’Église faire défense à une chrétienne d’une aussi pieuse activité. Mais le paradoxe n’est qu’apparent.

Le lecteur se souviendra qu’en ce mois d’août 1637 le cardinal fut mis en possession de lettres prouvant que la reine entretenait une correspondance, qui n’était pas innocente, avec la cour d’Espagne. Le 13 août, il faisait perquisitionner dans sa chambre et son cabinet. En vain. Rien de compromettant ne subsistait. Furieux mais sûr de son fait, le terrible cardinal tendit un piège dans lequel tomba la princesse. Elle fut ainsi amenée à avouer que non seulement elle correspondait avec sa famille par le truchement du marquis de Mirabel, mais qu’en plus elle recevait Mme de Chevreuse, conspiratrice chevronnée, qui s’attachait avec une énergie farouche à la perte de Richelieu. Celui-ci savait en outre que le Val-de-Grâce était le lieu d’où était menée la subversion. Sa tranquillité le rendait plus sûr que le Louvre, tout fourmillant d’espions et de courtisans. Mais ce n’était pas l’unique raison. En réalité, le Val-de-Grâce représentait le plus magnifique nid de conspirateurs que l’on puisse rêver, et cela par la vertu des innombrables souterrains qui perforaient son sous-sol. Les anciennes et gigantesques carrières du faubourg Saint·Jacques entremêlaient sous les bâtiments leurs galeries permettant à tout un peuple d’espions de converger vers ce lieu sans attirer l’attention. Et le parti espagnol ne s’en privait pas. Aussi une fois qu’il eut amené la reine à résipiscence, le cardinal, pour lui éviter toute tentation, lui interdit purement et simplement l’utilisation de son appartement à double fond. Quelques années après, étant devenue régente, la reine fit construire le magnifique ensemble que l’on connaît, et les anciens accès aux carrières par des échelles de meuniers furent remplacés par l’admirable escalier que l’on peut voir aujourd’hui. C’est lors de cette construction que l’on creusa dans le sol du petit cabinet attenant au salon, le fameux «trou de service de Madame la Reine» qui permettait d’utiliser un réduit des carrières comme fosse à retrait, ce qui à cette époque de chaises percées était un incontestable progrès. La création de ce cabinet d’aisance. débouchant dans ces souterrains où quelques années plus tôt des hidalgos farouches se drapaient dans des manteaux couleur de muraille, achève cette aventure sur un ton de mascarade.

L’histoire des souterrains de Paris rejoint d’ailleurs la légende. C’est ainsi que le Moyen Age fit naître la christianisation de la capitale dans les anciennes carrières proches d’ailleurs du Val-de-Grâce. Saint Denis, le premier évêque de Paris, aurait fondé la communauté chrétienne dans le silence et l’abri de ces souterrains. C’est du moins ce que prétend Hilduin qui fut abbé de Saint·Denis à l’époque de Louis le Débonnaire. La Légende dorée écrite au XIIIe siècle développa cette histoire et conta comment Denis, accompagné de ses deux disciples Eleuthère et Rustique, serait venu de Rome pour évangéliser Lutèce. Mais parvenu aux portes de la ville et frappé par la richesse et l’idolâtrie de ses habitants, il aurait préféré s’installer hors les murs dans la compagnie des pauvres qui trouvaient un abri dans les grottes du faubourg Saint-Jacques où s’extrayait la pierre de construction. Au VIe siècle, une chapelle fut bâtie sur cette carrière. Transformée en crypte, elle devint un lieu de pèlerinage. La dépouille mortelle des rois de France devait y être exposée avant l’inhumation. Puis cette crypte subit un certain nombre de transformations au cours des siècles. Détruire à la Révolution, restaurée en 1855, elle gît aujourd’hui, totalement oubliée, sous la rue Henri-Barbusse.

Mais la plus grande gloire des souterrains de Paris fut atteinte au XVIIIe grâce à un certain nombre de faits que le lecteur trouvera dans les pages qui suivent. Des accidents, de la contrebande, du recel firent naître la réputation mystérieuse et redoutable de ce monde invisible.

A la Révolution, on assista à une sorte de gigantesque jeu de l’oie où les personnages les plus divers, par la vertu spécifique des cases, se trouvaient projetés en avant ou en arrière de l’endroit où la logique les aurait mis. Ainsi, alors que Louis XVI avait sauté vingt cases et naviguait du côté de Varennes, les sans-culottes exploraient les carrières de Mont-souris, persuadés qu’ils étaient que la famille royale ne pouvait avoir trouvé refuge ailleurs qu’au fond d’un mystérieux souterrain parisien. De même pour Marat qui, après une première envolée, se trouva précipité au fond de la case puits en raison de la haine de ses amis d’hier. Ce puits prit pour lui l’allure des fours à gypse de la butte Montmartre où il alla enfouir un temps sa clandestinité avant que les hasards ne l’en extirpent bientôt, lui faisant du même coup franchir tout le jeu pour le remettre sur le devant de la scène.

Aujourd’hui, le sous-sol se fait discret et si l’on excepte les bouches de métro qui parsèment les trottoirs, le monde souterrain n’apparai’t au grand jour que pour ceux qui sont très attentifs. Stratifiés sur trois étages successifs n’ayant pas de liaison entre eux, les souterrains creusent sous nos pieds trois réseaux dont tout naturellement le mystère s’épaissit au fur et à mesure que l’on s’enfonce.

Mais ce qui reste quand même un des mystères fondamentaux du sous-sol de notre bonne ville, ce sont les masses d’or considérables que l’on y trouve. Les caves des banques, les chambres fortes regorgent de métal jaune. L’or surgi du plus profond des âges métalliques continue de fasciner nos contemporains. Et ce métal extrait avec beaucoup de peine du fond de la terre par des pauvres est immédiatement réenfoui par des riches. A la sueur que dépensent les mineurs remontant leurs cailloux répond la sueur des messieurs chics qui descendent en ahanant leurs valises de lingots.

C’est ainsi que l’on trouve sous Paris, outre les souterrains dont je parlais, du métal enterré par des hommes, des os enterrés par des chiens et des merdes enterrées par des chats.

2

Où l’on voit un pauvre suintement entrer dans la légende sous le nom de Grange-Batelière

Les rivières souterraines de Paris!

Avec quelle délectation mêlée d’effroi n’ai-je pas appris, quand j’étais petit, l’existence de cette fameuse rivière de la Grange-Batelière. Ce cours d’eau qui coulait dans une caverne selon un tracé mystérieux que seuls quelques initiés connaissaient encore. Des bateaux y avaient circulé dans une période reculée, mais à présent tout était oublié. Des gens très puissants avaient fait disparaître les plans et muré les entrées pour que le vulgum peru: n’allât pas y traîner ses guêtres. C’était pour moi, mêlé dans un même rêve, le tombeau des pharaons et le trésor des templiers.

On croyait simplement savoir qu’un de ses bras allait se promener sous Saint·I.azare. Même qu’en 1910, lors de la grande crue, tout le quartier de la gare avait été inondé, alors que les débordements de la Seine s’arrêtaient très loin. Seule la crue de la Grange·Batclière avait pu noyer le chemin de fer.

Et puis, il y avait cette autre preuve irréfutable que j’avais lue chez Gaston Leroux. Comment le lac souterrain du Fantôme de l’Opéra aurait-il pu être alimenté si ce n’est par la Grange-Batelière? Qu’on se souvienne. Dans le troisième dessous. A l’aplomb de la scène. Cette gigantesque cuve «d’une surface égale à la cour du Louvre et d’une profondeur dépassant une fois et demie les tours de Notre-Dame» qu’il était nécessaire de traverser pour atteindre la demeure du monstre. Lorsqu’on circulait en barque à sa surface, on était soudain enveloppé par une sorte de respiration, de musique, de souffle chantant dont on ne pouvait deviner l’origine. Bien sûr, Gaston Leroux nous disait que c’était le fantôme qui faisait ce bruit en chantant dans des roseaux. Mais moi, je savais que cela n’était pas vrai, que ce bruit n’était que le murmure de la rivière qui s’écoulait doucement dans le lac et en ressortait à l’autre bout.

A plusieurs reprises, dans la rue de la Grange-Batelière, je suis descendu au fin fond des caves des immeubles qui voulaient bien me laisser entrer. Entre le passage Verdeau et la rue Rossini, il y avait toujours quelques portes entrouvertes. Je m’enfonçais au plus profond des couloirs et je tendais l’oreille, retenant ma respiration pour tenter de discerner un souffle au milieu des gargouillements parasites des tuyaux de chasse. Ces explorations se terminaient en scandale, sur le trottoir, où des concierges éructantes me jetaient en me traitant de pilleur de caves. je me forçais à entendre «pilleur d’épaves» et je foutais le camp, joyeux, en me disant qu’il n’y avait pas de fumée sans feu et que je reviendrais; comme MacArthur!

Aujourd’hui, toutes les bignoles sont mortes et ma belle rivière avec. C’est bien triste. Mais je me console en cherchant dans la topographie de Paris le creux encore tiède qu’elle a sûrement laissé au fond de son lit avant de partir.

Il y a quelque temps de cela, quand Cro-Magnon perçait sous Néanderthal, la Seine avait sur l’emplacement de Paris un méandre beaucoup plus accentué. Elle montait plein nord à l’emplacement actuel du pont de l’Arsenal pour s’en aller toumer aux pieds des collines. Belleville et Montmartre vivaient au bord de l’eau. Puis un beau jour, elle se lassa d’aller tourner si haut, et elle coupa son virage. Elle prit le lit qu’on lui connaît aujourd’hui et abandonna sa vieille boucle aux envasements. Belleville et Montmartre se retrouvèrent dans les terres et la Seine, sans nostalgie particulière, ne réemprunta son ancien cours que lorsque les crues la forcèrent à le faire.

Cet ancien bras, comblé par les boues et les alluvions, continua cependant à dessiner aux pieds des collines une sorte de creux.

Les sources de Belleville et de Ménilmontant l’utilisèrent donc pour acheminer leurs eaux claires vers la rivière qui les avait fuies. Mais comme ce sont des modestes, le ruisseau qu’elles formèrent n’eut jamais une grande allure. C’était un petit écoulement pépère qui avait choisi de prendre son temps. Par conséquent, au lieu d’aller au plus court, c’est-à·dire au sud, il faisait le grand tour par le nord jusqu’à la colline de Chaillot. Comme ça, il en profitait pour ramasser au passage les eaux de Montmartre. Et puis comme il avait l’esprit primesautier et le goût des écoulements buissonniers, il jouait à s’étaler chaque fois que la pente venait à manquer. Aussi pouvait-on voir en contrebas de Montmartre un grand marécage.

Vers l’an mil, les chanoines de Sainte-Opportune, qui étaient les seigneurs du lieu, mirent un peu d’ordre dans ses épanchements. Ils drainèrent le secteur et firent rentrer le petit ruisseau de Ménilmontant dans le droit chemin, c’est-à-dire dans un fossé. Ils construisirent aussi des ponts et ce qui n’était alors qu’une aimable divagation devint véritablement ruisseau par la volonté des saints hommes.

Après avoir tenté de faire pousser du blé sur l’ancien marais asséché, ils construisirent un enclos pour y faire du maraîchage. Puis des bâtiments. Et comme cette propriété formait une sorte de bastion avancé au-delà des murailles de la ville, ils fortifièrent la ferme qui prit alors le nom de Granchia batiliaca.

En 1260, le roi fit à son tour aménager le ruisseau en amont de la propriété des chanoines pour lui permettre de recevoir une partie des Caux sales de la ville. On parla alors des Fossés-le-Roi, qui étaient en même temps un égout et une défense. C’en était fini du ruisseau… Il était devenu fossé, il allait devenir cloaque.

Aujourd’hui, l’ancien égout a disparu. Une galerie modeme le remplace et il y a belle lurette que les sources de Ménilmontant ont perdu leurs eaux. Le triste liquide qui, les jours de pluie, s’infiltre entre les pavés, remet parfois un peu d’humidité aux griffons de la source de Savies. Mais l’égout local l’avale immédiatement avec la soudaineté d’un crapeau gobant une mouche.

Ma vieille Grange-Batelière n’est plus qu’un nom sur une plaque de rue et je sais qu’elle n’a jamais vraiment existé. Mais les plus beaux voyages sont ceux qu’on fait dans des trains qui ne partent jamais. Et longtemps encore, le beau navire de ma mémoire continuera à divaguer dans son onde amère à boire, de la belle aube au triste soir.

3

Comment la Bièvre, rivière des castors finit au fond d’un trou

En voilà une vraie rivière. Souterraine par inadvertance en raison justement de son onde qui était trop amère à boire. Mais cette amertume lui est venue avec le temps. Elle a vieilli trop vite, rongée par une maladie dont elle ne s’est jamais remise : la pollution. La seule fée qui se soit penchée sur son berceau fut sans doute la fée Carabosse. Comme la butte de Montfaucon, son destin fut scellé rapidement. Ce joli ruisseau qui coulait en rossignolant est devenu un égout qui coule aujourd’hui honteusement sous les rues de la capitale. Rivière de soleil, elle a fini au fond d’une crypte sans être canonisée pour autant.

L’origine de son nom se perd dans la nuit des temps. Elle s’appela Béfar en langue celtique, ce qui signifie castor, avant de se latiniser pour devenir Bevaria. Née dans un vallon à quelques kilomètres de Versailles, elle fut sans doute une bonne hôtesse pour ces aimables rongeurs qui – gentilshommes – lui offrirent leur nom. Après un parcours assez long suivi d’une volte-face où l’on peut voir comme une hésitation prémonitoire, elle rejoignait la Seine à la hauteur du pont d’Austerlitz. Elle avait arrosé au passage les villages de Bièvres, Buc, jouy, Igny, Verrières, Antony, Fresnes, Bourg-la-Reine, Cachan, Arcueil et Gentilly. Elle formait ainsi une sorte de S contoumant par l’ouest les pentes de la Butte-aux-Cail1es. Tout comme le ruisseau de Ménilmontant, elle aimait divaguer et s’étaler dans les bas-fonds. Le creux que forme actuellement le quartier de la Glacière était son terrain de prédilection. Dès que l’automne arrivait, et avec lui les premières crues, elle s’épandait dans ces prairies en une couche d’eau de faible profondeur. Les limons qu’elle avait arrachés à sa vallée en profitaient pour tomber au fond, ce qui fertilisait le sol pour l’année suivante, et l’eau prenait alors une transparence limpide comme un cristal. Protégé des vents par les hauteurs avoisinantes et les rideaux de peupliers, rien ne venait troubler la surface de ce lac qui restait uni comme un miroir. L’hiver quand il était gelé, les enfants en faisaient une patinoire et les grands débitaient la glace en blocs. Elle était stockée dans les anciennes carrières avoisinantes qui avaient été aménagées à cet effet et pouvait ainsi être conservée, dans cette glacière, durant l’année entière.

Une fois sortie de cette récréation, la rivière reprenait sa direction nord-est pour rejoindre la Seine par la dépression qui existe entre la montagne Sainte-Geneviève et la Butte·aux-Cailles. Son entrée dans Paris n’était pas une voie royale mais un chemin buissonnier, avec une exacte mesure et un parfait rapport de proportion entre la douceur des pentes, l’essence des arbres, l’arc des méandres, la beauté des ponts et celle des lavandières. Ajoutez à cela un bruit d’eau, un chant d’alouette et des rires d’enfants et vous comprendrez la fascination que ce lieu exerça sur les Parisiens durant des siècles. Même au XIXe, alors même qu’elle avait subi les assauts industriels qui n’allaient pas tarder à l’emporter, la magie du lieu subsistait encore en amont du Moulin de Croulebarbe. « Un peu avant d’arriver à la petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ […] où Ruysdaël serait tenté de s’asseoir. Ce je ne sais quoi d’où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d’eau entre les peupliers, des femmes, des cris, des voix.» Le paysage dans lequel elle coulait était un enchantement.

Tout alla bien pour elle jusqu’à cette funeste année 1148.

Jusqu’à cette date, elle avait appartenu, du moins dans son cours parisien, à l’abbaye Sainte-Geneviève, et les moines lui avaient laissé la bride sur le cou. En 1148, l’abbaye voisine de Saint-Victor obtint l’autorisation de dériver une partie de ses eaux pour faire tourner des moulins. A cette époque, l’Occident chrétien venait de découvrir la force hydraulique et les moines construisaient avec une espèce de frénésie des canaux, des biefs, des chutes, des vannages. La Bièvre fut donc domestiquée. Les religieux construisirent un canal qui s’embranchait à Censier et rejoignait la Seine par la rue de Bièvre. Durant ce trajet, elle allait moudre le grain, fouler la laine et battre le chanvre. Cette activité dura deux siècles. Puis elle quitta la robe pour endosser l’armure, Charles V l’ayant détournée de ses travaux monastiques pour lui faire alimenter les fossés des nouvelles fortifications. Elle rejoignit alors la Seine au pont de la Toumelle. Son ancienne dérivation, asséchée, perdit ses eaux courantes mais ne perdit pas les eaux sales que les riverains avaient pris la détestable habitude d’y jeter. Ils avaient jusqu’alors bénéficié du service d’un égout à eau courante et ils se retrouvèrenr brusquement avec un cloaque stagnant. Le changement était trop brutal et ils firent couvrir à leurs frais une partie de ce canal. (A la même époque, Hugues Aubriot faisait voûter l’égout de Montmartre sur la rive droite.) Aux alentours de l’an 1450, des teinturiers de drap s’installent en bordure de la Bièvre, à Saint-Victor. Ce sont les Gobelins et les Canaglia. Dans une capitale qui commence à s’industrialiser, ils développent rapidement leurs activités. Actifs et entreprenants, les Gobelins se font une spécialité de la teinture rouge. La leur devient fort renommêe et leur industrie s’étend, alors que les Canaglia commencent à fabriquer des tapisseries. La rivière prend dès lors une vocation industrielle qu’elle ne perdra plus. Sa pollution commence et sa réputation aussi.

Rabelais nous donne les raisons du choix de la Bièvre par ces teinturiers en nous expliquant son origine : Panurge était tombé amoureux d’une haute dame qui, malgré ou à cause de toutes ses galanteries et de ses «équivoques» sur A Beaumont le Vicomte, faisait l’effarouchée. Devant l’impossibilité d’arriver à ses fins, il résolut de se venger et pour cela jeta sur sa robe, alors qu’elle était à la messe, un concentré des excrétions d’une chienne en chaleur. Aussitôt «tous les chiens qui étaient en l’église accoururent à cette dame pour l’odeur des drogues qu’il avait épandues sur elle. Petits et grands, gros et menus, tous y venaient tirant le membre, et la sentant et pissant partout sur elle. C’était la plus grande vilenie du monde [...]. Mais le bon, fut à la procession en laquelle furent vus plus de six cent mille et quatorze chiens à l’entour d’elle [...]. Quand elle fut rentrée en sa maison et eut fermé la porte après elle, tous les chiens y accouraient de demi-lieue et compissèrent si bien la porte de sa maison qu’ils firent un ruisseau de leurs urines auquel les canes eussent bien nagé. Et c’est celui ruisseau qui de présent passe à Saint-Victor, auquel Gobelin teint l’écarlate, pour la vertu spécifique de ces pisse·chiens comme jadis prêcha publiquement notre maître Doribus. »

En réalité, Doribus se trompait car les eaux de la Bièvre n’avaient pas d’autres vertus particulières que celle de leur pureté. Il faut pour la teinture une eau parfaitement claire et en grande quantité. Aucun autre lieu de Paris ne réunissait ces deux conditions. La Bièvre avait cette qualité de s’essuyer les pieds avant d’entrer. Elle déposait sur les prés de la Glacière toutes les boues qu’elle charriait depuis Versailles et retrouvait alors sa belle limpidité d’eau de source.

La grande renommée des Gobelins attira d’autres artisans ayant des activités identiques ou annexes. On dirait aujourd’hui des sous·traitants. On vit s’installer le long du cours d’eau des laveurs de laine, des rouisseurs de lin, des amidonniers.

Henri IV conforta cette vocation et attira en ces lieux les grands tapissiers flamands qu’étaient de la Planche et Coomans. Comme tous ces artisans avaient besoin d’énergie, on essaya de tirer de la Biévre tout ce qu’elle pouvait donner. Ses eaux pouvaienr en méme temps servir au ringage des étoffes, et ai Pentrainement des moulins. Pour améliorer cette seconde activité, on procéda a une derivation de la Biévre. On détacha de son cours naturel, a la haureur du village de Gentilly, une partie de son débit que l’on fit couler dans un canal. Ce canal suivait la riviére mais a une core plus élevée. Alors que la Biévre naturelle continuait a couler au fond de sa vallée, ce canal coulait avec une pente beaucoup plus faible a flanc de coreau. Cette hauteur qui avait été gagnée sur la riviére était mise a profit pour créer des chutes, lesquelles chutes entrainaient les roues des moulins. Grace a ce systeme, on arrivait a doubler leur nombre, les uns fonctionnant directement au fil de l’eau, avec de petits barrages, les autres fonctionnant par les chutes successives qu’on faisait subir a l’eau du canal. Par ce jeu, le canal reperdait peu a peu la hauteur qu’il avait acquise sur la riviére au moment de sa naissance et finissait par rejoindre celle-ci au croisement actuel de la rue Claude-Bernard et de l’avenue des Gobelins. C’est ainsi que naquit le deuxiéme bras de la Biévre.

Cer ensemble de moulins et d’ateliers fonctionnant sur un meme cours d’eau divisé en deux entrafna la création d’un jeu de vannages tres compliqué. Il était nécessaire que tout fût parfaitement harmonisé quant aux mouvements des vannes qui devaient étre quasi concomitants. En période de hautes eaux par exemple, toutes les vannes doivent étre levées pour ne pas entraver l’écoulement. Cette harmonisation fut longue a mettre au point et il y eut des catastrophes. La plus grave intervint le 8 avril 1579 ou l’eau monta jusqu’au premier étage des maisons du faubourg Saint-Marcel. La Biévre coula ce jour·la avec une telle violence pour tenter de se libérer de tous les étranglements qu’on lui avait fait subir qu’el1e noya 25 personnes. La chronique du temps rapporte avec effroi cette crue qui fut baptisée dans Paris «le déluge de Saint-Marcel».

La vocation du lieu fut a nouveau confirmée par Colbert lorsqu’il créa a l’endroit que l’on sait la Manufacture royale des Meubles et Tapisseries de la Couronne. C’est alors que les tanneurs et les mégissiers vinrent installer leurs cuves et leurs chairs mortes en bordure des riviéres. La dégradarion de la qualité des eaux s’en ressentit immédiatement. Et les deux rivieres commencérenr a puer. (Je dis les deux riviéres car c’est a cette époque que le canal de dérivation prit le nom de rivière des Gobelins.)

Le respect que l’on doit aux eaux vives s’estompant avec l’augmentation de leur noirceur et de leur parfum, ces pauvres cours d’eau firent l’objet des agressions les plus sournoises et les plus viles. Le 14 juin 1672, un vidangeur du nom de Bovillerot était condamné a 20 livres d’amende pour avoir jeté dans la Biévre «les eaux et immondices provenant des latrines par lui vidangées».

C’était le début de la fin et tout le monde allait participer a la curée. Méme Louis XIV indirectement. Le monarque avait en effet besoin d’eau en quantité considérable pour faire couler ses fontaines de Versailles. Il se langa donc dans des travaux hydrauliques importants. Parmi ceux·ci, une des réalisations consistait a pomper les eaux de la Biévre pres de l’étang du Val grace a une série de pompes mues par des moulins a vent et a la remonter sur le plateau de Satory. Devant le succès, l’installation fur complétée par un nouveau pompage fait par le moulin de Launay. La Biévre se vit ainsi amputer d’une bonne partie de son courant. La conjonction de ces diminutions de débit et de l’augmentation des rejets des ateliers fit que la Biévre et la riviére des Gobelins s’envasérent lentement. Il fallut comme pour les égours procéder a des curages et interdire les rejets solides. Le 22 juin 1756, le grand maitre des Eaux et Forêts d’Ile-de-France rappelait que tous les résidus des teintureries, tanneries er mégisseries installées sur les bords de la Biévre devraient étre enlevés par tombereau pour étre conduits aux voiries.

Malgré cela, on continua a arrenter a la digniré de ces riviéres qui roulaient de plus en plus lentement des eaux de plus en plus sombres et de plus en plus malodorantes.

Pendant le XVIIIe siècle, les choses empirèrent encore car avec l’urbanisation dévorante.

Parent-Duchâtelet observait au début du XIXe siècle que : «La petite rivière de Bièvre qui, en traversant Paris, reçoit les égouts de tout un quartier et de plus les résidus d’une foule de mégissiers, tanneurs, laveurs de laine, etc., n’est plus à la partie inférieure de son cours qu’un cloaque infect d’où s’échappent des odeurs putrides tellement intenses qu’elles ternissent et noircissent les batteries de cuisine de tous les riverains.»

Dans Paris, les eaux sont devenues tellement sales que le bras naturel de la Bièvre a pris le nom de «rivière morte» en raison de sa puanteur et de son absence de courant. L’autre bras s’appelle la «rivière vive» mais il est aussi sale. Après leur jonction, le cours unique de la Bièvre qui rejoint la Seine par la rue de la Clef, la rue Poliveau et le boulevard de l’Hôpital n’est qu’un égout ouvert encore plus répugnant que les autres en raison des rejets industriels. On engagea donc en 1826 une série de travaux systématiques pour améliorer l’écoulement et l’assainissement. On murailla le lit de la rivière morte et de la rivière vive pour en faire un canal de 3 mètres de large qui passait à 4 mètres au·delà de l’endroit où les deux rivières étaient réunies. Ces digues maintenaient ainsi les eaux d’hiver qui continuaient à avoir une tendance au débordement. En été, quand les eaux étaient basses, elles étaient rassemblées dans une cunette maçonnée placée au centre du canal. On fit en sorte que cette cunette ait une pente uniforme et aussi rapide que possible pour empêcher les stagnations. Sur ces canaux ainsi formés, on créa de nouveaux biefs, avec leurs vannes et leurs déversoirs. Il y eut alors trois biefs sur la Bièvre vive, autant sur la Bièvre morte et deux sur le bras unique. Mais sur la dernière section, juste avant le débouché en Seine, on voûta le canal pour laisser passer dessus le boulevard de l’Hôpital. Ca n’était pas grand-chose, quelques dizaines de mètres, mais c’était symbolique. La Bièvre n’était plus qu’un égout, puisqu’on la traitait comme tel. Le sort en était jeté. Rien ne pouvait plus la sauver.

Sous Haussmann, elle subit son dernier outrage. On décida en effet qu’elle ne se rejetterait plus en Seine mais qu’on l’emmènerait faire un tour à la campagne. Comme dans les polars de série B où les bandes rivales emmènent ceux qu’ils veulent exécuter dans un lieu désert «faire un tour à la campagne». On exécuta donc en 1868 le collecteur de Bièvre qui, à la hauteur de la rue Geoffroy-Saint-Hilaire, barra le passage à l’ancien cours et détourna toutes les eaux pour les amener en passant sous la Seine par le siphon du pont de l’Alma, dans le grand collecteur de Clichy.

Elle se vit donc, elle, fille de la rive gauche, déportée sur la rive droite par des voies souterraines. Et sa rencontre avec la Seine fut différée, puisque, brutalement, de par la volonté des hommes, son cours fut allongé de près du double.

Puis, dix ans plus tard, ce fut le tour dela Bièvre morte de se voir changée en égout. Personne ne versa de larme. Après tout, on enterrait une très vieille morte. Ca paraissait plus digne que de la laisser se décomposer sous les yeux de tout le monde. On n’était plus à l’époque des pendus de Montfaucon.

On construisit un égout spécial entre la poterne des Peupliers, qui était l’endroit où elle pénétrait dans Paris en se glissant sous les fortifications de Thiers, et le grand collecteur dont je viens de parler. Cet égout vivait sa vie d’égout sans se donner le mal de suivre l’ancien lit. En réalité, les eaux de la Bièvre morte étaient emportées dans une conduite qui passait maintenant par la place d’Italie et le boulevard de l’Hôpital. On n’avait même pas eu la courtoisie d’enfouir la rivière dans le lit même où elle avait coulé. On poussa la cruauté jusqu’à combler purement et simplement cet ancien lit. Pour pouvoir faire du lotissement et des affaires.

Mais la Bièvre vive continuait à couler pour assurer un service aux industries riveraines qui étaient encore fort nombreuses : vingt-quatre tanneries, neuf amidonniers, un moulin à papier, deux distilleries, deux moulins à farine, trois teintureries, vingt et une mégisseries, une salpétrerie, trois fabriques de bleu de Prusse et une de noir animal, une fabrique de colle, trois brasseries, sept maroquineries, deux peausseries, une savonnerie, huit lavoirs, un laveur de laine, quarre laveries de chiffon, mais aucun raton.

Elle avait a ce contact acquis une pauvre allure. En certains endroits, elle avait été couverte elle aussi. Mais Huysmans pouvait quand méme la voir et il la décrivait : «Cernée par d’apres négociants qui se la repassent, mais d’un commun accord l’emprisonnent a tour de rôle, elle est devenue mégissiére et jours et nuits, elle lave l’ordure des peaux écorchées, macère les toisons épargnées et les cuirs bruts, subit les pinces de l’alun, les morsures de la chaux er des caustiques. Que de soirs derrière les Gobelins dans un pestilentiel fumet de vase, on la voit seule piétinant dans sa boue, au clair de lune, pleurant hébétée de fatigue sous l’arche minuscule d’un petit pont. »

La pauvre est en train de perdre ses eaux.

Un nouveau collecteur construit dans la rue de la Colonie coupe maintenant les deux Biévres entre les rues des Peup1iers et de Tolbiac

Ce collecteur supprime la riviére vive sur une grande partie de son cours, puisqu’il l’asséche au niveau de la poteme des Peupliers pour ne lui restituer son eau qu’au coin de la rue Vergniaud et de la rue de Tolbiac. Puis ce collecteur est prolongé par les rues nouvelles que l’on ouvre sur les comblements de la vieille vallée. Il suit les rues Vergniaud, Pascal et Censier et emméne routes les eaux vers le grand collecteur.

C’est le coup de pied de l’âne.

Le grand collecteur regoit maintenant toure la Biévre par deux provenances différenres dont aucune ne suit l’ancien lit.

La Biévre vive, privée de son courant, ne va plus étre qu’un fossé s’alimentant par les eaux de pluie et par les rejets des industries qui subsistent. Elle coule a peine et devient maintenant «cet exutoire de routes les crasses, cette sentine couleur d’ardoise et de plomb fondu bouillonnée ça et là de remous verdâtres, étoilée de crachats troubles qui gargouillent sur une vanne, [qui] se perd sanglotante dans les trous d’un mur ». Ce n’est plus une rivière. Aucune goutte d’eau de la Biévre ne coule désormais dans ce lit fossile. Les eaux pourries ont pris possession d’un domaine qui n’est pas le leur. Elles se sont, comme le bernard-l’hermite, installées dans une coquille qui ne leur appartient pas. Alors petit à petit, on couvre ce fossé ou on comble les parties ou les bras qui peuvent l’étre, compte tenu du grand réseau d’égout qui se développe.

En 1900, à la Belle Epoque, il reste exactement 1 363 métres à l’air libre dans Paris. L’administration traite à l’amiable, grignote, indemnise et recouvre. Mais ce travail va de plus en plus lentemenr. Les irréductibles se durcissent. Ce sont soit des grigous qui ne peuvent supporter l’idée qu’on va leur prendre quelque chose, soit des sentimentaux, des nostalgiques de l’époque ou la Bievre était un ruisseau et qui ne peuvent accepter qu’on détruise le paysage de leur enfance. En 1907, il ne reste plus que 680 metres répartis sur les biefs dc Port·Royal, des Gobelins, des Cordeliers et de la Glaciére.

Mais maintenant, ca suffit! Au trou!

Le 8 juillet 1907, Monsieur le Conseiller municipal Deslandres fait voter l’expropriation des récalcitrants pour cause d’utilité publique. Les indemnités à payer et le coût des travaux s’élévent à 1 200 000 francs-or. On expulse. On paye. C’est fini.

Mais, c’est une caricature qu’on enterre, un pantin. Ça fait des années que la Bièvre, frappée de bannissement, a changé de route, qu’elle coule sous d’autres voutes «n’apercevant plus le jour que par l’œil en fonte des tampons d’égout qui la recouvre».

4

Où l’on voit une fausse rivière dans un vrai souterrain

Mais alors, allez-vous penser, aujourdhui est une bien triste époque. Et tout ce qu’il nous raconte n’a pas plus de réalité qu’un rêve. Les gravures d’il y a un siècle qui nous montraient la Butte-aux-Cailles et la Bièvre à ses pieds; les architectures fantastiques des ateliers, avec leurs échafaudages, leurs terrasses suspendues et les linges des blanchisseries flottant au bout des perches comme des étendards; tout ce paysage barbare, envolé, n’a pas d’autre réalité qu’une réalité esthétique; comme les prisons de Piranèse ou les ruines de Monsu Désiderio. Les cailles ont déserté la Butte, les blanchecailles leurs lavoirs et la Bièvre son lit.

L’amoureux de Paris est-il donc contraint à errer dans sa nostalgie, le long des rues, en recherchant les anciennes traces? En imaginant, sous ses pieds, le canal souterrain de la Bièvre vive, dans cette rue Barbier-de-Mets dont la courbe douce porte témoignage d’une de ses arabesques. Et en se disant que tout fout le camp; que les vieilles rivières de Paris ont tout plaqué pour finir embasrillées; qu’elles sont maintenant au secret et que le droit de visite leur est refusé. Eh bien, non! Il y a encore à Paris un cours d’eau souterrain. Ou plus exactement, une voie d’eau. Il y passe des péniches qui sentent le mazout, et des mariniers qui sentent le tabac, l’ail et le vin rouge. Tout cela bien réel, tangible, dans un vrai souterrain qui suinte, qui sent l’humidité, qui s’éclaire avec de gros soupiraux par lesquels on entend le bruit de la ville.

C’est un rescapé, penserez-vous.

Pis que cela : c’est un miraculé. Car le canal Saint-Martin, c’est de lui dont il s’agit, a bien failli mourir. Emporté par l’embolie automobilistique qui, à l’ère pompidolienne, a fait crever bon nombre de quartiers.

Un sinistre et dangereux imbécile avait décidé que cette dernière enclave poétique devait faire place à la «pénétrante Nord-Sud». Rien de moins. Une pénétrante, pour que les automobiles puissent sodomiser Paris. Mais Dieu qui aime la ville s’est inquiété. Il était ennuyé qu’on veuille lui refaire le coup de Sodome et Gomorrhe, et le grand saint Martin aussi, qui ne voulait pas qu’on lui pique son canal. Alors ils ont demandé à voir ce pécheur qui avait de si coupables envies. Et plutôt que de le rappeler à l’ordre, Dieu l’a rappelé à lui.

Aujourd’hui donc, allez vous promener dans ce splendide souterrain. Prenez le bateau qui vous emmènera par le bassin de l’Arsenal jusqu’au bassin de la Villette, en se glissant sous la colonne de la Bastille et chantez un Alleluia ou un Te Deum pour remercier le Très Haut. Nul doute qu’il ne vous entende car l’acoustique y est excellente.

L’histoire du canal Saint-Martin remonte assez loin dans le temps. En 1415, Charles VI avait octroyé à Paris le privilège de canaliser les rivières qui pouvaient contribuer à son alimentation en blé, en vin et en bois. Privilège confirmé en 1528 par François Ier: «Le Roy considérant la grandeur de ladite ville de Paris, la multitude du peuple résidant est affluant en icelle a permi auxdits prévost des marchands et eschevins de Paris de faire curer, nettoyer et rendre navigables tant lesdits rûs et Seynes, Vannes, Morin, Ourcq, qu’auttes estangs, au dessus et au dessous de ladite Ville.»

A dater de ce jour commence l’histoire de l’Ourcq et de son canal.

Projets divers, échecs successifs, plaintes, recours, la rivière de l’Ourcq vit une vie mouvementée. Avec le Premier Empire, les incertitudes disparaissent. La nécessité d’amener de l’eau à Paris fait que Napoléon décide la dérivation de cette rivière. Un canal va donc lui emprunter ses eaux et les amener à Paris dans le bassin de la Villette. Mais le projet est ambitieux. Car, outre l’amenée de l’eau, ce canal doit également servir à la navigation. Le rêve de Napoléon est de relier Paris aux grands ports de la mer du Nord par une voie d’eau. Anvers et Rotterdam pourront ainsi être atteints par la navigation intérieure, ce qui est un grand avantage en cas de blocus maritime.

Le canal de l’Ourcq ne peut donc pas s’arrêter au bassin de la Villette. Il doit rejoindre la Seine.

D’autre part, il faut désencombrer le fleuve à la traversée de Paris. Les bateaux perdent un temps fou à se frayer un passage au milieu de tout ce qui obstrue le cours: ponts nombreux à arches étroites, bois flottés, bateaux de toutes sortes amarrés sur plusieurs rangées. Bref, il faut donner à la navigation de transit un nouveau chemin plus rapide et plus sûr.

L’idée est donc retenue d’un canal qui coupera la boucle de Paris. Les bateaux gagneront ainsi un temps précieux, d’une part en s’évitant le désagrément de la traversée de Paris, d’autre part en évitant d’aller faire le grand tour par Sèvres, que le méandre leur impose. C’est ainsi que la création des canaux de Saint-Martin et de Saint-Denis fut décidée et que leur construction fut prescrite par la loi du 29 floréal an X et les décrets impériaux du 14 février 1806 et 27 juillet 1808.

Le canal Saint-Martin allait avoir une longueur de 4 554 mètres. Son tracé utilisait la dépression que l’ancien bras mort du fleuve a laissée au pied des collines. Malgré cela, il devait racheter une pente totale de 24,50 mètres. Ce résultat fut obtenu par le moyen de neuf écluses, dont quatre doubles et une simple. C’était, comme son frère Saint-Denis, un canal à l’air libre de belles dimensions, puisqu’il avait 27 mètres de largeur. Il était entouré par deux quais de 5 mètres qui permettaient la manipulation aisée des marchandises ainsi que l’arrivée des voitures. Les zones d’entrepôt et de stockage, comme les bassins de Pantin et de l’Arsenal, avaient de plus vastes dimensions puisque, à ces endroits, les quais étaient élargis à 20 ou 30 mètres et prenaient le nom de port. La servitude de non-encombrement pour permettre le halage et le contre-halage était réduite à 1 mètre. Cela peut paraître étroit, mais tenait à une particularité curieuse de ce canal et qui lui était spécifique. Alors que partout ailleurs, les bateaux étaient tractés par des animaux, ici, le halage se faisait à col d’homme sur toute la longueur. Les bateaux détachaient leur attelage à chevaux aux bassins d’extrémité et c’étaient alors les mariniers qui se passaient le licou pour tirer leur bateau. On pouvait ainsi assister à ce spectacle étonnant des chevaux qui se promenaient tranquillement sur la route, au-delà du quai, et qui contemplaient leurs charretiers et les mariniers arc-boutés sur les filins, halant leur péniche en soufflant comme des bœufs. Il existait d’ailleurs à Paris une corporation de haleurs qui louaient leurs services pour cette tâche.

Les bistrots étaient nombreux sur ce parcours et les accidents n’étaient pas rares.

Le passage le plus délicat était celui de la Bastille. À cette époque, en effet, il n’y avait qu’à la traversée de la place de la Bastille, là où Napoléon avait voulu édifier son abominable fontaine en forme d’éléphant, que le canal était voûté. Cette voûte faisait 178 mètres de long et la demière écluse se trouvait juste à sa sortie. A l’intérieur de ce souterrain, la largeur du canal était réduite à 8 mètres. Les quais n’existaient plus et les hommes devaient se tenir sur une banquette latérale d’environ 1,50 mètre. Aussi lorsqu’ils arrivaient à cet endroit, épuisés par quatre kilomètres et demi de halage et soûls comme des bourriques, il y en avait un grand nombre qui tombaient à l’eau et se faisaient écraser comme une noix entre le quai et le bateau.

Mais nous n’en sommes pas là. En 1814, ce n’est que l’Empire qui tombe. Le canal est à peine commencé. Seule la voûte de la Bastille est achevée. La ville est décidée à poursuivre. Mais l’argent lui manque. Alors, elle lance une adjudication. Le 12 novembre 1821, on allume une chandelle sur la table du commissaire-priseur et chacun fait ses offres. Lorsque la bougie s’éteint, c’est M. Vassal, banquier, qui se voit chargé d’achever les travaux, moyennant une subvention de 5 470 000 francs et la jouissance du canal pendant 99 ans. ll va mener les affaires rondement puisque le 23 décembre 1825, ce canal est enfin ouvert à la navigation.

La construction eut lieu selon le plan établi en 1807 et au cours des années qui suivirent, le canal apporta, comme Napoléon l’avait prévu, une grande activité commerciale à tous les quartiers traversés. Mais le cas échéant, il pouvait constituer un assez bel obstacle au passage des troupes. On le vit en 1830, en 1832, en 1848 ainsi qu’en 1851. Il permettait à la population des faubourgs, si prompte à la construction des barricades, de s’abriter derrière sa tranchée pour résister. Napoléon III n’aimait pas trop ce genre-là. Cette grande saignée qui donnait aux villages de Belleville et de Charonne et à tout le faubourg Saint-Antoine la faculté de s’isoler du reste de la capitale n’entrait pas tout à fait dans ses conceptions stratégico-urbanistiques.

En 1860, Paris annexait les communes suburbaines. Du coup, son plan d’amênagement prenait une autre dimension. Les percées devaient aller desservir les plus lointains faubourgs et désendaver la place de la Nation. Un grand programme d’avenues fut donc mis en œuvre selon un plan en forme d’étoile dont la place du Château-d’Eau (actuelle place de la République) constituait le centre. Parmi ces avenues, la plus importante ralliait en ligne droite la place de la Nation. Elle était donc contrainte de franchir la seconde courbe du canal Saint·Martin. Cette voie impériale à laquelle on avait donné un nom de famille (avenue du Prince-Eugène, actuellement boulevard Voltaire) nepouvait sÉembarrasser du franchissement d’un canal. Imagine-t-on une avenue magistrale comme celle-ci passant sur un pont-levis ou sur un pont tournant? Inconcevable. «lntolérable», dit Haussmann.

Il fallait donc couvrir le canal. On supprimait ainsi, d’un seul coup, les inconvénients stratégiques et les inconvénients urbanistiques. Et on pouvait même se donner l’élégance de transformer cette couverture en jardin suspendu. Le préfet baron en fit une promenade-square pour que «les classes ouvrières puissent employer sainement une portion des heures de repos interrompant leur travail et toutes les familles riches et pauvres trouver des emplacements salubres et sûrs pour les ébats de leurs enfants.»

Mais couvrir, c’était plus facile à dire qu’à faire. Un canal, c’est une série de biefs dans lesquels l’eau, retenue par les portes d’écluse, reste toujours à la même hauteur. Si donc on désirait couvrir le canal qui se trouvait, pour ainsi dire, à fleur de terre, sans que la voûte fasse saillie à l’extérieur, il fallait abaisser le plan d’eau. Sinon les bateaux ne passeraient plus. Les péniches vides, qui déjaugent considérablement, allaient se heurter au plafond.

Baisser le plan d’eau!... Personne ne semblait très bien voir comment faire. Et c’est un petit ingénieur nommé Allard qui trouva la solution et la porta à Haussmann : «Pour abaisser le plan d’eau du canal d’une hauteur suffisante pour qu’on pût y construire des ponts fixes, il suffit de déplacer l’écluse double qui se trouve en amont de la place de la Bastille et de la remonter jusqu’à la rue du Temple.» Cette modification d’une lumineuse simplicité impliquait simplement de baisser le radier pour le mettre à niveau avec celui du bassin de l’Arsenal. Autrement dit, au lieu d’avoir entre la Bastille et la rue du Temple une écluse qui maintenait un niveau élevé à l’endroit où l’avenue devait faire son franchissement, on reculait celle-ci pour donner à toute la partie que l’on désirait couvrir le même niveau que celui du bassin de l’Arsenal, c’est-à-dire 2,50 mètres de moins que le niveau précédent. Le seul effet de ces modifications était que la demière écluse amont, avant l’entrée dans le tunnel, allait avoir une chute importante, ce qui ne présentait aucun inconvénient.

On put alors construire une voûte de 1 670 mètres de longueur qui prolongeait celle de la Bastille. Toutes ces modifications rendirent nécessaire le rachat par la ville de la concession faire à la Compagnie de M. Vassal, et supprirnèrent une partie des ports. Le profil transversal du canal fut réduit puisque sa largeur passa de 27 mètres à 16,50 mètres. La hauteur de la voûte au-dessus du plan d’eau fut fixée à 5,25 mètres.

On profita de ces modifications pour changer la technique du halage à l’intérieur du souterrain, bien que l’on y ait prévu deux banquettes de 1,75 mètres. Jusqu’à son entrée, la traction continuait à se faire à col d’homme mais, à l’intérieur, on lui avait substitué un système de touage sur chaîne noyée.

Une grosse chaîne était immergée dans le canal et les bateaux la saisissaient par leur avant, se tractaient sur elle et la laissaient retomber à l’eau, à l’arrière, au fur et à mesure de leur progression. Les dangers précédents étaient de ce fait supprimés, les hommes restant sur leur bateau à manœuvrer le treuil.

Ce canal qui continue dans le Paris actuel son existence modeste et calme nous invite à la promenade. Comme les mariniers, partons à notre tour pour ce voyage aquatique. Embarquons-nous pour sous-terre.

Le bassin de l’Arsenal a conservé son visage d’enfant. Ses pavés inégaux, ses bordures de quais et les gros anneaux de fer cloués dans les murailles disent encore l’époque de la Restauration. Mais d’une Restauration un peu canaille, faubourienne qui n’a rien à voir avec Charles X, ses habits verts et ses fins de race. D’un côté, un mur de grosses pierres, de l’autre une maçonnerie de meulières avec des rampes d’accès qui prennent des allures farouches de bastions et de contrescarpes. L’eau est calme. Elle calque sa couleur sur celle du ciel. Quelques péniches sont à l’amarre du côté Seine. Un vol de mouette fait passer au-dessus de tout cela un coup de vent du large.

Le canal pénètre sous terre par une entrée minable qui ressemble à celle d’un parking. Il y a même un feu rouge·feu vert. L’envers du décor de la station de métro, avec ses couloirs en encorbellement, fait le linteau de cette porte. On voit des briques et des peintures pisseuses. Il faut s’approcher, marcher sur un étroit passage, puis tourner dans cette entrée, pour s’apercevoir que la station de métro bouche à demi l’ouverture ronde du canal, comme une paupière trop lourde. Il y a ici un grand bassin souterrain dans lequel chaque passage d’une rame déclenche un tonitruant tintamarre de ferrailles et de vibrations. Puis c’est la voûte. On pénètre un peu ému. Des portes d’acier lourdes comme celles des coffres-forts barrent le chemin de halage. On sent un léger courant d’air et l’eau a une odeur un peu fade. Les banquettes latérales sont maçonnées de gros moellons qui rendent la marche incertaine. La voûte a une belle couleur de terre cuite et dessine une très exacte portion de cercle. La rumeur de la ville continue de nous suivre et, après quelques mètres, semble même nous précéder. On en comprend la raison lorsqu’on voit apparaître tout en haut une sorte de fenêtre décorée d’une grille en carrés et diagonales. On dirait un moucharabieh qui s’ouvre sur le souterrain. L’arc s’est en effet brusquement abaissé et a diminué son diamètre. Cette restriction a dégagé, à l’endroit où les deux demi-cylindres de la voûte se décollent, une demi-lune qui laisse passer à travers ses grilles une lumière de sépulcre. Quelques mètres après, la voûte change à nouveau de forme. Un grand bloc rectangulaire est enfoncé dans sa partie haute et vient déborder dans le souterrain lui donnant maintenant un plafond horizontal. On est très exactement sous la colonne de la Bastille.

Cest l’enfoncement de son soubassement qui provoqua cette saillie dans le tunnel.

Le soubassement est d’époque. Il a été construit en même temps que la voûte, sous l’Empire. ll était alors destiné à recevoir la fontaine-éléphant. Lorsqu’en 1830 on décida de construire une colonne de bronze pour commémorer les Trois Glorieuses, on lui donna un poids identique à celui prévu pour la fontaine et on l’installa à sa place. De part et d’autre de ce soubassement, on voit les cryptés dans lesquelles furent placés les corps des 500 victimes de la Révolution de 1830. Après la révolution de 1848, d’autres morts y furent à leur tour déposés. Leurs âmes légères ne font plus beaucoup de bruit.

Si l’on observe avec attention cet endroit, on est frappé de voir que les pierres semblent avoir souffert et que les mortiers de jointoiement n’ont pas tout à fait la même allure qu’ailleurs. Ce sont les traces de l’incendie que les Fédérés allumèrent durant la Commune en 1871 pour tenter d’abattre la colonne. Plus chanceuse que sa consœur de la place Vendôme, celle-ci résista à la péniche de pétrole qui brûlait sous ses pieds.

Encore quelques dizaines de mètres et le paysage change brutalement. On entre maintenant dans un souterrain beaucoup plus vaste. Les banquettes se sont élargies. Les pavés sont devenus bien sages et la taille du canal a pratiquement doublé. La sensation un peu angoissante que l’on avait précédemment disparaît complètement. Le coupe-gorge avec ses apaches aux lames glacées tapis dans chaque encoignure n’est plus qu’un mauvais rêve. Ici, ça sent le sergent de ville. On entre dans la section d’Haussmarnn. La forme de la voûte est celle d’une anse de panier et au sommet, toute une série d’oculi éclairent le canal. La lumière entre par le haut comme le vin dans une bouteille. On voit son reflet dans l’eau se poursuivre jusqu’à une courbe qui semble très lointaine. Quand on passe à l’aplomb de ces cheminées, on entend tout un brouhaha. Ce sont d’abord les bruits d’un marché avec les cris des vendeurs sollicitant le chaland. Plus loin, ce sont les moteurs qui ronflent à un feu vraisemblablement rouge. Plus loin encore, des cris d’enfants arrivant par bouffées. Ces oculi s’ouvrent en effet à la surface du sol au milieu des massifs dans les squares ou les terre-pleins du boulevard Richard-Lenoir. La lumière est belle. Un peu glauque. Dans ce pointillé lumineux subsistent des zones d’ombre. Dans l’une de celles-ci, une porte ronde s’ouvre sur des ténèbres. Une grille en défend l’entrée, mais elle bâille. On entend assez distinctement couler une eau abondante. C’est une entrée d’égout. On est totalement hors du temps. Personne ne serait surpris de voir apparaître jean Valjean au détour de ce couloir. On en découvre une autre assez similaire un peu plus loin. Mais là, la banquette latérale a été relevée. Le quai y est plus haut qu’ailleurs. Un anneau dans la muraille permet d’y amarrer un bateau. Cette porte donne sur un couloir assez large qui aboutit après quelques dizaines de mètres à une grande chambre souterraine dans laquelle se trouvent d’anciens bassins de dessablement. On remarque alors, sur le sol, des petits rails qui permettaient de charger directement les péniches.

On arrive maintenant à la courbe que l’on discemait tout à l’heure. Le petit point clair du bout du tunnel s’évanouit. On se retrouve devant une longue ligne droite à l’extrémité de laquelle semble se dresser un mur noir. Et toujours au plafond, cette série de trous avec des espacements variables. Soudain dans le demi-silence de cette crypte, le tambour d’un moteur diesel emplit tout l’espace. Une péniche approche à petite vitesse renvoyant sur les parois du canal l’onde dansante de son sillage. Elle passe, puis disparaît dans la courbe, montrant un gros cul tout rond sur lequel est écrit Atalante. Une vague odeur de fumée d’échappement passe un moment. Sur la rive droite, on distingue une porte murée. Cest une entrée d’assez vaste dimension qui a été rebouchée avec les mêmes pierres. que le reste de la voûte mais la couleur est différente et le cintre reste bien visible. Il ne peut s’agir que d’un des vestiges de la construction du Métropolitain.

Lors du creusement des galeries, il fallait se débarrasser de quantités considérables de terre et de roche. Cet enlèvement se faisait par des puits. Néanmoins, chaque fois qu’il était possible de relier par un couloir les galeries en chantier à une voie d’eau, on le faisait. Il était ainsi beaucoup plus aisé d’évacuer ces milliers de tonnes de cailloux en les chargeant sur des péniches. Il y eut ainsi plusieurs débouchés de galeries de service en Seine et sur les canaux.

On aperçoit maintenant la sortie qui, vue de l’intérieur du souterrain, semble presque complètement obstrée par les portes de l’écluse.

Puis, brutalement, la voûte change à nouveau. la forme reste la même mais elle est maintenant faire de béton et non plus de pierres apparentes. On entre dans la dernière section construite en 1908. Au-dessus, dans les boulevards, jules Ferry remplace Richard Lenoir.

Une dernière porte d’égout et c’est la fin de la balade. Un élargissement, une courbe légère, une main courante sur la banquette et, surtout, accroché au mur par une console de fer forgé avec volutes et acanthes, un magnifique bec de gaz. Les portes d’écluse sont là, très hautes, très noires, et le ciel est tout en haut. On sort de terre sous une frange de lierre. La voûte des platanes fait la transition entre le ciment et les nuages. On monte une rampe pentue pour atteindre le niveau de la rue.

Le canal nous a suivi. Il est toujours là, au ras du sol. Un pont métallique saute très haut pour l’enjamber. Des garnements crachent dans l’eau pour faire des ronds.

De l’autre côté de la tue, juste en face de l’écluse, c’est l’Hôtel du Nord.

Toute une atmosphère.

5

Où l’on voit le soufre, élément démoniaque, devenir miraculeux dans les eaux minérales

Vit-on jamais villégiature plus divine et plus enchanteresse que Yétablissement thermal de Passy? Spa, Marienbad et Baden n’étaient que de vulgaires cambrousses en comparaison de cette délicate colline de Chaillot où les pentes avaient la grâce d’une épaule de femme et le bruissement des sources le tempo d’un menuet. Le XVIlIe siècle y vécut des heures merveilleuses. Tout ce que Paris comptait de beaux esprits, de jolies femmes et d’artistes s’y donna rendez-vous. On y parla avec passion de politique, d’amour, de goût et de philosophie, une timbale d’argent à la main. On buvait avec délectation, avec volupté, avec gourmandise cette eau vitriolique et ferrugineuse qui guérissait tout et semblait donner de l’esprit même à ceux qui n’en avaient pas. Pièces de théâtre, opéras bouffes et romans consacrèrent sa gloire. Cest sous les ombrages du parc que jean-jacques Rousseau composa Le Devin du Village en 1750, pendant que Mme du Deffand s’y promenait au bras de d’Alembert.

La première description de ces eaux que l’on connaisse est celle qu’en lit Cresse en 1657 dans un mémoire intitulé An Forgemium aquarum vires supplere parvint Passiacæ? A cette époque les eaux de Forges étaient célèbres pour leur fer et leur vitriol, nom que l’on donnait alors aux sulfates. Louis XIII qui souffrait de langueur et de manque d’héritier était allé les prendre et en était revenu guéri. Il n’en fallait pas plus pour que les courtisans fissent la fortune des propriétaires de source. Aussi les convoitises se développèrent et le duc de Lauzun, qui possédait Passy, accrédita la thèse de la supériorité de ses eaux sur toutes les autres. Des médecins en robe longue et chapeau pointu vinrent jurer en latin qu’elles étaient propres, par leur vitriol, à rafraîchir les entrailles, à rétablir l’appétit, à procurer le sommeil et à calmer la soif. Le fer qu’elles contenaient, détruisait, quant à lui, les obstructions de toutes sortes et liquéfiait les humeurs épaisses.

Le propriétaire suivant, l’abbé Le Ragois, qui n’était autre que l’ancien confesseur de Mme de Maintenon et l’ex- précepteur du duc du Maine, allait vraiment leur donner la célébrité. Parfaitement introduit à la cour, ses relations étaient immenses. Aussi lorsqu’il déclara, qu’outre les propriétés qu’on leur connaissait déjà, ces eaux étaient souveraines pour traiter «les intempéries chaudes des viscères», ce fut le délire. Par carosses entiers le Tout-Paris de la Régence vint établir ici ses alcôves et ses salons. Boucher, peintre mondain, se fit une gloire et une clientèle en utilisant le bleu que Cadet de Gassicourt, directeur des couleurs de la Manufacture de Sèvres, fabriquait avec cette eau. En mêlant celle-ci à une lessive alcaline, il obtenait, du fait des principes sulfureux qu’elle contenait, un précipité d’une couleur proche du bleu de Prusse.

Tout le monde voulait boire cette eau mirobolante et les marchands d’orviétan faisaient fortune en débitant des drogues bizarres soi-disant faites à l’eau de Passy. Pour couper court aux escroqueries, un arrêt du Conseil du Roi autorisa alors, le 24 novembre 1756, le sieur Casalbigi à vendre, en bouteille, l’eau d’une des sources au prix de quinze sols la pinte.

Après la Révolution leur célébrité diminua et l’érablissement ne retrouva jamais sa splendeur. En 1900 la veuve de Bartholdi, le sculpteur de la statue de la Liberté, qui en avait hérité, résolut, par bonté d’âme, de la distribuer gratuitement. Leur renommée tomba alors immédiatement et ceux-là même qui la trouvaient efficace lorsqu’ils l’achetaient chez le pharmacien jurèrent que sa vertu n’était qu’une imposture, dès lors qu’on leur en fit cadeau...

De ces sources il ne reste aujourd’hui que la rue du même nom et à l’emplacement du parc où elles jaillissaient, en bordure de la Seine, s’élève, au milieu d’immeubles sans esprit, l’innommable baraque du ministère des Transports.

Le village d’Auteuil eut aussi ses eaux.

Le sous-sol de Passy et d’Auteuil produisait ainsi des argiles, de la pierre et des eaux médicinales. Ces demières furent découvertes en 1628. Un dénommé Habert en’fit la description dans le Récit véritable der vertu: et propriété: de l’eau minérale d’Auteuil. Cétaient des eaux sulfureuses, assez puantes, qui auraient sans doute enchanté le diable de Vauvert mais qui faisaient crever les poissons.

Malgré les efforts répétés des propriétaires successifs, elles n’atteignirent jamais à la gloire de leurs voisines. Après un timide engouement leur réputation tomba. Leur odeur d’œuf pourri n’était sans doute pas étrangère à leur désaffection. On fit des travaux de drainage qui eurent pour effet d’augmenter leur débit et de diminuer la teneur en soufre mais cela ne suffit pas. Ifétablissement thermal périclita puis disparut.

En 1842, un gros malin nommé Quicherat dont la profession était l’archéologie «redécouvrit» ces sources. Il fonda un nouvel établissement au n° 2 de la rue de la Cure. Une habile publicité redonna aux anciennes eaux leur renommée perdue et attira une clientèle frappée de consomption mais non d’indigence. Un joli jardin et un pavillon de style «bain de mer» séduisirent la société du Second Empire qui espéra un moment singer celle du XVIIIe siècle. Ce ne fut qu’une grotesque caricature. N’est pas Régence qui veut.

Sur les quatre sources la première à être abandonnée fut celle qui sentait le soufre. La plus importante, la source Quicherat continua à produire jusqu’en 1930 une eau assez insipide et que l’on gazéifiait artificiellement au gaz carbonique.

Ce commerce était sans doute lucratif, car en 1875 le propriétaire d’une source ferrugineuse, située au 26 de la rue d’Auteuil, demanda le classement de celle-ci et l’autorisation de commercialiser cette eau. l’affaire n’eut pas de suite.

En 1876 une demande identique fut faite pour une source située 72 rue de Belleville. Là encore la proximité d’une exploitation commerciale d’eau plus ou moins minérale semble avoir été la cause de cette requête.

En effet, depuis 1875 les eaux de l’Atlas remplissaient 350 000 bouteilles par an. Cette source, qui n’était en réalité qu’un puits, avait été rencontrée en 1853 à quarante mètres de profondeur au n° 10 du passage de l’Atlas. Une «Société des thermes de Belleville» avait immédiatement été créée qui avait engagé des travaux d’aménagement importants. C’était, une fois de plus, des eaux sulfureuses qui sourdaient des couches de calcaire et de gypse. Ce fut un fiasco, et la société fit faillite. Un nouveau propriétaire les dilua alors avec l’eau d’un autre puits et, pour éviter les formalités administratives, abandonna leur classement en eau minérale. Il installa au n° 6 de la rue de l’Atlas un atelier de gazéification et de mise en bouteille et y amena les eaux par le moyen d’une conduite qui passait dans l’égout. Le surplus de ces eaux servait à alimenter un établissement de bains situé à la même adresse.

Lors de la demande d’agrément en 1876, concernant la source concurrente de la rue de Belleville, une polémique s’était engagée sur la nature et l’origine du soufre qu’elle contenait. Certains affirmaient qu’il provenait de la décomposition de matières animales dues aux résidus de la voirie de Montfaucon qui subsistaient encore dans le voisinage. Des expertises contradictoires furent rendues sans que l’on arrivât à démêler le vrai du faux. Mais il semble aujourd’hui très vraisemblable que la nature sulfureuse de ces eaux était bien due à ces décompositions organiques réagissant avec le gypse.

Une autre source sulfureuse et ferrugineuse qui jaillissait au 21 de la rue Pierre-Demours avait de toute évidence une origine identique. Boues de voirie, fosses d’aisance, abattoirs et cimetière étaient à l’origine de sa minéralisation. Malgré cela une autorisation ministérielle du 23 juin 1856 fut donnée pour son exploitation. Mais celle-ci ne dura guère car la construction par les frères Pereire de la tranchée du chemin de fer de ceinture la fit disparaître à tout jamais.

Ces eaux sulfureuses et ferrugineuses étaient recommandées pour traiter les maladies de l’estomac, de la peau, ainsi que l’anémie. Une source seulement parmi celles-ci semble avoir été pourvue d’une autre vertu, celle de traiter les maladies des voies respiratoires. Ce fut la source des Batignolles. Il s’agissait d’un puits situé au 11 de l’avenue de Clichy qui avait recoupé une venue d’eau à vingt mètres de profondeur. Son exploitation fut autorisée par une décision ministérielle du 27 février 1852. C’était une eau sulfureuse, ferrugineuse, froide de même nature que celle d’Enghien. Son exploitation cessa en 1884 pour une raison inconnue.

La dernière source minérale découverte à Paris fut sans doute celle du boulevard Henri·IV. Un médecin nommé Bastien trouva dans un puits de l’île Saint·Louis, en 1888, une eau sulfureuse dont l’origine s’avéra être parfaitement artificielle. Il s’agissait en effet d’une eau de Seine infiltrée dans des gravats de démolition contenant du plâtre et des débris végétaux que les travaux de remblaiement d’Haussmann avaient enfouis là. Cet ensemble formait une espèce de bouillon que quelques forcenés de la cure thermale s’achamèrent néanmoins à vouloir considérer comme une eau médicinale, foumissant ainsi la preuve que la première vertu de ces eaux n’est pas de rendre la santé mais de donner la foi.

IIe partie
Les carrieres souterraines et les catacombes

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Où l’on voit par quelles vertus le sous-sol de Paris naquit à la célébrité

La géologie de Paris et le millefeuille ont en commun d’êrre à la fois quelque chose de très banal et de très subtil. Les amateurs de ce gâteau ne me contrediront pas. Le millefeuille, qui n’est pour les goujats qu’une sorte de contre-plaqué sucré, est pour les gourmands d’une extraordinaire sensualité. Cette alternance de dur et de mou, de lisse et de rugueux, ces feuilletages de pâte croustillante séparés par une crème onctueuse qui vous jaillit dans la main dès que les dents s’en approchent, représentent un des sommets du raffinement. Pourtant à première vue rien ne paraît être plus banal que cet empilement. Mais ce qui est stupide dans le sandwich est ici remarquable. je ne vois rien qui puisse lui être comparé si ce n’est le feuilletage géologique de Paris. On y retrouve la même rigueur dans l’architecture, les mêmes altemances, les mêmes accords, les mêmes subtiles dissonances.

Sous le sol de la ville, une énorme masse de craie de 400 mètres d’épaisseur sert de plat ou de présentoir à cette stratification. Les autres couches reposent à sa surface et la masquent, ne la laissant apparaître qu’à la périphérie, là où les bords du plat se relèvent. Sur cette surface de craie la première couche que l’on rencontre est celle des argiles plastiques, cette terre glaise assez pure a une épaisseur qui balance entre 10 et 20 mètres. Sa plasticité, qui la rend malléable, la fait glisser de certains endroits vers d’autres expliquant ainsi cette variation d’épaisseur. Au-dessus d’elle se trouve la grande couche de calcaire, le banc royal, tellement royal et tellement parisien que les géologues ont donné à cet étage le nom de Lutétien. Ce matériau forme au-dessus de l’argile plastique une sorte d’entablement de 20 mètres d’épaisseur, très dur, sur lequel repose un feuilletage particulier qui porte le nom de marnes et caillasses. Comme le nom l’indique, on rencontre ici un empilement plus serré faisant alterner sur une vingtaine de mètres des petits bancs de vingt centimètres de marnes mollassonnes et de calcaires très durs. Puis, au-dessus de tout cela, la roche qui a fait la gloire de Paris, qui a donné son adjectif à Lurèce la Blanche, la pierre à plâtre, qui domine la capitale du haut des buttes de Montmartre et de Belleville.

Dit comme cela la chose pourrait paraître banale : quatre assiettes empilées donneraient la même impression. Mais il faut entrer un peu plus avant dans cette géologie pour en goûter toute la saveur.

Si les possessions de Cadet Roussel vont toujours par trois, les grandes roches de Paris également : l’argile, le calcaire et la pierre à plâtre. Quant aux trois mousquetaires qui semblent aussi aller par trois, chacun sait en réalité qu’ils sont quatre. Les roches de Paris aussi : la quatrième s’appelle marne et caillasse.

Et les deux doigts de la main combien sont·ils? Cinq. C’est évident. Comme il est évident que les roches de Paris sont innombrables. Entre chaque lit des quatre grandes, se trouve une infinité de petites couches de sables, de marnes, de glaises, de meulières, etc., qui donnent justement à la géologie parisienne cette subtilité qui en fait un millefeuille et non un vulgaire sandwich. Et cette subtilité va très loin car à l’intérieur même de leurs grands lits, les grandes ne restent pas totalement inactives, Elles se subdivisent, se stratifient. C’est un même thème, argile, calcaire ou pierre à plâtre mais il est fragmenté, travaillé, repris en variations qui se superposent et s’imbriquent. C’est l’art de la fugue. Cette infinité de roches va concourir à assurer l’harmonie de la construction de la ville. On trouvera un usage spécifique à chacune de ces pierres. Dans un même horizon géologique, telle partie servira à la construction des murs, telle autre à la sculpture des corniches, telle autre encore à l’empierremenr. La fabrication des briques se satisfera d’une argile grossière, limoneuse avec des impuretés mais celles des poteries nécessitera une glaise pure, fine et homogène. On exploitera la craie pour faire de la chaux, les marnes pour faire du ciment, et les sables pour faire avec eux du mortier et du béton. Toutes ces exploitations vont laisser des traces profondes dans la topographie et dans le sous-sol. Des mines et des carrières souterraines vont perforer certains quartiers de Paris, car il ne sera pas toujours possible d’exploiter ces roches à l’air libre. En raison de leur parfaite horizontabiliré, toutes les couches n’apparaissent qu’à la faveur d’une vallée. Il faut que l’érosion ait ouvert ses sillons pour que viennent au jour, sur les flancs des coteaux, les couches inférieures normalement masquées par l’empilement qu’elles supportent. Il n’y a qu’en ces lieux qu’elles sont à fleur de terre et leur surface d’apparition est trop faible pour qu’il ne soit pas indispensable d’aller les creuser pour en extraire le plus possible. D’autant que la partie de la roche qui est à l’air libre est très souvent salie ou corrodée. Il faut par conséquent s’enfoncer dans le sol pour aller chercher les meilleurs bancs et les pierres les plus belles. Les carrières souterraines vont ainsi s’étendre dans tous les lieux où la couche que l’on désire exploiter est la plus belle et la plus facile d’accès.

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Comment certains crurent trouver la fortune dans les carrières d’argile

L’argile plastique de Paris, selon la terminologie que lui ont donnée les géologues, est une terre glaise lisse et grasse qui, au dire des potiers, se laisse modeler avec volupté. Selon les endroits et les couches rencontrées, sa couleur passe du froid au chaud, depuis des gris blancs mêlés de tonalités jaunes jusqu’à des lies-de-vin profondes et sourdes. En certains lieux comme à Passy, la monotonie des stratifications horizontales est rompue par des rubannages baroques.

Chaque fois que c’était possible, c’est-à-dire chaque fois que les hasards de l’érosion mettaient cette couche à l’affleurement, l’argile plastique fut exploitée dans des carrières à l’air libre. On creusa des sortes d’entonnoirs dont les bords avaient la forme de gradins. Comme les ondes que provoque la chute d’une pierre dans l’eau, ces gradins s’éloignaient du centre au fur et à mesure de l’extraction. Ces carrières prenaient ainsi des allures de double amphithéâtre ou de cirque. Les traces qu’elles ont pu laisser dans la topographie parisienne ont, aujourd’hui, totalement disparu, la grande niveleuse du temps a remis les pleins dans les déliés et tout à l’alignement.

Mais, dans la plupart des cas, cette couche géologique demeure assez profondément enfoncée dans le sol et par conséquent son exploitation n’a pu se faire que d’une manière souterraine. Les traces les plus anciennes ont été retrouvées sur la montagne Sainte-Geneviève, à l’emplacement actuel du Panthéon. Elles étaient romaines. la technique était déjà acquise. L’extraction de l’argile se faisait de la même manière que celle du charbon. Un puits vertical était percé jusqu’à la rencontre de la couche à exploiter. Du bas de ce puits, une série de galeries horizontales partaient en rayonnant, ouvrant leur chemin dans la masse qu’elles exploitaient.

L’argile plastique était débitée en pavés prismatiques, grâce à deux instruments. Le premier était l’incisoir. C’était une espèce de pelle plate à bord tranchant qui servait à couper la masse de glaise. Les ouvriers commençaient donc par tracer des saignées sur toute la hauteur de la galerie qu’ils allaient creuser. Ils recoupaient ensuite, horizontalement, la terre entre les deux incisions verticales dessinant ainsi une sorte d’échelle dont la taille du quadrillage avait les dimensions du bloc que l’on voulait détacher. Puis, grâce au second instrument appelé hoyau qui avait l’apparence d’une houe, ils arrachaient chaque pavé. Celui-ci avait sa face postérieure légèrement convexe puisqu’elle avait pris la forme de la lame qui l’avait arrachée du mur. L’incisoir et le hoyau étaient continuellement mouillés pour que leur pénétration dans la masse d’argi1e en soit facilitée.

Ces tranches successives et parallèles se faisaient selon une section rectangulaire qui devenait celle de la galerie de mine. Les dimensions étaient modestes : 1,30 mètre de hauteur pour une largeur de 1,15 mètre. Les hommes étaient ainsi contraints de travailler à genoux, courbés et souvent même allongés. L’imperméabilité des argiles rendait le sol de ces galeries perpétuellement boueux. Le simple fait de renverser le baquet d’eau qui servait à mouiller les lames des outils provoquait une flaque visqueuse et glissante à l’endroit même où les genoux prenaient appui pour permettre l’arrachement des pavés de glaise. La consistance plastique de cette argile rendait difficile l’exrraction des blocs qui se collaient les uns aux autres. Le maniement du hoyau était donc extrêmement fatigant et devenait pénible lorsque le travail devait être accompli dans des positions inconfortables. Les genoux des ouvriers creusaient ainsi devant le front de taille une cuvette perpétuellement emplie d’eau. D’autre part, la dimension des galeries percées dans une substance aussi homogène et humide freinait l’arrivée d’air. Pour cette raison la profondeur du puits d’extraction ne pouvait guère dépasser une trentaine de mètres; mais malgré cela, lorsque les galeries horizontales s’étaient éloignées du débouché inférieur du puits, l’air n’arrivait plus. Il fallait alors créer une ventilation forcée. Celle-ci était provoquée par des braseros placés de loin en loin dans les galeries. lls échauffaient l’air, créant ainsi un courant ascendant qui, par réciproque, entraînait une aspiration de l’air froid en provenance de la surface. Malheureusement, ce système faisait monter la température. Et plus on voulait ventiler et plus la température augmentait. Le chauffage devenait rapidement effroyable et provoquait des émissions d’oxyde de carbone. Ce gaz asphyxiant se mêlait alors aux émanations délétères qui se dégagent de l’argile et rendait vite l’atmosphère irrespirable.

On voit que pour vivre dans ces boyaux les hommes devaient résister à l’absence d’oxygène, aux gaz asphyxiants et à la fournaise. Mais un autre danger menaçait les ouvriers, c’était l’eau. Si l’humidité dans laquelle ils pataugeaient était désagréable, elle ne présentait pas de risques particuliers. Par contre les poches d’eau, maintenues dans l’argile comme dans une gourde et que l’on crevait accidentellement, provoquaient des catastrophes.

En 1724, dans une glaisière de la Butte-aux-Cailles, trois hommes furent noyés. Les parois du puits d’extraction qui n’avaient jusqu’alors donné lieu à aucune inquiétude, si ce n’est quelques suintements, cédèrent brutalement à dix pieds au-dessus du fond. Une quantité d’eau considérable, qui s’était accumulée dans le sol et avait jusqu’alors été maintenue par le niveau imperméable des glaises, avait fini par faire éclater la mince paroi qui la séparait du vide. Un torrent de boue s’effondra littéralement dans les galeries, prenant les hommes au piège de leur effroyable nasse et leur apportant une mort atroce. Seul, un jeune apprenti qui se trouvait au fond, en surveillance à la verticale du puits, eut la vie sauve. Il reçut sur la tête le déluge mais réussit à surnager. L’eau qui comblait la mine emplit le puits jusqu’à mi-hauteur. On put pêcher ce chanceux en bon état alors que les corps de ses compagnons ne furent remontés qu’une semaine plus tard, après que l’on eut épuisé l’eau par le moyen de pompes.

Ces conditions de travail épouvantables n’étaient pas de nature à attirer vers ce métier des quantités de gens. Les glaisiers avaient le choix entre trois genres de mort: l’asphyxie, la cuisson ou la noyade. Aussi les patrons qui rencontraient peu d’amateurs n’étaient·ils guère difficiles sur le choix du personnel. Et celui-ci se trouvait ainsi constitué de personnages de sac et de corde qui avaient vite acquis une fort mauvaise réputation. La chronique criminelle était remplie de leurs minables forfaits. Par ailleurs, les patrons ne faisaient rien pour améliorer les choses.

Un exemple le montre à l’évidence. Si les ouvriers étaient contraints de travailler à genoux, accroupis ou couchés, c’était en raison de la taille des galeries qui avaient 1,30 mètre de haut et 1,15 mètre de large. Or la raison de cette médiocrité n’avait rien de technique. On aurait fort bien pu ouvrir des galeries de 2 mètres, ce qui aurait grandement facilité le travail et la ventilation. Mais pour des raisons d’économie, les patrons achetaient, pour le boisement des galeries, du bois de chauffe. Ce bois amené à Paris par flortage depuis le Morvan était traditionnellement coupé à 1,50 mètre par les marchands. Pour éviter d’avoir à acheter plus cher des dimensions non standards les patrons imposaient donc un boisage au rabais ; deux bûches de 1,50 mètre plantées verticalement sur les côtés et sur leur sommet une autre bûche horizontale qui, compte tenu des surfaces d’appui nécessaires n’avait qu’une portée de 1,15 mètre. Car contrairement aux autres mines, les boisages des carrières souterraines d’argile n’étaient pas récupérables. La plasticité du sous·sol rendait leur arrachage impossible. En conséquence, le bois le meilleur marché était presque encore trop cher.

Le banc noble ayant la meilleure valeur marchande était celui de l’argile plastique. C’était donc celui-là qui était traditionnellement exploité et non les parties supérieures du feuilletage intercalaire qu’on appelait justement les fausses glaises. Normalement, la couche d’argile plastique avait une dizaine de mètres d’épaisseur et fournissait ainsi un excellent gisement. Mais en certains endroits cette épaisseur pouvait diminuer et, bien que la galerie restât horizontale, on passait dans la couche supérieure de ces fausses glaises. Leur aspect était beaucoup plus grossier et on y rencontrait souvent des bancs de lignite, une espèce de charbon assez fruste, et parfois de la pyrite, minéral de couleur jaune d’or qui n’est qu’un sulfure de fer cristallisé. On le rencontrait dans ces niveaux sous forme de petits cubes accolés les uns aux autres ou sous une forme amorphe, entrelardé avec le lignite. Les quantités étaient de peu d’importance, ce qui avait pu donner à certains l’illusion de la rareté.

Au temps où Nicolas Flamel trouvait paraît-il la pierre philosophale, en ce XVe siècle où la transmutation du plomb occupait les esprits, un glaisier nommé Mathurin Barbedor eut un instant de célébrité. ll exploitait entre Passy et Auteuil une carrière d’argile et vendait ses pains de glaise à deux faïenciers qui avaient leurs fours dans ce village. C’était un homme ombrageux qui travaillait seul, dans une carrière si profonde que jamais personne n’avait voulu y descendre avec lui. On disait que les longues heures qu’il avait passées en tête-à-tête avec ses terres au fond des boyaux sinistres lui avaient fêlé l’esprit. On le plaignait d’avoir dû si longtemps, pour gagner son pain, respirer les gaz d’enfer. Son teint avait jauni mais son œil avait gardé une étincelle joyeuse qui contrastait fort avec son allure générale, ses genoux déformés par les rhumatismes et son dos voûté par des armées de travail de taupe.

Un matin du mois de juillet 1410, on le vit s’extraire de sa mine dans une grande agitation. Il parlait seul et à tout instant se jettait à genoux pour d’extravagantes actions de grâces qui lui arrachaient des larmes. Le lendemain, il disparut. On l’avait surpris la veille au soir dans la petite église paroissiale d’Auteuil dont le hameau de Passy dépendait, occupé à prendre les dimensions du maître-autel. On pensa qu’il était tombé dans la Seine et bientôt tout le monde l’oublia.

Aussi, lorsqu’il réapparut un mois plus tard, ce fut la stupéfaction. Il était parti, vêtu de guenilles, il revenait drapé dans un manteau de brocart et de soie. Avec la majesté d’un seigneur, il marchait maintenant dans les rues où la population ébahie ne savait pas si elle devait lui sauter au cou ou feindre de l’ignorer. Mais passer de la condition de gueux à celle de prince laisse rarement les gens indifférents. Aussi, lorsque une heure plus tard il frappait à la porte du presbytère, une cohorte d’admirateurs l’escortait en chantant ses louanges. Les méprisants de la veille n’étaient pas les moins empressés à ce concert. Il annonça au curé qu’il revenait de Paris où il avait passé commande au meilleur artiste de la ville d’un triptyque représentant une Nativité souterraine. On y verrait la Sainte Famille au fond d’un trou, dans une glaisière, avec l’enfant jésus éclairé par une lampe à huile. Et au premier plan, sur le volet de droite, lui, Mathurin Barbedor serait représenté, vêtu de son manteau de roi-mage et appuyé sur son hoyau, signe distinctif de sa profession. Ainsi, tout le monde en aurait une grande gloire : l’église qui recevrait cette donation, lui, le donateur et tous les glaisiers de Paris qui allaient enfin, leur misère, accéder à l’éminence sociale des corporations reconnues. Outre ce grand panneau qui prendrait place dans le chœur, il ferait don d’une vaisselle d’or dont il allait de ce pas charger l’orfèvre de réaliser les ciboires, calices et ostensoirs. La seule contrepartie qu’il demandait était que l’on dise des messes pour tous les pauvres.

Troublés par cette munificence plus coutumière d’un duc de Bourgogne que d’un glaisier de Passy, le curé et l’orfèvre lui demandèrent d’où il tenait une semblable fortune. Il répondit mystérieusement que Dieu y avait pourvu et qu’on n’avait pas à s’inquiéter de ces détails sordides. Dès cet instant, tout le monde fut inquiet, et l’orfèvre fit valoir qu’il avait besoin de métal précieux pour faire son travail et que s’il pouvait lui-même dédaigner les basses considérations mercantiles, il n’en allait pas de même du marchand d’or, vieux grigou au mains crochues et à l’âme basse. Le glaisier superbe jeta alors sur la table un sac de toile rempli de pépites. Elles avaient toute la forme de cubes.

L’orfèvre traita le bonhomme de fou et lui expliqua que ses pépites étaient en toc et que son soi-disant trésor n’avait pas plus de réalité qu’un rêve. Le curé ajouta que ce métal jaunâtre pourrait bien n’être qu’une invention du Malin destiné à pervertir les âmes trop crédules.

A quelque temps de là, le glaisier rendit à Dieu son âme candide. Et c’est à l’instant même où on allait le porter en terre qu’apparut le peintre venant livrer son œuvre. Devant les yeux incrédules de toute la population de Passy, il installa derrière l’autel de la modeste église un triptyque d’une somptueuse beauté. Devant des clairs-obscurs délicats et dans des contre-jours savants, Mathurin Barbedor, plus vrai que nature, rendait pour l’étemité un hommage très humble à l’enfant de la crèche éclairé par une lampe à huile. Personne n’avait jamais vu une peinture de cette qualité, à la fois sensible et prodigieuse d’habileté. Le roi aurait sans regret donné le Berry et l’Anjou pour posséder un tel trésor.

L’église changeait tout à coup de dimension et la dépouille du glaisier cousue dans son suaire et déposée à même le sol était devenue brusquement beaucoup plus grande. Le curé, la gorge sèche, posa une question et reçut la réponse qu’il paraissait redouter: oui, le donateur était bien celui qu’on enterrait. Malgré la curiosité qui brûlait les lèvres, personne n’osa demander au curieux artiste dont les yeux d’outremer semblaient voir une autre réalité, comment il avait été payé. La cérémonie continua donc dans le silence et une fois l’enterrement terminé, il repartit sans dire un mot.

Alors le silence fit place au tintamarre des conversations, chacun donnant son opinion. Le glaisier et le peintre devinrent tour à tour par la vertu des imaginations eniiévrées, des charlatans, des princes, une réincarnation du Christ et le diable. Mais, après quelques semaines de supputations et devant l’impossibilité de faire passer pour démoniaque le délicat dessin des visages de la Vierge et de l’enfant, tout le monde s’accorda pour dire qu’il devait s’agir de deux fous encore plus fous que le roi Charles.

D’ailleurs, quelqu’un jura avoir entendu le peintre, au moment où il partait, dire «vous» à son cheval.

Quelques années après, quand on reconstruisit l’église d’Auteuil pour l’agrandir, le triptyque disparut.

A dater de ce jour la pyrite fut appelée «l’or des fous».

Des glaisiers raisonnables vendirent plus tard cet «or des fous» aux apothicaires. Avec ce minéral ceux-ci fabriquèrent une sorte «d’esprit de vitriol qui guérissait les fièvres intermittentes». C’est du moins ce que rapporte Piganiol de la Force, en 1765, dans sa Description historique de la ville de Paris.

Les carrières souterraines d’argile plastique furent exploitées pendant très longtemps. Les premières remontaient au temps de l’occupation romaine et la dernière existant à Paris fut abandonnée en 1840. Elle se trouvait avenue du Ranelagh.

On chercherait vainement aujourd’hui la trace de ces mines. La plasticité du matériau fait que les galeries se referment spontanément après un certain temps comme une blessure qui se cicatrise. Ainsi on a pu voir à plusieurs siècles d’intervalle rouvrir de nouvelles carrières à l’emplacement des anciennes. Les vieilles parois s’étant rapprochées, on ne retrouvait alors que les étais abandonnés. Mais ce comblement des vides par une matière aussi malléablc produit des décompressions de terrain. Sous son propre poids, la glaise se délaie du côté des vides et les emplit entrainanr des affaissements dans sa partie supérieure. Or, au-dessus d’elle se rencontre la deuxiéme grande roche parisienne, le calcaire lutétien qui forme une grande table posée sur cette argile. Il arrive ainsi que Yaffaissement crée des cavités sous la table calcaire qui, en raison de sa rigidité, peut ne pas s’affaisser. Ces cavités sont parfois trés grandes er c’est ainsi qu’aux alentours de la barriére Saint-Jacques on a découvert, en explorant le cuvelage, d’anciens puits a eau qui venaient chercher la nappe des argiles plastiques, des ouvertures mettant ces puits en communication avec les vides d’affaissement de l’argile. Une de ces caves semi naturelle avait méme été aménagée en cachette. J’ai lu quelque part que Cartouche y avait trouvé refuge.

Si l’exploitation de cette roche a été si longue, c’est parce que l’argile était d’une grande qualité. On sait que les potiers ga1lo-romains en appréciaient déja la consistance et l’utilisaient pour façonner les vases, les amphores et les briques. Les murs des thermes de Cluny font alterner les rangs de pierres aux rangs de terre cuite issue de cette argile plastique.

Ce succés ne se démentit jamais et Paris vida son sous-sol de ses glaises pour construire ses maisons et modeler ses vases et ses vaisselles. Le Moyen Age réserva la pierre aux édifices religieux et aux forteresses. Pendant le premier millénaire, les maisons furent béties en bois et en platre. Aussi l’exploitation. diminua-t-elle un peu puisque seules les tuileries continuérent à travailler.

Puis, lorsque apparrurent les raffinements et qu’a la simple terre cuite se substitua au XIIe siècle la poterie vernissée puis la faïence et le grès, la pureté de l’argile plastique trouva à nouveau une utilisation à la mesure de sa qualité. Cette recrudescence de l’extraction se constate indirectement par l’abondance des réglements qui furent édictés a partir de ce XIIe siécle quant a l’emplacement des fours. On sait que la faience de grand feu nécessite une temperature de cuisson de 1 200°. On imagine le brasier nécessaire a l’obtention d’une telle temperature. Les cheminées des fours vomissaient des torrents d’étincelles qui rendaient leur voisinage dangereux pour les maisons de bois. Aussi ces fours étaient-ils renvoyés hors les murs, a l’écart de route habitation. Et si les carres de l’époque n’indiquent pas avec netteté l’emplacement des mines de glaise, leur existence est toutefois attestée par l’abondance de ces foyers.

En 1584, Henri III crée la manufacture de Paris qui va produire la célebre faience blanche. Le branle est donné. Vincennes, Sceaux, Saint-Cloud et Sevres se mettent a leur tour au grand feu.

En 1689, Louis XIV, ruiné par des guerres interminables, faisait porter sa vaisselle d’or, d’argent et de vermeil a la fonderie de la Monnaie. Elle fut alors remplacée par de la faïence, et comme le note Saint-Simon : «Tout ce qu’il y eut de grand et de considerable [à la cour] se mit en huit jours à la faïence. »

En 1740, en plein Paris, rue du Pont-aux-Choux, se crée la Manufacture royale des Terres de France, spécialisée dans la faïence fine. Tous ces manufacturiers firent appel aux argiles et marnes de la capitale er consacrérent leur gloire. L’humble argile plastique extraite a grands efforts par des misérables se vit ainsi transmuter par des artistes, souvent aussi modestes qu’elle, en pieces glorieuses destinées aux grands de ce

monde.

La plus célébre de celles-ci étant sans nul doute la grotte de céramique que Bernard Palissy construisit en 1566 pour Marie de Médicis dans les jardins des Tuileries.

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Comment la fiévre de bâtir vida le dessous pour encombrer le dessus

Bernard Palissy ne fut pas simplement un quelconque potier de terre façonneur et vemisseur de glaise. Ce fut également un esprit curieux, féru de sciences naturelles, dont la profondeur de la pensée en fait un des précutseurs de la géologie. Il connut parfaitement les glaisiéres qui existaient à Passy, à Montsouris, à Gentilly, à la Glaciére, à la Butte-aux-Cai1les. Mais ses explorations ne se limitérent pas a ces exploitations. Dans son traité des pierres qui date de 1575, il raconte les visites qu’il effectua dans les carriéres de calcaire qui se trouvaient dans le faubourg Saint-Marcel et dont il tira un certain nombre d’enseignements sur les fossiles et la nature des eaux souterraines. « …Car moy étant à Paris, l’année passée 1575, il y eut un médecin nommé M. Choysnin duquel la compagnie et fréquentation m’était une grande consolation, qui aprés m’avoir entendu parler des natures et connoissant qu’il estoit amateur de philosophie, je le priay de venir avec moy dans les carriéres prés Saint Marceau afin de lui oster tout doute de ce que je lui avais dit de la génération des pierres. Et icelui, meu de bon zéle et sans espargner sa peine, fit soudain apporter des flambeaux de cire et amenant avec lui un escholier médecin, nommé Milon, nous allasmes prés d’une lieue dans lesdites carrieres estant conduits par deux carriers. »

Celles du faubourg Saint-Marcel sont parmi les plus anciennes de Paris. C’est dans tout le secteur couvert aujourd’hui par les XIIIe, XIVe, XVe et XVIe arrondissements que se développa un réseau de carrieres qui fournirent a la ville son matériau de construction pendant pres de quatre siécles. Comme pour l’argile, l’exploitation commenca a ciel ouvert, en gradins successifs et concentriques. Mais rapidement elles s’enfoncerent dans le sol. D’abord parce que la couche de calcaire lutétien ne se trouve à découvert que sur le flanc des coteaux et que l’on a vite épuisé le gisement facilement accessible, ensuite parce que la proximité de l’air libre dénature la qualité de la pierre en lui faisant subir les sévices de l’érosion. Le plus beau calcaire se trouve dans le sol, la ou les couches encaissantes le protégent des ulcérations de la surface.

Aussi les grandes carriéres furent-elles toujours souterraines. Les galeries pénétraient directement dans les flancs des vallées par des bouches de cavage, puis, au fur et a mesure que l’exploitation avançait vers l’intérieur, on creusait des puits verticaux, de grand diametre, appelés trous de service, qui permettaient l’enlévement des pierres et l’aération de la mine.

L’extraction se faisait selon deux méthodes différentes qui sont encore utilisées aujourd’hui : l’exp1oitation par hague et bourrage et l’exploitation par piliers tournés.

Dans le premier mode d’exploitation, on enléve l’intégralité du banc de roche et on comble le vide ainsi créé par des gravats provenant de l’extraction ou par des matériaux de demolition provenant de l’extérieur. Ne subsitent entre ces bourrages que les galeries que l’on ménage pour assurer le transport des pierres extraites. L’exploitation crée ainsi un vide important qu’elle comble derriére elle au fur et a mesure qu’elle avance en ne ménageant que les passages nécessaires à la sortie. Ces bourrages qui sont constitués de matériaux divers sont maintenus en place par des murets de pierres séches que l’on appelle des hagues. Ces murets empéchent ainsi les bourrages de s’écrouler et de se répandre dans les galeries de service. Comme ces bourrages n’ont pas malgré tout une résistance suffisante pour supporter a eux seuls la couche supérieure, qui est maintenant en porte à faux, on renforce le soutien du ciel de la carriére par des empilements de pierres construits de place en place.

Ces piliers dit piliers a bras éraient insrallés avant la mise en place du bourrage. Ils maintenaient en effet le plafond au fur et zi mesure du délitage des bancs sur le front de taille. Avant d’enlever de nouvelles pierres, les carriers se prémunissaient contre un écroulement en plaqant des étais qui jouaient le role que jouaient les boisages dans les mines de glaise. La hauteur de ces exploitations était d’environ deux metres et les hommes pouvaient y travailler debout.

Aujourd’hui, quand on visite ces souterrains, on constate que les vides qui subsistent n’ont plus qu’une hauteur d’un metre cinquante environ. Toutefois en bordure du front de taille la hauteur initiale est conservée. Ce phénoméne est du au fait que les bourrages et les piliers a bras, ayant une resistance malgré tout inférieure a la roche en place, se sont affaissés sous le poids des terrains supérieurs. On volt alors apparaitre sur les ciels des failles et des fissures qui préfigurent les effondrements futurs.

Dans les exploitations dites par piliers tournés, on n’enléve qu’une partie du banc exploitable en percant au rravers de la masse des tranches paralléles qui recoupent ensuite d’autres tranches perpendiculaires. L’ensemble forme alors une espéce de quadrillage, les ciels étant maintenus par des piliers de section carrée constitués par la roche en place. Dans la réalité, la forme géométrique des piliers et du quadrillage n’est que rarement respectée et le volume des vides subsistants aprés exploitation est toujours infiniment supérieur au volume des pleins.

La hauteur des carrieres de calcaire exploitées de cette maniere est beaucoup plus élevée qu’avec la technique précédente. A Passy certaines exploitations atteignaient sept metres de hauteur.

L’avantage des carrieres hautes était evident. L’enlevement des pierres pouvait se faire avec des attelages et des fardiers qui pénétraient directement jusqu’au front de taille. Il n’était alors plus nécessaire de déplacer les blocs sur des rondins de bois en s’arc-boutant pour les pousser avec le dos ou en installant des palans compliqués.

Lorsque les galeries étaient enfoncées profondément, les puits verticaux devenaient nécessaires pour assurer l’aération. Ces puits avaient un diametre important et tres souvent ils servaient a l’enlevement des blocs extraits. On les hissait jusqu’a la surface par le moyen d’un treuil actionné par une roue de plusieurs metres de diametre sur laquelle étaient fixés des barreaux comme dans une cage a écureuil. Ces immenses roues a cheville grace a leur grande démultiplication permettaient a un homme seul de remonter sans effort des pierres de plusieurs centaines de kilos.

Dans Paris, le gisement de calcaire a une épaisseur d’une vingtaine de metres. Mais comme toutes les roches parisiennes, il n’est pas homogene. Il est compose de feuillets ayant des épaisseurs, des duretés et des couleurs diverses. D’un point de vue strictement géologique, ces bancs n’ont qu’une importance insignifiante, ce ne sont que le menu détail d’un ensemble immense, mais c’est de ce menu détail que Paris s’est nourri en pierres de taille.

On rencontre ainsi de bas en haut des bancs successifs auxquels la familiarité des carriers qui vivaient quasiment en concubinage avec eux a donné des noms spécifiques: lambourdes, vergelés, banc royal, banc de verre, banc de marche, liais franc, banc de laine, coquillier grignard, souchet, liais, cliquart.

Ces bancs qui présentent des qualités variables pour la construction n’ont pas tous été exploités. Les carriers ont été ainsi conduits a creuser des galeries superposées. C’est la raison qui fait que dans les XIIIe, XIVe et XVe arrondissements, on rencontre jusqu’a trois étages de carrieres.

Mais, a l’intérieur meme des bancs exploités, l’existence du feuilletage qui entremêle des lits de roche tendre à des lits de roche dure a guide la technique de l’abattage. Les carriers commencaient par creuser un lit de roche tendre, généralement le souchet qui a une dizaine de centimetres d’épaisseur. Ils procédaient a une sorte de curetage au moyen d’un pic a long manche que l’on appelait rivelaine. Au fur et 5. mesure qu’ils extrayaient le lit, ils maintenaient le banc supérieur par des petits tasseaux de pierre ou de bois. Puis une fois ce curetage achevé, quand tout le banc de souchet érair été, ils faisaient sauter les rasseaux et le banc supérieur tombait alors de lui·meme sous l’effet de son propre poids. Ce procédé était appelé le souchevage. La profondeur du curetage érait d’environ deux metres et la largeur du front de taille variait de trois metres pour les galeries à piliers tournés jusqu’a vingt metres pour les galeries a hagues et bourrages. Ces grandes dalles étaient ensuite sciées aux dimensions voulues.

Ces carrieres, contrairement a celles de glaise qui se sont refermées, existent encore et forment cet extraordinaire labyrinthe de trois cents kilometres de long qui constitue le réseau souterrain le plus profond de Paris.

Leur origine remonre vraisemblablement à la domination romaine. On rencontre dans certains endroits des faubourgs Saint·Victor et Saint-Marcel des galeries dans un état de délabrement curieux et portant la trace de procédés d’abattage extrémement rudimentaires. Elles donnent l’impression d’avoir été exploitées selon une technique primitive et malhabile que la nature de la pierre ne justifie pas. En particulier, il semble qu’au lieu de trancher d’abord dans les bancs tendres pour souchever ceux-ci et les faire tomber, on ait simplement profité des fissures naturelles ou accidentelles de ces derniers bancs pour les arracher par morceaux.

Mais cela ne constitue pas une preuve. La seule affirmation que l’on puisse soutenir est que les monuments romains qui. subsistent dans la capitale sont batis avec le calcaire autochtone. Mais si les carrieres ont bien existé, il est vraisemblable qu’e1les étaient d’abord à l’air libre. Les arènes de Lutece, en particulier, semblent bien avoir été consttuites sur l’emplacement d’une de ces anciennes exploitations.

Les premiers écrits faisant état de catrieres souterraines ne datent que du XIIIe siècle. Les grands livres de l’impôt de 1292 citent douze carriers soumis a la taille.

Les vestiges de cette époque sont connus et ne sont pas contestables. On a découvert dans le quartier des Gobelins un certain nombre d’objets usuels et d’ustensiles en fonte noyés dans la masse des bourrages qui remplissent les carriéres. Ils ont été abandonnés au moment de l’exploitation et datent celles-ci sans erreur possible.

En aout 1465, une ordonnance de Louis XI abolit des droits sur les carrieres de Paris. Cela semble étre la piece la plus ancienne portant réglementation de l’extraction, et c’est en tout cas la premiere piece officielle mentionnant l’existence de ces souterrains. Quant aux anciens plans de Paris, il faut attendre le XVIe siecle pour les voir porter trace des carrieres souterraines. À partir de cette époque les bouches de cavage y sont indiquées de même que les puits; parfois le graveur s’est amusé a dessiner les grandes roues a cheville qui furent jusqu’au XIXe siecle l’étendard de ces exploitations.

Ensuite les traces écrites deviennent innombrables. En 1900 la ville de Paris publiait le recueil des acres notatiés établis depuis 1500. On y releve une quantité impressionnante de baux et de contrats.

On voit s’établir avec precision la géographie des exploitations. À Saint-Germain-des-Prés, à Notre-Dame-des-Champs, à Vaugirard, à Saint-Victor, à Saint-Marcel, à Sainte-Geneviève, à Lourcine; rue Mouffetard, l’extraction des pierres est menée rondement. Un siècle plus tard la géographie change, Saint-Germain-des-Prés a épuisé ses ressources alors que Saint-Victor et Saint-Marcel redoublent d’activité.

On voit également s’établir une sociologie. Contrairement au mineur de glaise, le carrier de pierre, que l’on nomme perreur, carrieux, rocheteur, roquier ou pierreur, a pignon sur rue. C’est un ouvrier, un homme de l’art. La technique a mettre en œuvre est autrement plus complexe que celle de l’arrachage de l’argile. Il faut connaitre les bancs, les sentir, les convaincre de se détacher sans se briser. Le souchevage est une opération difficile, subtile, qu’il faut mener avec doigté, sans précipitation et sans lenteur. Aussi voit-on assez rapidement naître une corporation qui exploite à bail des terrains qui ne lui appartiennent plus, vend les pierres et paie un fortage au propriétaire. Leur patron est saint jean-Baptiste. Lorsque les carrieres sont sèches, la vie peut y étre agréable. L’hiver on y est à l’abri des grands froids et l’été des canicules. On y fait la cuisine, parfois on y dort. Le métier est dur, il faut étre robuste, mais c’est un métier. Il y a un maitre et des compagnons.

On lit par exemple dans les actes notariés qu’en février 1541, André Javart, laboureur à Notre-Dame-des-Champs, met son fils de dix-sept ans en service chez Denis Laurent, carrier rue Saint-Victor. Celui-ci lui fournira «le gite et le couvert, lui paiera soixante sols toumois et lui donnera a son départ une paire de souliers». Un autre contrat montre qu’en 1542, Arnault Paterne, procureur au Parlement, charge Mathurin Lebeau carrier a Saint-Germain·des-Prés, rue du Four, et Cardin Hangard carrier a Saint-Marcel, rue des Morfondus, de l’exploitation d’un terrain lui appartenant situé «au derriére du clos des Chartreux sur le chemin herbu». Le propriétaire paiera les outils et engins et versera cent sols toumois pour l’ouverture de la carriére puis deux sols par tombereau de moellons extraits. Les deux carriers et leurs compagnons seront entretenus et devront travailler sans discontinuer jusqu’a Paques, en vertu de quoi ils auront l’exclusivité de cette exploitation.

Les bons ouvriers capables d’extraire les pierres les plus grandes des bancs les meilleurs sont tres recherchés. Le 19 août 1669, Colbert, qui a fait recenser les carrieres pour réserver à l’usage du roi les pierres de la plus grande qualité, est contraint de prendre une ordonnance faisant défense aux propriétaires de carrieres de débaucher a leur profit, en jouant sur l’appât du gain, les ouvriers qui travaillent a extraire des pierres pour le Louvre dans la carrière de Saint-Cloud. La fièvre de construction qui agite Louis XIV entraine une époque faste pour les carriéres de Paris. Les chantiers sont nombreux et les galeries se développent. Les gisements s’épuisent, les prix augmentent. En 1677, le trésorier des Bâtiments du Roi paie rubis sur l’ongle sept mille cinq cents livres au sieur La Roze, carrier, pour la pierre de liais des Chartreux qu’il a livrée pour le Louvre.

Sous Louis XV, la construction de l’école Militaire nécessite l’ouverture de nouvelles carrières à Vaugirard. Une fois de plus, cette création provoque un surcroit de travail que les carriers mettent a profit pour augmenter leurs prix. Le 8 février 1751, le roi est alors amené a prendre une ordonnance aux termes de laquelle «l’exploitation ne pourra étre assurée que par des carriers de Normandie ou de mes autres Provinces afin de ne point déplacer ceux qui sont occupés aux carriéres de Saint-Marceau et d’Arcueil». Malgré cette défense l’architecte chargé de la construction de l’Ecole Militaire et qui dirige en outre l’extraction de la pierre est amené a racheter des contrats de fortage que des carriers parisiens avaient a honorer, de telle sorte que ceux-ci se retrouvent libérés de leurs engagements. Il peut alors leur confier la direction de l’exp1oitation. Leur connaissance des bancs et leur savoir-faire sont pour lui les seuls garants de la qualité de la pierre dont il a besoin pour son architecture. Cet âge d’or des carriers de calcaire lutétien va se poursuivre durant tout le XVIIIe siécle.

Puis les gisements vont s’épuiser et les carriéres vont alors s’éloigner. On trouve aux Archives nationales un Mémoire sur la pierre de taille que l’on tire actuellement aux environs de Paris. Il date du XVIIIe siécle. On y lit que la meilleure pierre est celle «dite d’Arcueil», que l’on ne trouve déja plus qu’entre Montsouris et Montrouge: «Encore a-t-on lieu de craindre qu’elle ne dure pas longtemps et je crois que tout au plus dix ans en feront l’affaire...» Plus loin : «On ne peut dire au juste dans quel temps cet usage a cessé autour de Paris, les entrées des derniéres carriéres à bouche qui ont servi à Paris paroissent encore en sortant du faubourg Saint-Jacques pres l’Observatoire, dont une à la pointe entre le vieux chemin d’Orléans et l’avenue qui va rejoindre le chemin qui vient à la porte Saint-Michel, et deux autres de l’autre coté du vieux chemin, presque vis-à-vis, proche le regard des eaux d’Arcueil. On tiroit de ces carrières du Cliquart, du Liais et de la Lambourde, elles ont cessées ou fini vers la fin du régne de Louis XIII ou du commencement de Louis XIV. Les travaux considérables qui se firent pour lors, tel que le quartier du Marais, de l’Isle Saint-Louis, Ponts et Quays, le Pont au change, rue de Gesvres et place Royalle, Dauphine, Palais Royal, quay des Théatins, un nombre considerable de couvents et communautés et églises les ayant épuisées, il fallut ouvrir des carrieres plus loin. On s’est jeté du costé d’Arcueil et dans la plaine de Mont-rouge...»

Cet éloignement progressif des carriéres qui s’écartent réguliérement des enceintes fait que les plus anciennes carriéres de calcaire se trouvent étre les plus rapprochées du centre de la ville. Une stratigraphie concentrique place ainsi les carriéres du haut Moyen Age sous le chateau de Vauvert et celles de Napoléon III bien au·delà des fortifications.

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Comment des collines devinrent assassines apres que leur blancheur eut donné son nom a Lutece

Le 14 juillet 1611 un grand tonnerre secoua Paris.

La veille des ouvriers qui travaillaient a Montmartre à la restauration de la chapelle du Martyrium avaient fait une découverte bouleversante. A dix metres sous terre, creusée directement dans la masse de gypse, une tres ancienne catacombe semblait porter les traces du martyre de saint Denis.

Pour comprendre cette émotion il faut se souvenir que la Légende dorée écrite au XIIIe siecle avait eu un succes fabuleux et avait répandu a travers tout le royaume, et singulierement à Paris, la tradition et le culte de saint Denis. Disciple de Saül de Thrace, chargé par saint Clément successeur de Pierre d’évangéliser les Gaules, Saint Denis avait créé dans la Lutece idolâtre du IIIe siècle la premiere communauté chrétienne. Serfs, manants, paysans et autres va-nu-pieds s’étaient réunis autour de lui et avaient installé dans les carrieres de pierre du faubourg Saint-Jacques la premiere «cathédrale et son palais épiscopal». C’est dans ce refuge souterrain que le préfet Sisinius Fescenius avait fait arreter l’évêque pour le conduire avec deux de ses compagnons sur le sommet de la butte Montmartre où il devait subir le martyre. Trop las pour effectuer l’ascension, les bourreaux le décapiterent a flanc de coteau. C’est alors que le miracle se produisit. Le saint prit sa téte détachée dans ses mains, en lava le sang à une petite fontaine, gravit le mont, redescendit de l’autre coté, marcha encore puis rendit enfin son âme à Dieu dans les bras d’une très pieuse veuve à l’emplacement où s’élève aujourd’hui la basilique qui porte son nom. Cette Légende dorée fut colportée d’églises en châteaux, de châteaux en fermes et bientôt Montmartre devint célèbre dans toute la chrétienté. Mais s’i1 avait fallu attendre le XIIIe siècle pour consacrer la gloire du saint et de la butte, la communauté chrétienne persécutée avait pris l’habitude d’enterrer ses morts, martyrs ou non, dans ce lieu où saint Denis était tombé pour l’avant-dernière fois. D’où le nom de Martyrium que prit alors l’endroit.

Au IX° siècle une petite chapelle fut construite au-dessus d’une crypte et devint un lieu de pèlerinage.

Deux siècles plus tard Louis le Gros y fondait une abbaye de femmes.

Le 15 août 1534, Ignace de Loyola et six compagnons s’enfermaient dans la chapelle du Martyrium pour y faire une retraite. Descendus dans la crypte, après avoir entendu la messe et prononcé les vœux de pauvreté et de chasteté, ils fondèrent l’ordre de la Compagnie de jésus.

L’abbaye connut ensuite un certain nombre de vicissitudes et de scandales. La vie de la butte troublait beaucoup les nonnes qui n’avaient pas vu grand-chose.

Les mœurs se dégradèrent et avec elles l’architecture. Puis le temps passant, les corps et les esprits s’apaisèrent et se refirent un virginité. Seule la construction resta ce qu’elle était, c’est-à-dire croulante. La nouvelle abbesse résolut donc de tout mettre à l’unisson et fit engager les travaux de restauration.

C’est alors que le pic d’un terrassier dégagea, le 13 juillet 1611, un escalier de quarante-cinq marches qui plongeait dans le sous-sol. En bas de celui-ci on trouva une caverne de dix mètres sur trois. Le procès-verbal de cette découverte établi le même jour par le prévôt de Montmartre dit que le caveau était directement «taillé dans la roc de plâtre tant par le haut que par les côtés et circuits». Une table de pierre portait gravées des croix et des inscriptions à peu près illisibles en raison de l’état de corrosion avancée de la dalle. On discerna seulement les mots MAR, CLEMIN et D10 que l’on traduisit par Martyre, saint Clément et Denis. Il ne fit de doute pour personne que l’on venait de découvrir la chapelle primitive que les disciples de saint Denis avaient creusée à l’emplacement où l’évêque avait subi son martyre. Contemporaine de la cathédrale souterraine du faubourg Saint-jacques, cette chapelle avait cette même nature troglodyte que les persécutions imposaient. L’émotion fut immense. Le lendemain, une foule innombrable monta en pèlerinage à ces lieux bénis. La cour et Marie de Médicis vinrent s’y recueillir et, de ce jour, le pèlerinage à Montmartre devint une règle absolue pour tous les prêtres de la capitale, les évêques de la France entière et les nonces du pape. Ce succès ne se démentit jamais et à la Révolution, l’abbaye, trop célèbre pour être honnête, fut profanée, pillée et vendue à l’encan.

La plupart des acheteurs furent des carriers de plâtre. L’un d’eux nommé Constant acheta les quinze arpents qui contenaient la crypte et le caveau légendaire pour en exploiter le gypse. Il rasa, creusa, vida avec frénésie comme pour extirper du sol la trace des fanatismes d’un autre âge.

En 1825, les mœurs ayant à nouveau changé, on s’inquiéta du sort de la crypte sacrée. On crut alors reconnaître dans un plan déposé aux archives de l’Inspection des Carrières, la trace d’une galerie ancienne qui semblait vaguement ressembler à la description qu’en avait faite le procès·verbal de 1611. Un abbé nommé Rebours entreprit alors une campagne de fouille qui ne donna aucun résultat. Il ne subsistait rien. L’exploitation du gypse avait été totale.

Lors de la construction des divers bâtiments qui occupent aujourd’hui l’emplacement du souterrain, rue Antoinette, on s’aperçut même, en établissant les travaux de soutènement, que l’exploitation avait été encore plus absolue que le plan de carrière ne l’indiquait.

C’est d’ailleurs une règle sur cette butte Montmartre dont la forme actuelle n’a plus qu’un lointain rapport avec celle qu’avait connue saint Denis lorsqu’il y trouva la mort.

Presque essentiellement constituée de gypse comme ses consœurs, les buttes Chaumont, de Belleville et de Ménilmontant, elle a été rongée en tout sens et vidée de sa substance. Une fois débarrassée de toutes ses tripes elle s’est alors ratatinée sur elle-même comme une momie.

Tout le monde connaît l’utilité du gypse. Tout le monde sait qu’une fois cuit, c’est-à-dire desséché, privé de l’eau qu’il contient, puis broyé et réduit en poudre il devient du plâtre. Le gypse de Paris est, à cet égard, le nec plus ultra. Sa qualité est unique au monde et sa renommée est universelle. Certains vont même jusqu’à prétendre que le nom de Lutèce dérive de Lucotecian qui proviendrait du grec leucotés, blancheur, parce que les maisons étaient construites en plâtre.

Quoi qu’il en soit, cette roche est la troisième de la grande trilogie parisienne et a le chiffre trois pour nombre d’or. Comme les autres elle ne présente pas une figure homogène mais un feuilletage caractéristique que la familiarité des carriets a, comme pour le calcaire, affublé de surnoms curieux. Le grand banc de gypse se présente en trois étages séparés les uns des autres par des lits de marne.

Le banc le plus ancien est appelé troisième masse. Le gypse s’y présente sous la forme cristalline du «pied d’alouette». Son épaisseur est d’environ trois mètres, et il a été exploité en carrières souterraines au nord-est de la butte Montmartre, au pied de celle-ci, de même que sous le Père-Lachaise.

La seconde masse, d’une épaisseur plus forte puisqu’elle atteint sept mètres, recèle les célèbres cristaux maclés dits «fer de lance». Elle comporte également un feuilletage très serré dont chacun des feuillets, possédant une stucture et une couleur caractéristiques, a reçu un nom de baptême fondé sur une étymologie absolument impossible à reconstituer. On rencontre ainsi de bas en haut les fleurs, les foies, les rousses, les ardoises, les nœuds, le grignard, les tendrons, le petit bousin, les coffres, les dents de loup, les couennes, les moutons, les laines et à nouveau les fleurs. Entre les foies et les rousses on trouve un lit de marne blanche, autrefois très recherchée pour ses propriétés dégraissantes de terre à foulon, et que l’on nommait pour cela «le savon du soldat».

Au sommet, la première masse de gypse règne dans sa gloire. Vingt mètres de hauteur sans aucun changement de composition chimique; seules les couleurs et les consistances varient, et encore dans des limites extrêmement atténuées. C’est le gypse absolu qui augmente encore sa renommée par la quantité importante de fossiles qu’il contient et à partir desquels l’illustre savant Cuvier a bâti ses théories sur l’anatomie comparée. Il y a toute une ménagerie dans cette roche. Fossilisés, fixés dans leur gangue, pétrifiés comme les victimes de la Méduse, des reptiles, des oiseaux, des mammifères dorment là leur dernier sommeil. Cuvier a pu ainsi découvrir des crocodiles, des oiseaux de proie, des échassiers, des palmipèdes, des gallinacés, des passereaux, des marsupiaux à forme de marmotte, de chien ou de chacal.

Toute la faune de l’Oligocène repose ici comme repose à l’étage au-dessus, dans les marnes supragypseuses du Père-Lachaise, toute la faune des bipèdes du XIXe siècle. Nécropoles fossiles avant d’être des nécropoles antiques ou modemes, Montmartre et Belleville semblent vouées au culte de nos ancêtres.

Sans respect pour ces squelettes de pierre, les carriers ont donné aux différentes strates de cette haute masse des noms qui sonnent comme une comptine :

Vieux fusil,

Basses urines,

Piliers noirs,

Crottes d’âne,

Pot à beurre,

Foie de cochon,

Hautes urines,

Hauts piliers,

Gros blanc,

Bataillons,

Banc sableux,

Argenté

Le gros cul,

Bienvenant,

Le gros jaune,

Les brioches,

La corvée,

Petit jaune,

Les écuelles,

Mal au dos,

Les bossus,

Cornillons,

Le souchet,

Les moutons,

Le sommet.

Le gypse, malgré sa stratigraphie, présente un aspect assez tenace. Il était donc impossible de l’abattre par grandes dalles comme on faisait pour le calcaire. Il fallait le creuser au pic et l’extraire par menus fragments. En raison de sa relative plasticité, il était également impossible qu’il se maintienne seul, horizontalement, sur de grandes portées. L’allure des galeries ne pouvait donc qu’être particulière avec des piliers dont la section allait en s’élargissant avec la hauteur. Et comme la hauteur était en rapport avec la puissance de l’assise (dans la haute masse on exploitait des carrières souterraines de vingt mètres de haut), le ciel malgré sa portée assez faible, en raison de la convergence des piliers vers le sommet, devait quand même être soutenu par des sortes de charpente de bois; l’ensemble se parant alors des splendeurs barbares d’une architecture à la Gaudi.

Mais les carriers de pierre à plâtre n’avaient pas de préoccupations esthétisantes quand ils abattaient leur gypse. Ils n’étaient pas des artistes, ni même des artisans. Contrairement aux carriers de pierre, l’extraction du gypse ne demandait aucun savoir-faire particulier. La seule règle consistait à ne pas se laisser ensevelir sous des éboulements mal contrôlés. Car très vite ils en vinrent à utiliser la poudre pour accélérer le travail. Le maniement des mines qui ébranlaient les piliers pouvait parfois tourner à la catastrophe mais le gain en temps et en effort était considérable. Une fois une partie du bloc abattue il ne restait plus qu’à la briser à coup de masse, en morceaux pouvant être chargés dans les tombereaux. Les attelages pénétraient aisément dans ces cathédrales et pouvaient ainsi effectuer sans peine leur chargement, qui était ensuite conduit dans les fours pour y être cuit, puis dans les moulins pour y être broyé avant la mise en sac.

Le carrier de gypse devait être en même temps à la mine, au four et au moulin. Aussi c’est la structure familiale qui s’instaura dans cette corporation. L’homme était à la carrière et la femme au four. Les petits exploitants broyaient eux-mêmes le plâtre dans des meules actionnées par un âne. Les autres faisaient faire ce travail par quelques-uns des moulins à vent qui étaient affectés à cet usage. L’existence du gypse étant limitée aux collines de la rive droite, les carrières se trouvaient essentiellement à Montmartre et à Belleville. Il y en avait souvent plusieurs superposées, chacune d’entre elles exploitant une des trois masses de gypse.

Parmi les trois grandes exploitations parisiennes, c’est celle de la pierre à plâtre qui se poursuivit le plus longtemps à l’intérieur de la cité. En 1870, les carrières dites d’Amérique, ainsi nommées parce qu’elles exportaient le plâtre qu’elles produisaient, étaient encore en activité. Une dérogation avait été accordée à leur propriétaire en raison de l’absence d’habitation en surface. Trois étages de galerie s’y entremêlaient. Elles avaient depuis le début du XIXe siècle acquis une assez mauvaise réputation. la proximité de la voirie de Montfaucon y avait attiré toutes sortes de misérables et de vagabonds qui trouvaient là un abri et dormaient l’hiver dans la tiédeur des fours.

Au joli mois de mai de 1871, on fêta le retour du temps des cerises en fusillant huit cents communards. On jeta leurs charognes dans les galeries et en guise de Dies irae on fit sauter le tout.

A Montmartre elles avaient vécu moins longtemps. La dernière exploitation ferma ses bouches de cavage lors de l’annexion de 1860. Elle exploitair la haute masse et son aspect grandiose et farouche avait frappé Louis-Ferdinand Hivert qui donne de sa visite le récit suivant extrait de son Esquisse sur ler catacombes de Paris:

«Depuis la suppression des carrières de la pointe sud-est de la montagne de Montmartre, j’en ai visité d’autres situées au bout opposé de la même montagne, dont l’entrée est tout près du cimetière Montmartre et du boulevard des Batignolles. La porte de l’entrée de ce colossal rocher est large et a plus de douze mètres de haut, et se termine en pointe. Les galeries souterraines de cette immense carrière vont dans la direction du nord-ouest au sud-est, sous la crête de la montagne, et arriveront bientôt sous les deux moulins qui restent encore : le troisième ne fonctionne plus. Il n’y a pas de maisons sur la crête de cette partie de la montagne, de crainte qu’un jour ou l’autre le terrain ne s’affaisse. Ce terrain d’une couleur rougeâtre n’est propre à rien. Les quelques arbres et les rares broussailles qui s’y montrent aux regards des passants sont maigres et souffreteux. Ils y croissent comme à regret.

«Le ciel des galeries du formidable souterrain est haut d’environ quinze mètres. Les piliers qui soutiennent la voûte sont d’une grosseur colossale; ils peuvent avoir les uns vingt et d’autres vingt-cinq mètres de circonférence à leur base, et ils commencent à s’élargir encore à partir de six à huit mètres. Comme on le voit, les chapiteaux sont par conséquent très étendus.

«L’ouvrier qu’on m’a donné au bureau de l’exploitation de ces carrières pour me conduire dans ces galeries m’a dit qu’il n’y avait pas pour deux ans à extraire encore de cette pierre à plâtre. ]’aurais pu lui dire :«Les vingt-cinq ou trente énormes piliers que vous avez là, qu’en ferez-vous? Est-ce que vous ne les convertirez pas en pierre à plâtre?» Effectivement cette pierre vaut celle qui s’y trouvait jointe.

«Les parois de ces piliers ne sont pas unies; il y a des pointes brutes du rocher en retrait et en saillies. On peut toumer autour de presque tous ces monstrueux piliers. Des lampes posées sur leurs saillies éclairent les charretiers qui vont et viennent. Ces lampes qui semblent propres à illuminer les trépassés, ne m’éclairaient pas du tout. Je ne voyais pas même les voitures qui allaient et venaient dans la grande galerie où j’étais. je le dis à mon guide qui me répondit : «Nous, nous y voyons bien.»

«J’engage les personnes qui n’ont pas vu d’intérieur de carrières, et qui ont du goût pour l’horrible, à aller visiter cette colossale curiosité pendant qu’il en est temps encore.»

L’exploitation de cette carrière dura encore deux ans comme l’avait dit le guide. Puis elle s’arrêta et Montmartre put enfin respirer. Car depuis des années un conflit opposait les habitants aux carriers.

Le gypse est une roche assez soluble dans l’eau et toutes les excavations qui avaient été faites avaient bouleversé le terrain. Les sources s’étaient taries et d’autres circulations d’eau s’étaient développées entraînant des effondrements en surface. Les carriers qui travaillaient les deuxième et troisième masses de gypse, qui sont les plus profondes (donc celles dont l’écroulement crée les conséquences les plus graves), ne respectaient aucune consigne de sécurité. Ils rognaient sur la taille des piliers, ne plaçaient pas de boisage et s’en allaient creuser hors des limites qui leur étaient dévolues. Ils interdisaient pour cela la visite de leurs carrières et le conseil municipal de Montmartre avait été contraint en 1837 de nommer un inspecteur pour assurer le contrôle. Celui-ci émit un certain nombre de vœux relatifs aux mesures de sécurité : comblement et renversement des carrières et interdiction de toutes nouvelles exploitations. Mais cela fut de peu d’effet. Les procès, les recours et les appels se succédèrent sans conséquences notables sur les creusements jusqu’à l’annexion de 1860. Les plafonds fendus, les murs lézardés demeurèrent le lot quotidien des habitants. La crainte était perpétuelle.

Mais si, à Montmartre, il n’y eut aucune mort d’homme à déplorer, il y en eut à Ménilmontant.

Le 27 juillet 1778, un entonnoir gigantesque s’ouvrit brusquement sous les pieds de sept personnes qui se promenaient sur la colline à un endroit qui se trouverait aujourd’hui à l’angle des rues de Ménilmontant et Boyer, au-dessus de la rue des Plâtrières.

Le bruit de l’accident se répandit immédiatement dans le voisinage. Tous les ouvriers des carrières alentour vinrent prêter main-forte, mais à la fin du jour il fallut se rendre à la triste évidence que le travail de déblaiement serait trop long pour espérer sauver qui que ce soit. Le lieutenant de Police proclama bien haut ce que l’on proclame toujours en pareil cas. C’est-à-dire que «le procès serait fait et parfait aux auteurs complices et adhérents des différentes entreprises». En attendant le Parlement saisi de l’affaire «désira qu’on pût retirer les cadavres». Les travaux de recherche débutèrent donc immédiatement. Pour préserver les ouvriers qui assuraient le déblaiement, on établit au-dessus de l’effondrement une sorte de cage en charpente que l’on descendait au fur et à mesure du creusement.

La première victime fut retrouvée le sixième jour à dix-sept mètres de profondeur:

«3 Août 1778. — Le corps de M. Legris qui a été trouvé hier dans la carrière de Ménilmontant, était prodigieusement mutilé : le bras gauche s’est détaché en y touchant; le droit était cassé et le cou singulièrement allongé par les masses qui ont comprimé la tête par le bas, tandis que le corps aura été retenu par d’autres masses; il était renversé sur le côté, la tête en bas...»

«10 Août 1778, 9 heures cia matin. — Dans l’instant on découvre le corps d’une femme en casaquin blanc... On a trouvé ce matin un étui à dés qu’on dit être de la demoiselle Desprèz, et le bonnet du sieur Legris qu’on n’avait pas trouvé avec le corps...

«11 Août 1778, 7 heures du matin, — Le corps trouvé hier est celui de la demoiselle Desprèz, la jambe gauche était cassée et le nez aplati, du reste elle était un peu défigurée. Elle était debout.

«On a trouvé cette nuit deux corps de femmes se tenant sous le bras; on ne les a pas encore reconnus, mais on présume que ce sont ceux des dames Legris et Desprèz.

«On a aussi trouvé une perruque à bourse qui ne peut être que celle du sieur Favier l’entrepreneur.»

L’une des personnes retrouvées le 11 août dans la nuit n’est pas la dame Desprèz; on croit arriver au corps de celle-ci l’après-midi en découvrant deux pantoufles qui se joignent semelles en l’air.

«12 Août, 11 heures du matin. — On s’est trop hâté hier après-midi d’annoncet la découverte du corps de la dame Desprèz, la terre qui remplissait ses pantoufles au moment où on les a aperçues a fait croire qu’elles tenaient à ses pieds, mais on n’a rien trouvé... L’odeur cadavéreuse recommence à se faire sentir.

«14 Août 1778, 6 heures du matin. — Enfin cette nuit à 2 heures, on a découvert le corps du sieur Favier, l’entrepreneur, précisément sous l’aplomb de la dernière traverse du coffre de charpente, et depuis 4 heures qu’il est retiré on a découvert celui de la dame Desprèz dont la tête et une des épaules avec le bras est déjà déterrée...»

Six jours plus tard la dernière victime était remontée. On boucha le puits en y laissant la cage et quelque temps après on combla la carrière en la faisant s’écrouler sous l’effet de la poudre à canon.

10

Comment un puits qui chante orchestre les mystères du Paris underground

Les sept morts de Ménilmontant ne se laissèrent pas oublier facilement. Leurs cendres encore tièdes mirent le feu aux poudres. Foudroyées par l’intérieur, les collines homicides firent la révérence et s’enfoncèrent sur elles-mêmes par l’effet des explosions de la poudre à canon dont on avait bourré leurs entrailles. Les carrières avaient été condamnées à mort. Leurs piliers furent minés et lorsqu’on alluma les mèches, on vit comme dans la rafale d’un exercice d’artillerie un nuage de poussière courir avec la vitesse de l’éclair de Montmartre à Belleville. Après dissipation des brumes, on s’aperçut que l’horizon avait changé de forme. Les bosses étaient tombées dans les creux. Une nouvelle stabilité était née de ce changement.

Cette apocalypse plâtrière avait été rendue obligatoire par les nouveaux règlements pris pour assurer la sécurité publique.Le 24 août 1778, un mois après l’accident, le lieutenant de Police commençait son assainissement en faisant démolir cinq moulins à vent placés sur les Buttes-Chaumont et dont la position, maintenant en porte à faux, rendait l’effondrement inévitable. Trois mois après, c’était le tout des habitations, et le chemin des Meuniers qui y conduisait était lui-même interdit d’accès. Le 29 janvier 1779, une déclaration du roi prohiba absolument l’exploitation souterraine du plâtre. Toutes les carrières souterraines de ce matériau devaient en conséquence disparaître et être comblées par renversement des piliers. Les bourreaux firent, comme toujours, leur office sans faillit. Témoin ce rapport de l’Inspecteur général du Pavé de Paris daté du 20 mars 1780 :

« […] Plusieurs carrières à plâtre situées au nord de Paris ont été déjà détruites par le travail et l’effet des mines, qui paraît être le meilleur et pour ainsi dire le seul moyen d’éviter les dangers occasionnés par leur exploitation extraordinairement élevée, et la hauteur des terres qui se trouvent au-dessus; les cloches et les fontis sont par cette raison extrêmement dangereux et quelquefois très funestes. Nous avons porté une attention particulière au plan de celle en tête de la Butte de Chaumont près de Belleville, dont 24 piliers ont été minés en y pratiquant deux cents chambres dans lesquelles ont été distribuées environ 2 600 livres de poudre, ces chambres communiquant par différents conduits pour produire leur effet. Nous en avons parcouru l’intérieur et reconnu l’étendue considérable de son excavation portée presque partout à 50 ou 60 pieds; la hauteur des masses au-dessus étant de 60 à 80 pieds. Les dangers qui y existent se présentent partout dans cette vaste carrière. Ces dangers et les événements auxquels ils ont donné lieu ont porté l’Administration à ordonner la destruction de plusieurs. L’opération que nous décrivons est une suite de cette résolution. Après avoir vu toutes les dispositions pour l’effet de ces mines, nous avons été placés sur une éminence hors et proche de l’enceinte marquée par des piquets, jusqu’où pouvait s’étendre l’effet des mines. Le signal a été donné pour y porter le feu; nous avons entendu leurs explosions successives, dont la totalité s’est opérée en moins de deux minutes. Les parties au fond de la carrière près desquelles nous étions ayant été les plus chargées, nous ont fait éprouver des commotions, et aussitôt la surface du terrain s’est affaissée par le comblement et la chute de cette masse prodigieuse de terre dans la carrière; plusieurs parties sont restées en éminence; les bords de l’escarpement se sont entrouverts et ont annoncé une succession de chutes et éboulis qui doivent durer plusieurs jours […]»

Commença alors une longue bataille entre l’Autorité et les carriers qui, à l’inverse de leurs piliers de mines, refusèrent de s’incliner. Des poursuites innombrables furent entreprises qui remplirent les tribunaux pendant trente ans.

Mais si cette guerre picrocholine n’apparaissait que maintenant au grand jour, son origine remontait au Déluge. Tout comme les carrières qui en étaient la cause, l’affaire avait suivi un chemin souterrain, quasi confidentiel. Elle s’êtait développée sans laisser apparaître beaucoup de traces, si ce n’est quelques broutilles, mais elle avait crû, dans le sous-sol, au même rythme que les vides, et comme ceux-ci elle montait maintenant au jour par le biais de ces effondrements. Dans le droit de propriété ces carrières provoquaient aussi des fontis.

Le droit des carrières débuta avec celui des mines. C’était à l’origine un droit régalien. Le roi disposait de toutes les substances minérales et en concédait l’exploitation par le biais d’une espèce de commis qui avait acquis sa charge et que l’on nommait Grand Maître des Mines de France. C’était un privilège qui s’étendait a l’ensemble du royaume et qui rapportait à son possesseur les droits attachés aux concessions onéreuses qu’il octroyait. Le roi, quant à lui, levait un impôt sur les carrières en prélevant le dixième du produit de l’exploitation.

Mais en juin 1601, Henri IV, dans un élan de générosité sublime, fit remise entière et totale de cette dîme. Cette suppression d’impôt eut des conséquences funestes, car : plus d’impôt plus de percepteur et plus de percepteur plus de contrôle. Les carriers se voyant ainsi libérés de toute surveillance en profitèrent pour étendre leurs exploitations souterraines au-delà de ce qui leur était permis. Alors que la concession achetée au Grand Maître ne leur permettait que d’exploiter dans les limites du champ leur appartenant, ils franchissaient maintenant hardiment ces frontières et s’en allaient gratter sous les terrains voisins sans souci de ce qui se trouvait au-dessus.

Et ce qui devait arriver arriva. Un beau matin un charroi de blé qui montait vers Paris par la route d’Orléans tomba dans un trou qui s’ouvrit brusquement à son passage. Les carriers avaient poussé leurs fouilles sous les routes, les chemins et autres lieux publics. L’aqueduc de Marie de Médicis qui amenait les eaux de Rungis au palais du Luxembourg en suivant la vallée de la Bièvre était, lui aussi, sous-miné ce qui provoquait maintenant de nombreuses fuites et faisait par conséquent diminuer les quantités d’eau livrées au domaine royal.

Le Conseil d’État prit un arrêt le 9 mars 1633 aux termes duquel il était fait défense aux carrières souterraines de s’approcher à «moins de 15 toises des grands chemins, conduits de fontaine et autres ouvrages publics à peine de punition corporelle et amende arbitraire». Quant aux fouilles qui existaient à cette date dans les lieux interdits, elles devaient être comblées ou maintenues par des travaux de soutènement. Le lieutenant général au bailliage de la Varenne du Louvre était chargé de faire respecter ces dispositions. Ce bailliage installé au Louvre n’avait à connaître que les délits commis dans les cantons affectés aux chasses royales et que l’on nommait «Plaisirs du Roi». Mais c’était justement la personne de Sa Majesté qui causait le plus de soucis à la police. Sa protection devait être assurée d’une manière absolue et ceux qui en étaient chargés en répondaient sur leur vie. Or, lorsque le roi courait sus au gibier, il n’était pas concevable qu’une chausse·trappe s’ouvrît sous ses augustes semelles. Aussi vit-on fleurir dans toute la zone de Paris et de ses proches environs des règlements, sans cesse renouvelés, limitant le droit de creuser des carrières.

Le 13 août 1669, on étendit l’interdiction d’extraire les matériaux aux abords des rivières navigables et aux reins des forêts. Interdictions renouvelées le 17 décembre 1686, puis le 23 décembre 1690, puis le 5 novembre 1722, puis le 14 mars 1741, etc., etc. Chaque nouvel arrêt était un peu plus contraignant que le précédent, administrant ainsi la preuve des difficultés rencontrées pour leur application. Car les carrières s’étendaient avec la même rapidité que la ville. Plus on remplissait le dessus, plus on vidait le dessous. Les gisements autorisés venant à s’épuiser, les exploitants prenaient des risques et fraudaient hardiment. Quand on tient une veine de belle roche, on répugne à l’abandonner parce qu’on atteint l’aplomb d’un chemin ou d’une maison. Le sous-sol de la capitale creusé par ces multiples galeries commença alors à donner des signes de faiblesse.

La seconde moitié du XVIIIe siècle vit le sol de Paris se dérober sous ses pas. Mais ça n’était pas qu’une métaphore annonciatrice de la chute de l’Ancien Régime. Des fontis, (c’est-à-dire des effondrements de forme circulaire), surgissaient à tout moment dans toute la zone sud.

Le 7 septembre 1755, un arrêt était pris qui ordonnait le recensement de toutes les carrières souterraines. On dressait enfin un plan général.

Pendant ce temps les sols continuaient à frémir. Le 17 mars 1761, un certain Catela était condamné à 300 livres d’amende pour avoir, à partir de la cour de sa maison située rue Saint-jacques, poussé une galerie sous un des pavillons du Val-de-Grâce après avoir traversé la voie publique.

Lorsque le premier recensement fur terminé, les esprits ne s’apaisèrent pas. Loin de là. La découverte de cet immense réseau de galeries qui menaçait les lieux habités jeta l’effroi dans la population. L’apparition au grand jour de ce labyrinthe secret connu des seuls malfaiteurs qui y trouvaient refuge fit l’effet d’un coup de tonnerre. Le rapport fait au roi par Mignot de Montigny précisait que la quasi-totalité de ces carrières menaçantes paraissait très antérieure aux règlements sur la matière, et même à la construction des routes. On ne pouvait donc se contenter de recenser. Il fallait surveiller et assurer les travaux de prévention.

C’est dans cette atmosphère d’inquiétude que fut créé en 1776 le Service de l’Inspection des Carrières. Les circonstances ne lui laissèrent aucun répit et, le lendemain même de sa naissance, la rue d’Enfer s’enfonça une fois de plus dans les entrailles de la terre. Le directeur de ce service dut répondre en même temps à toutes sortes de sollicitations. Il fallait conforter les bâtiments du roi, comme le Val-de-Grâce, soutenir les routes, maintenir les maisons. Pour cela l’argent était nécessaire. La première dotation de 200 000 livres disparut en quelques mois. L’urgence des travaux augmentait chaque jour davantage. Les quarante ouvriers des premiers jours étaient devenus 400. Mais il était bien entendu impossible de se porter sur tous les points à la fois, et parfois des éboulements se produisaient à quelques centaines de mètres de l’endroit où l’on travaillait. Mais le branle était donné.

Un travail souterrain intense fut mené à partir de cette date. Le passif était lourd. Des siècles d’exploitation et de négligence avaient creusé des rides profondes sous l’épiderme de la ville. L’enceinte de Paris, en s’étendant de tous côtés, au nord comme au sud, avait englobé de nombreux terrains sous-minés. Toutes les constructions avaient été faites avec les pierres extraites de ces vides. La ville qui en était sortie aurait pu y entrer.

Après l’accident de Ménilmontant, on avait décidé de détruire purement et simplement les anciennes carrières de gypse plutôt que de les remblayer ou d’assurer leur confortement. A cela il y avait plusieurs raisons. Tout d’abord le gypse formait la masse la plus élevée dans la stratigraphie parisienne et n’existait que sur les buttes de Montmartre, de Chaumont et de Belleville. Au-dessus de lui, il n’y avait rien. Ces lieux escarpés étaient peu habités et aucune route ne les traversait. Les effondtements ne menaçaient donc pas les bâtiments ou les voies de communication. Ensuite le comblement de vides aussi gigantesques aurait consommé des quantités de terre fantastiques. Une ordonnance datée de 1778 avait bien tenté de rendre ce comblement obligatoire mais elle n’avait pas été exécutée et, quelques mois après, l’effroyable accident de Ménilmontant avait eu lieu.

Le foudroyage à la poudre à canon avait alors paru la meilleure solution; du moins c’était la plus expéditive. Les carrières de gypse furent donc traquées systématiquement.

Les anciennes étaient détruites, celles qui étaient en activité faisaient l’objet d’une surveillance stricte, ou qui se voulait telle, et les nouvelles étaient purement et simplement interdites. Cette interdiction fut levée en 1808 mais rétablie en 1860 au moment de l’annexion par Paris des communes suburbaines.

On se souvient que la demière carrière dite d’Amérique disparut en 1873. Elle fut comme ses consœurs éclatée par l’intérieur.

Mais si la butte Montmartre fut totalement foudroyée, ce qui entraîna un adoucissement de ses pentes et de ses escarpements, les Buttes-Chaumont restèrent en partie ce qu’elles étaient. La transformation des carrières en jardin public a respecté un aspect de la topographie des exploitations. Et même si les nécessités esthétiques du parc à l’anglaise ont raboté quelques saillies ou taluté quelques falaises, on retrouve dans ce paysage un peu de la nervosité des fronts de taille et des bouches de cavage dont l’une forme aujourd’hui la grotte du lac. Pour le visiteur attentif les traits anciens apparaissent franchement sous le masque d’aujourd’hui comme le profil aigu de Bonaparte sous le visage empâté de Napoléon.

Mais des souterrains de gypse, il ne reste rien. Tout a été écroulé et, contrairement à ce que disent certaines légendes, aucun labyrinthe secret ne parcourt les sous·sols du Sacré-Cœur. Des grandes cathédrales de gypse (comme ¬¬¬ celle que l’on voit sur la photo de couverture de ce livre) qui s’étendaient dans les buttes de la rive droite, il ne reste que le souvenir. Entre les blocs effondrés de ces anciennes carrières les vides subsistants n’abritent que des déchets et des terres pilonnées.

Si les carrières d’argile se sont refermées d’elles-mêmes et si celles de gypse ont subi le sort que l’on sait, les carrières de calcaires ont subsisté après pas mal d’avatars et de vicissitudes.

On sait que le recensement des carrières de 1755 provoqua un vent de panique dans la population parisienne en dévoilant l’étendue des vides qui sous-minaient la capitale. Il s’agissait essentiellement des carrières de calcaire dont le réseau avait pris naissance près du centre de la ville et qui s’était éloigné de lui au fur et à mesure de l’urbanisation. Mais contrairement aux exploitations de gypse dont les gisements étaient suffisamment excentriques pour se tenir en dehors des enceintes, les carrières de pierre à bâtir avaient été rattrapées par l’urbanisation. Depuis longtemps déjà cet état de fait avait provoqué un certain nombre de difficultés lors de la construction des monuments publics dont le poids ne pouvait se satisfaire de la portance incertaine de ces sols excavés.

Lorsque Anne d’Autriche, devenue régente à la mort de Louis XIII, décida de transformer son humble monastère du Val·de-Grâce en une somptueuse abbaye, elle confia cette tâche à François Mansart. En préparant ses fondations celui-ci découvrit trois étages de carrières qui se trouvaient sous l’endroit précis où il voulait bâtir l’église. ll entreprit alors des travaux de consolidation et de soutènement qui durètent près de trois ans et où furent englouties des sommes folles. Ces travaux, remarquablement exécutés, sont toujours visibles aujourd’hui de même que l’admirable escalier à rampes contraires, qui rejoint à 20 mètres sous le sol les anciennes carrières. Le 1er avril 1645, Louis XIV encore enfant posait la première pierre de l’église. Mais malgré cela les travaux souterrains continuèrent à consommer la plus grande partie des sommes affectées à la construction. Mécontente de cette apparente et dispendieuse lenteur, la régente révoqua l’architecte au moment même où s’achevaient ces consolidations.

Ces mêmes problèmes se posèrent quelques années plus tard à Claude Perrault chargé de construire les bâtiments de l’Observatoire sur un terrain lui aussi incapable de supporter un lourd édifice. Plus heureux que Mansart, Perrault effectua ses consolidations sans qu’on lui cherche noise et tira un parti heureux des carrières qui se trouvaient à 30 mètres de profondeur, ainsi que Cassini le note dans ses mémoires.

«Toutes les voûtes de l’Observatoire furent percées dans le même axe par un trou rond qui répond à un puits contenant un escalier spiral qui descend au fond des caves de l’Observatoire dont les fondements sont aussi profonds que son élévation sur le terrain. Ce puits sert de grand instrument pour l’observation des étoiles fixes proches le zénith; il sert aussi pour mesurer le temps de la chute des corps qu’on laisse tomber des divers étages de l’Observatoire. L’appui de ce degré spiral a servi aussi à soutenir de grands thermomètres d’eau dont on a observé les variations en divers temps. Les caves de l’Observatoire font aussi voir que le thermomètre n’y souffre pas de variations sensibles depuis la plus grande chaleur d’été jusqu’au plus grand froid de l’hiver, de sorte que l’eau de ces caves peut passer pour tempérée et servir à régler les thermomètres. »

Heureuses ou malheureuses ces consolidations furent les premières du genre et assurèrent à leurs édifices une stabilité qui ne s’est jamais démentie.

Dès sa création, l’Inspection des Carrières. se lança dans des travaux identiques après avoir effectué un levé des plans avec la plus rigoureuse exactitude. Sous les voies publiques on commença par placer des piliers de soutènement de loin en loin. Puis entre ceux-ci on éleva des murs maçonnés hourdés à la chaux créant, dans le sens longitudinal des rues, deux ou trois galeries qui avaient ainsi le ciel de la carrière comme plafond et ces murailles comme parois. Dans les vides qui subsistaient entre ces deux ou trois galeries parallèles on bourra de la terre et des gravats que l’on tassa jusqu’à la hauteur du toit.

Parfois on rencontrait dans ces carrières une cloche de fontis, c’est·à-dire un effondrement du ciel de la carrière qui avait causé un éboulement des terrains supérieurs, provoquant ainsi au-dessus de lui la naissance d’un vide en forme de dôme. Dans ces cas-là, on commençait par déblayer les terres éboulées puis on construisait sur la galerie une voûte de pierre qui remplaçait le ciel manquant. Le vide qui subsistait alors au-dessus de cette voûte était, de la même manière, rempli de terres pilonnées que l’on introduisait depuis la surface par un puits creusé dans l’axe même du fontis.

Tous les piliers de maçonnerie furent marqués par un numéro d’ordre, suivi de l’initiale de l’ingénieur ayant commandé et surveillé son exécution et suivi enfin par l’année de réalisation. Par ailleurs, à chaque carrefour de ces galeries, on grava dans la muraille le nom de la rue et l’orientation de la galerie suivant les points cardinaux. Lorsqu’on parcourt aujourd’hui ces souterrains, on demeure confondu par la qualité du travail qui fut exécuté pendant plus d’un siècle. Les murailles sont parfaitement construites, en pierre bien appareillée avec au sommet trois lignes de corbeaux qui maintiennent le ciel. Les inscriptions, aussi bien celles qui répertorient les piliers que celles qui nomment les rues que l’on suit, sont d’une facture qui ne déparerait pas la façade d’un monument. Aussi dans le silence de ces souterrains on ne peut pas ne pas avoir une pensée émue pour l’artiste graveur et le maître maçon qui sans chiqué se sont appliqués à leur travail anonyme, destiné à n’être vu que de quelques rares personnes, avec le même amour que si ce travail avait dû s’étaler au soleil.

Ainsi toutes les carrières qui passaient sous les routes et les chemins furent peu à peu remblayées et remplacées par ces galeries de visite qui constituent une sorte de décalque du réseau de surface. Les voies les plus importantes ont généralement deux galeries muraillées sous chacun de leurs côtés, et parfois trois. Aujourd’hui des renforts ont été placés chaque fois qu’une ligne de métro ou qu’un grand égout passe au-dessus d’elles. Car ces souterrains constituent généralement le réseau le

plus profond et se promènent à une vingtaine de mètres alors que le métro et les égouts ne dépassent qu’exceptionnellement la profondeur de huit mètres.

Durant les premières années de l’existence de l’Inspection des Carrières des sommes considérables furent affectées à la consolidation des voies publiques et c’est pourquoi la différence de qualité et d’esthétique des travaux saute aux yeux

aujourd’hui entre les magnifiques galeries d’inspection et les consolidations beaucoup plus spartiates des carrières qui se trouvent sous les lieux privés.

En ces endroits l’allure de l’ancienne carrière subsiste encore. On peut y voir les fronts de taille, et les vides dans lesquels on se promène sont constitués de grandes salles dont les ciels ne sont soutenus que par des piliers à bras, formés de blocs de pierre posés à bras d’homme les uns au-dessus des autres. L’absence de murailles ne limite donc pas le regard et ne canalise pas le trajet. Ainsi sous le Val-de-Grâce la hauteur et l’étendue des vides sont considérables. En raison des travaux de Mansart, ces antiques carrières ont parfaitement résisté au temps qui passe. Consolidées avant d’avoir eu le loisir de se dégrader, elles ont gardé un certain air de jeunesse. Si leur hauteur qui était initialement de 4 mètres a été réduite à deux par des dépôts de terre, leur développement sur près de deux kilomètres continue à témoigner de l’ampleur des vides qui existaient avant que les travaux de muraillement et de comblement aient limité ceux-ci.

La superficie parisienne des zones qui ont pu être exploitées en carrière est estimée à environ 3 150 hectares, soit environ 40 % de la surface totale de Paris. Mais les secteurs sous-minés, c’est--dire ceux où existent des vides laissés par les anciennes exploitations, ne représentent qu’environ 770 hectares. On. admet généralement que les carrières de gypse qui n’ont été exploitées qu’au nord et à l’est de Paris couvraient 65 hectares dans les Xe, XVIIIe, XIXe et XXe arrondissements.

Les carrières de calcaire, limitées aux Ve, VIe, XIIe, XIIIe, XIVe, XVe et XVIe arrondissements représentent, quant à elles, la totalité des 770 hectares sous-minés.

L’ensemble des galeries souterraines d’inspection atteint une longueur de 135 kilomètres, dont 91 se trouvent sous les rues et 44 sous les jardins, bâtiments et autres lieux publics.

Si l’on tient compte des galeries existant sous des lieux privés dont la longueur est de 150 kilomètres, on voit que la longueur totale des galeries des carrières anciennes est de près de 300 kilomètres, soit deux fois celle des lignes de métro. Mais ces 300 kilomètres contrairement au métro ne communiquent pas entre eux. On distingue quatre ensembles d’importance inégale :

sur la rive droite :

— le groupe du XIIe arrondissement qui n’a que 350 mètres de galeries;

— le groupe de Passy-Chaillot constitué par un grand nombre d’exploitations non reliées les unes aux autres et qui représente 7 kilomètres de galeries d’inspection;

sur la rive gauche:

— le groupe du XIIIe arrondissement, à l’est de la Bièvre, qui présente 25 kilomètres de galeries sous les rues et les lieux publics;

— le groupe des Ve, VIe, XIVe et XVe arrondissements, qui représente un ensemble remarquable avec souvent deux étages de galeries superposées, a un développement de 100 kilomètres sous les rues et les lieux publics.

Le lecteur curieux trouvera dans les superbes plans édités par le Service de l’Inspection des Carrières le tracé exact de tous ces souterrains et même l’emplacement des piliers de soutènement. Il constatera qu’en deux endroits au moins des travaux considérables ont été effectués au siècle dernier pour consolider la ligne du chemin de fer de ceinture et les réservoirs d’eau de Montsouris situés avenue Reille. Lors de l’établissement de cette ligne dans les XIIIe, XIVe et XVe arrondissements, on a ouvert, de part et d’autre de la voie, des galeries dans lesquelles on a construit des murs continus de deux mètres d’épaisseur entre lesquels courent une ou deux galeries d’inspection. Ainsi existe-t-il sous ce chemin de fer 6,5 kilomètres de galeries souterraines. Aux endroits où cette voie passe en tunnel, entre la rue du Père·Corentin et le parc de Montsouris on assiste à ce paradoxe d’avoir un souterrain sous des voies elles-mêmes souterraines. Ce réseau communique avec celui des carrières.

Mais les travaux les plus considérables ont sans nul doute été réalisés sous le réservoir d’eau de Montsouris. 30 000 mètres cubes de fouilles, 20 000 mètres cubes de maçonnerie et 11 000 mètres cubes de bourrage par de la terre pilonnée, voilà ce que nécessita l’implantation d’une réserve de 300 000 tonnes d’eau sur cet emplacement sous-miné. Commencés en 1868, les travaux ne s’achevèrent qu’en 1874. Ils engendrèrent une forêt de piliers de 1,50 mètre de côté, espacés les uns des autres par une distance de 2,50 mètres. Ces piliers construits en moellons hourdés à la chaux reposent sur le sol des carrières et montent jusqu’au radier du réservoir, qu’ils portent ainsi sur leur tête. Les fontis qui furent découverts en effectuant ce travail de titan furent purement et simplement bourrés de béton. De cette manière le tiers de la surface du radier repose sur cette forêt. Entre ces 1 800 piliers on trouve les galeries d’inspection que l’on atteint après une descente de 23 mètres par l’escalier le plus profond de tous ceux du réseau de l’Inspection des Carrières.

En certains endroits des galeries, les infiltrations provenant du réservoir ont créé des concrétions qui ajoutent à la splendeur angoissante du lieu.

Mais bien avant la création du Service de l’Inspection, de nombreux particuliers avaient assuré eux-mêmes le confortement des carrières qui menaçaient leurs biens. C’était plus particulièrement le cas des congrégations religieuses dont les propriétés dans Paris étaient souvent immenses.

Ainsi les moines Chartreux de l’ordre de saint Bruno possédaient un vaste terrain, situé dans le triangle approximatif que constituent actuellement le boulevard Saint-Michel, la rue de Vaugirard et la rue Notre-Dame-des-Champs. Ils l’avaient reçu de la générosité de Louis IX, en 1257, alors que d’antiques carrières s’y trouvaient déjà. Dès leur installation, ils avaient entrepris les travaux nécessaires : aménageant un vaste escalier, construisant des murs de soutènement et des voûtes en pierres d’appareil autour des puits d’accès. Une partie des vides avait ainsi été transformée en crypte et en caves. Mais ces périodes étaient troublées; aussi les moines décidèrent-ils de clore leur terrain par un grand mur. Ils temirent donc les carrières en activité pour s’enfermer dans leur clos et construire leurs bâtiments conventuels. Et à partir de ce moment leur activité extractrice ne s’arrêta plus. Aussi l’extension des carrières du Clos des Chartreux alla-t-elle très loin sous les rues de Toumon, de l’Odéon, Casimir-Delavigne, Cassette, Bonaparte, Campagne-Première.

Il est vraisemblable qu’une grande partie des pierres extraites fut utilisée à la construction du Louvre et des Tuileries, de même qu’il est vraisemblable que les tuileries installées à Saint-Germain-des-Prés utilisaient l’argile et les marnes du Clos des Chartreux. Les charrois empruntaient un «chemin herbu» qui est devenu la rue Notre-Dame-des-Champs et la rue du Bac, à l’extrémité de laquelle ils franchissaient la Seine sur un bac.

Mais ces exploitations furent toujours maintenues dans un état de solidité parfaite et jamais aucun accident ne fut à déplorer.

En 1778, alors que le Conseil d’État venait de prendre un arrêt interdisant d’exploiter des carrières dans Paris, les Chartreux continuaient leur extraction près du Luxembourg. Monsieur, frère du roi, possesseur du palais, qui craignait ces excavations, leur intima l’ordre de cesser sur·le-champ ces creusements intempestifs. Mais ce grand personnage qui savait si bien faire appliquer les règlements quand ils s’imposaient aux autres s’en estimait, quant à lui, dispensé. C’est ainsi qu’il fit remettre en exploitation, par son architecte Chalgrin, les carrières que les bons pères avaient abandonnées et s’en alla creuser sous la partie du Luxembourg attenante aux jardins de l’hôtel de Laval, jusqu’en août 1788.

Depuis le Premier Empire l’article 552 du Code Civil précise que «la propriété du sol emporte la propriété du dessus et du dessous». L’administration n’était donc aucunement fondée à intervenir dans les travaux souterrains nécessaires à la consolidation des immeubles privés. jusqu’en 1880 elle se contenta de prévenir officieusement les propriétaires du mauvais état des souterrains.

Mais une série d’accidents lui fit modifier son comportement. Le 21 juin 1876, les maisons portant les numéros 60, 62 et 64 de la rue de la Santé disparurent dans un gouffre. Deux ans plus tard, durant la nuit du 28 au 29 avril 1878, c’étaient les habitations des 77, 79 et 81 qui prenaient le même chemin. Puis le 9 mai 1879 trois maisons du passage Gourdon (aujourd’hui villa Saint-jacques) s’écroulèrerent dans un vide, en ne laissant à leurs occupants que le temps de sauver leur vie. Enfin le 30 juillet 1880, par un temps d’orage épouvantable, un gouffre de 20 mètres de largeur s’ouvrit au ras de l’immeuble situé 79 et 81 boulevard Saint-Michel. Les fondations furent englouties et avec elles le mur de façade du rez-de-chaussée, la partie supérieure restant suspendue au-dessus du vide par l’effet du plus miraculeux des hasards.

Emile Gérard nous dit que «pas plus que les autres effondrements dont nous avons parlé, celui-ci ne causa d’accident de personne, mais le coiffeur tenant boutique au numéro 79 vit un spectacle fantastique dont il n’a jamais dû perdre le souvenir. Il allait dîner, la table était préparée, le repas servi et il s’asseyait pour absorber la nourriture qu’il avait sans doute bien gagnée, quand tout à coup l’excavation se produisit. En l’espace d’une seconde la table avec sa vaisselle et ses mets, la devanture du magasin avec les pots de pommade et les objets du métier, tout disparut dans les entrailles de la terre, devant les yeux ébahis du pauvre homme qui, par une chance inouïe, ne suivit pas le même chemin. Inutile de dire qu’il ne resta pas longtemps sur sa chaise et qu’il n’eut pas l’idée de s’attarder à contempler cette féerie d’un nouveau genre».

A la suite de toutes ces affaires, le préfet de la Seine décida le 18 janvier 1881 qu’à l’avenir les propriétaires des terrains sous-minés seraient tenus de consolider leur sous-sol avant d’avoir le droit de construire.

Depuis cette date aucun effondrement grave ne s’est plus produit dans Paris.

Mais si le danger lié à l’existence des carrières souterraines s’est considérablement atténué, le danger lié aux cavités naturelles subsiste. Car si la quasi-totalité des vides qui existent sous Paris est due à l’activité que l’on sait, quelques vides ont été provoqués par la circulation des eaux. C’est ainsi que l’on a découvert en 1975, dans le quartier de la Chapelle, une énorme cloche d’effondrement qu’il a fallu remplir de 8 000 mètres cubes de ciment pour l’empêcher de progresser vers la surface.

Les eaux de pluie qui s’infiltrent dans le sol provoquent des phénomènes de dissolution dans certaines roches, comme par exemple le gypse. Il se crée petit à petit des fissures qui s’agrandissent au fur et à mesure que la roche se dissout. Ce phénomène qui peut durer des centaines d’années est accéléré lorsque de nombreux puits prélèvent l’eau souterraine, augmentant de ce fait sa vitesse de circulation. On arrive ainsi à la formation d’un vide; le plafond de celui-ci n’étant plus maintenu s’écroule, mettant à nu de nouvelles roches qui vont elles-mêmes se désagréger et tomber à leur tour. Il se constitue dans le sol une cavité en forme de cloche dont le sommet s’élève progressivement. Après un temps plus ou moins long, suivant la profondeur du départ ou la solubilité des roches en cause, la cloche n’est plus séparée du sol que par une mince pellicule. C’est alors que l’effondrement apparaît et que le fontis s’ouvre.

C’est ce phénomène qui entraîna la mort des sept personnes de Ménilmontant en 1778 et, plus près de nous, c’est encore lui qui provoqua l’effroyable accident de Clamart et la mort de 21 personnes le 1°’juin 1961 à 10 h 40 du matin. Vingt et un immeubles, pour la plupart des pavillons, et une petite usine, installés dans les quartiers de Percy et des Monts à la limite d’Issy-les-Moulineaux, furent totalement détruits. Cet effondrement de 6 mètres de profondeur sur une surface de 6 hectares comprima l’air contenu dans les carrières qui se trouvaient en dessous, avec une telle violence que le souffle émis par une galerie latérale fut semblable à une explosion. Un vent de 100 kilomètres / heure mit en miettes un mur de brique dont les fragments furent projetés à plus de 50 mètres.

Comme pour l’accident du boulevard Saint-Michel, c’étaient les fortes pluies des jours précédents qui avaient provoqué l’arrivée au jour du fontis.

Mais la circulation souterraine de l’eau n’a pas que des conséquences désastreuses. Si les phénomènes d’érosion qu’elle provoque sont toujours de même nature, le résultat peut parfois être tout à fait différent.

Un exemple en est donné par le fameux «puits qui chante» de la tue Notre-Dame-des-Champs. Sous cette rue, à peu de distance de l’endroit où habita Victor Hugo, existe, dans les carrières de calcaire, un vieux puits creusé par les carriers pour leur usage, et qui débouche de ce fait dans les souterrains et non à la surface du sol. Ce puits a la particularité fort curieuse d’émettre par intermitence un bruit très doux, régulier, un fa dièse, qui semble sortir d’une flûte de roseau et qui est provoqué par l’écoulement d’un filet d’eau qui s’échappe au travers des fissures de la pierre dans laquelle est percé le cuvelage. Cet orgue hydraulique, qui a l’avantage sur ceux de Krésibios et des fontaines de Tivoli d’être naturel et modeste comme une violette, s’arrête parfois pendant plusieurs semaines, lorsque la source mal alimentée vient à tarir.

Cependant, les lendemains d’orage il reprend toujours sa chanson.

11

Où l’on voit les carrières souterraines devenir un curieux théâtre de l’étrange

On sait que l’approche de l’an mil plongea nos ancêtres dans un grand effroi. Les textes sacrés et un certain nombre de signes avant-coureurs laissaient prévoir la fin du monde. Les cervelles échauffées luttaient chacune à leur manière contre l’angoisse de l’Apocalypse.

Le roi Robert frappé du sceau infâme de l’excommunication résolut, quant à lui, de se retirer du monde. Mais comme il était roi il ne lui parut pas convenable d’aller faire retraite au fond de quelque grotte. Il fit donc bâtir le château de Vauvert à l’extérieur de Paris, à l’emplacement occupé aujourd’hui par le jardin du Luxembourg. Lorsque avec le temps, se dissipèrent les craintes du jugement demier, toutes les vieilles angoisses et leurs conséquences furent impiroyablement balayées. Le château subit ce sort et fut laissé dans un semi-abandon.

Cent ans plus tard sa réputation était faite. Construite par un excommunié, jamais habitée, cette farouche tanière continua à concentrer sur elle les ombres inquiétantes des vieilles peurs viscérales et métaphysiques. On prit l’habitude de l’éviter et on en fit le repaire de Saran. Mais les tabous ne font pas reculer tout le monde, et bien vite les malandrins, bandits, brigands, malfrats et autres voleurs utilisèrent la protection que leur offraient ces interdits pour y vivre en toute impunité. Ils continuèrent sans nul doute à faire accréditer la mauvaise réputation du lieu et bientôt chacun sur que le soir venu on pouvait voir le Malin danser dans des vapeurs de soufre au milieu des succubes et des incubes nus comme des vers et rouges comme l’enfer. Le chemin d’Issy qui passait près de ce château prit à cette époque le nom de Via lnfera qui devint chemin d’Enfer; et le Diable de Vauvert acquit la célébrité. (Rabelais le cite dans Pantagruel ou un Anglais qui veut disputer avec Panurge par le seul truchement des signes est appelé «autre diable de Vauvert».)

Après deux cents ans d’occupation satanique, le bâtiment était tombé en ruine; mais cela ne gênait guère les occupants, car tout le sous-sol était miné par les carrières qui avaient servi à le construire, fournissant ainsi un autre asile encore plus démoniaque que le premier.

La crédulité publique protégea ce lieu jusqu’au 21 novembre 1257, jour où les moines chartreux prirent possession de l’endroit. Chasses à coup de bâtons et d’eau bénite, les faiseurs de diablerie s’enfuirent pour aller se réfugier dans les carrières plus lointaines et plus accueillantes de Montsouris. La paix revint sur ces galeries dans lesquelles les bons pères firent la crypte de leur église et le cellier de leur vin de messe. Mais peut-être en raison de son passé sulfureux ou de sa création trop récente, cette crypte n’eut jamais l’aura qui illuminait celle de Notre·Dame-des-Champs située de l’autre côté du chemin d’Enfer.

Car de l’autre côté (à l’endroit où se trouve actuellement le 25 de la rue Henri-Barbusse), existait encore la carrière dans laquelle saint Denis avait dit ses messes.

Le Moyen Age est friand de ces paradoxes où l’on voit le chemin d’Enfer tracer une frontière entre un souterrain sacré et une carrière diabolique.

Après les persécutions, les chrétiens obtinrent le droit de cité et les basiliques quittèrent les carrières. Elles ne conservèrent que leurs cryptes comme souvenir de ces temps troglodytes. L’heure du grand soleil avait sonné pour elles.

Au contraire, les adorateurs de Satan qui avaient eu quelque temps le château de Vauvert à leur disposition durent bientôt retourner aux Enfers et s’enfouir à leur tour dans les carrières. C’est ainsi qu’un certain nombre d’entre elles, après la cessation de leur activité devinrent le repaire des amateurs de sorcellerie et de magie. Les carrières devinrent le lieu naturel où l’on invoquait les dieux morts, où l’on se livrait à la parodie de la religion dominante et à la caricature des usages sociaux. La peste de 1348 qui remplit les cimetières de Paris de près du tiers de sa population remplit également les carrières de Saint-Marcel d’une foule de malheureux cherchant dans la sorcellerie un substitut à leur angoisse. Les diseurs de messe noire trouvèrent dans les longs boyaux du quartier Saint-Jacques les lieux secrets propices à leur liturgie.

Mais, si avant le XIIIe siècle l’Église ne regardait les sorciers que comme de lamentables crétins plutôt à plaindre, elle allait changer totalement sa façon de voir; aux XVe et XVIe siècles les bûchers ne s’éteignirent plus guère. La police surveillait alors attentivement les carrières et lorsqu’un des adorateurs de Satan se faisait prendre il lui fallait beaucoup d’habileté pour échapper à l’autodafé. Une des meilleures défenses consistait à tourner en dérision ce dont on vous faisait grief, en laissant supposer qu’0n n’était qu’un simulateur vénal. Témoin le dénommé César qui dut à sa confession habile l’avantage de mourir dans un cachot de la Bastille, le 11 mars 1615, plutôt que sur un bûcher en place de Grève avec quelques années d’anticipation :

«A un quart de lieue (de Paris) vers Gentilly, j’ai trouvé une carrière fort profonde qui a de longues fosses à droite et à gauche. Quand quelqu’un veut voir le diable, je l’amène lâ-dedans, mais, avant d’y entrer il faut qu’il me paie pour le moins 45 ou 50 pistoles; qu’il me jure de n’en parler jamais; qu’il promette de n’avoir point peur; de n’invoquer ni les dieux ni les demi-dieux, ni de prononcer aucune sainte parole.

«Après cela, j’entre le premier dans la caverne; puis, avant de passer outre, je fais des cercles, des fulminations, des invocations, et récite quelques discours composés de mots barbares; lesquels je n’ai pas plutôt prononcés que le sot curieux et moi entendons remuer de grosses chaînes de fer et gronder de gros mâtins. Alors je lui demande s’il n’a point peur; s’il me dit que oui, comme il y en a quelques-uns qui n’osent passer outre, je le ramène dehors; et lui ayant fait passer ainsi son impertinente curiosité, je retiens pour moi l’argent qu’il m’a donné.

«S’il n’a point peur, je m’avance plus avant en marmottant quelques effroyables paroles. Étant arrivé à un endroit que je connais, je redouble mes invocations et fais des cris comme si j’étais entré en fureur. Incontinent six hommes que je fais tenir dans cette caverne, jettent des flammes de poix résine devant, à droite et à gauche de nous. A travers les flammes, je fais voir à mon curieux un grand bouc chargé de grosses chaînes de fer peintes en vermillon comme si elles étaient enflammées. À droite et à gauche il y a de gros mâtins à qui ont a mis la tête dans de longs instruments de bois, larges par le haut, fort étroits par le bout. A mesure que ces hommes les piquent, ils hurlent tant qu‘ils peuvent, et ce hurlement retentit de telles façons dans les instruments où ils ont la tête, qu’il en sort un bruit si épouvantable dans cette caveme, que certes les cheveux m’en dressent à moi-même d’horreur, quoique je sache bien ce que c’est. Le bouc, que j’ai moi-même dressé comme il convient, fait de son côté, en remuant ses chaînes, en branlant ses cornes, et joue si bien son personnage qu’il n’y a personne qui ne crût que ce fût un diable. Mes six hommes que j’ai fort bien instruits sont aussi chargés de chaînes rouges et vêtus comme des furies. Il n’y a pas là-dedans d’autre lumière que celle qu‘ils font par intervalle avec de la poix résine.

«Deux d’entre eux, après avoir joué à la perfection le rôle de diable, viennent tourmente: mon misérable curieux avec de longs sacs de toile remplis de sable, dont ils le battent tant par tout le corps, que je suis après contraint de le traîner dehors de la caverne à demi mort. Alors, comme il a un peu repris ses esprits je lui dis que c’est une dangereuse et inutile curiosité de vouloir voir le diable, et je le prie de n’avoir plus ce désir, comme je vous assure qu’il n’y en a point qui l’aient après avoir été battus en diable et demi.»

César fit sans doute école car on trouve dans les Mémoires du comte d’Argenson, lieutenant de Police un récit à peu près identique dans lequel un certain Delafosse faisait voir le diable à des dames dans les carrières de gypse de Montmartre. Lui aussi se retrouva en prison. Mais il faut croire que son démon avait une forte rémanence et que les dames en conservaient la trace inaltérable car la marquise de Béthune, après dix ans de silence, retourna un beau jour à la cour pour plaider la cause de Delafosse qu’elle disait être «le plus honnête homme du monde».

Les amateurs de Sabbat n’étaient pas les seuls à hanter les carrières abandonnées. Les contrebandiers eux aussi avaient appris à connaître ces couloirs qui permettaient de se glisser sous les postes d’octroi que les Fermiers Généraux avaient placés aux portes de la ville. On sait que toute marchandise entrant dans Paris devait acquitter un certain nombre de taxes. Le vin en particulier était assez lourdement frappé. Aussi de nombreux débits de boisson s’étaient installés en dehors de l’enceinte et les Parisiens avaient pris l’habitude d’aller, dans ces guinguettes, boire en détaxe le piccolo d’Argenteuil et les piquettes de Suresnes, de Passy ou de Belleville. Les marchands de la ville voyaient d’un très mauvais œil cette concurrence déloyale et essayaient par tous les moyens de s’approvisionner en fraude pour mettre leurs tarifs à l’unisson.

L’idée d’utiliser le chemin des carrières apparut dès que les postes du fisc, poussés par la croissance de l’urbanisme, s’installèrent au-delà des exploitations. La zone comprise entre le faubourg Saint-jacques et le faubourg Saint-Marcel devint alors le lieu d’un intense trafic souterrain qui dura autant que l’octroi.

Pendant longtemps les contrebandiers eurent la partie belle. Les carrières constituaient un objet d’effroi pour la population et les agents du fisc n’avaient aucune envie d’aller se perdre dans ces labyrinthes. Ils se contentaient donc d’installer des portes aux débouchés intra-muros de ces souterrains. Mais toutes les sorties n’étaient pas connues et les fraudeurs avaient la possibilité de percer de nouvelles ouvertures à l’intérieur de lieux privés et complices.

Le 16 décembre 1706, le lieutenant général de Police rapportait au contrôleur général des Finances qu’il avait visité «les maisons et terrains voisins de la Salpêtrière où les Fermiers Généraux se plaignent que la contrebande trouve des passages tout ouverts pour pénétrer dans Paris». Il terminait en disant qu’il lui paraissait indispensable de supprimer les cabarets installés dans ces maisons et de murer les caves et carrières sur lesquelles elles étaient bâties.

Le cabaret·guinguette constituait en effet la couverture idéale pour masquer le point d’entrée dans les souterrains. Les va-et-vient et les mouvements de barrique étaient normaux pour ces lieux publics et ça n’était pas un tonneau de plus ou un tonneau de moins qui pouvait constituer une preuve. Mais où l’on pouvait voir la malice c’était dans la concentration de ces cabarets tous rassemblés dans les zones sous-minées. Ainsi aux alentours de Sainte-Anne, à quelques encablures du fameux mur des Fermiers Généraux, tous les moulins construits sur les carrières faisaient également le commerce du vin. Aussi les mouchards stipendiés étaient·ils nombreux. Cependant malgré leur nombre ils étaient de peu d’efficacité car les départs de contrebande se faisaient à fond de cave dans une discrétion absolue. D’autre part, les points d’arrivée à l’intérieur de la ville étaient parfaitement dissimulés. Le camouflage le plus classique consistait à venir ouvrir la galerie à mi-hauteur du cuvelage des puits à eau situés à l’intérieur des maisons. La galerie débouchait ainsi au-dessus de l’eau et en-dessous de la margelle; la marchandise était alors remontée dans les seaux servant au puisage.

Mais en 1777 ce fut le coup dur pour les contrebandiers. La création du service de l’Inspection des Carrières jettait dans leurs jambes des fonctionnaires cavernicoles. Bien que la chasse à la fraude ne soit pas le fondement de leur action qui était uniquement la prévention des effondrements, ils ne pouvaient rester indifférents à la circulation des marchandises. D’ailleurs, le 31 janvier 1777, la première visite de ce Bureau se déroula en présence du lieutenant général de Police et des Architectes dans les souterrains du Val-de-Grâce. Une des premières dispositions qui furent retenues fur de circonscrire Paris par une barrière souterraine. C’était le décalque du mur des Fermiers Généraux qui faisait le même office en surface.

Les travaux commencèrent immédiatement, ce qui contraignit les contrebandiers à trouver d’autres cheminements. Mais pour eux les souterrains n’étaient plus sûrs. Ils n’étaient plus les seuls à connaître le plan du labyrinthe.

Alors ne pouvant plus utiliser sans risque le réseau général, ils se mirent à creuser leur réseau particulier. Entre le ciel des exploitations et le sol où reposait le mur d’octroi, dans la masse peu résistante des bancs de marnes et caillasses, ils creusèrent de véritables chemins de taupe. La roche n’était pas trop résistante et les déblais pouvaient facilement être jetés dans le réseau des carrières sans que cela attire l’attention. Ces boyaux réunissaient généralement les caves ou les puits des maisons situées de part et d’autre de l’enceinte.

Un certain nombre de ces galeries fut découvert lors de travaux de voirie, de reconstruction ou de creusement du métropolitain. Lots de la consolidation du boulevard de l’Hôpital, on rencontra une galerie qui mesurait 210 mètres de longueur. Elle partait d’une maison située au n° 103 de ce boulevard pour rejoindre le puits d’une propriété au 29 de la rue Duméril. En 1902, lors du percement de la ligne n° 2, on croisait à 3 mètres de profondeur une galerie qui joignait la rue Huyghens au cimetière du Montparnasse. Au coin de la rue Cassini et du faubourg Saint-jacques on découvrit, partant du puits situé dans la cour d’un ancien immeuble, une série de galeries creusées à des hauteurs différentes qui se dirigeaient vers la rue Méchain et vers des lieux où se trouve aujourd’hui implanté l’hôpital Cochin. A l’angle de la rue Fustel de Coulanges et de la rue Saint-jacques, une galerie fut également découverte. Sa profondeur était plus grande puisqu’elle passait à 6 mètres sous le sol et aboutissait elle aussi à un vieux puits à eau. Elle traversait le boulevard de Port-Royal.

Compte tenu de la chronologie du déplacement de l’octroi, cette dernière galerie devait dater du XVIe siècle alors que les autres sont plus tardives: XVIIe ou XVIIIe siècle.

Mais ce trafic continua bien après la disparition des Fermiers Généraux car l’octroi exista jusqu’au XXe siècle. Un procès-verbal daté du 14 décembre 1815 rapporte qu’un souterrain fut découvert sous la barrière de Longchamp à l’emplacement actuel du n° 73 de l’avenue Kléber avec, à l’intérieur, un carrier, un aubergiste, un voiturier, un entrepreneur de travaux de la Couronne et un charretier. Cinq bonshommes pris comme des rats alors qu’ils tentaient d’introduire en fraude des bonbonnes d’esprit·de-vin. Outre leur condamnation ils durent rembourser les frais de comblement de la galerie.

Mais ces creusements, s’ils apportaient aux fraudeurs une relative sécurité dans leur coupable industrie, entraînaient des travaux longs ;et fastidieux. Aussi l’utilisation des anciennes carrières était-elle toujours préférable à partir du moment où l’on était sûr de l’impunité. Les mieux placés pour choisir les chemins et convenir des moments favorables étaient bien entendu les ouvriers affectés à la tâche du confortement des sols. Les nécessités de leur travail leur faisaient connaître tous les puits, tous les escaliers, toutes les sorties et entrées possibles. La précision des plans qui avaient été levés permettait en outre de faire déboucher sans coup férir une galerie à l’endroit précis où l’on souhaitait la voir sortir. Certains ouvriers ne manquèrent donc pas de succomber à cette lucrative industrie. Mais ils le firent avec une insolente maladresse et en 1790 tous les ouvriers soupçonnés de s’y livrer ou simplement de la favoriser furent renvoyés et l’on fit garder jour et nuit toutes les issues des carrières en travaux.

Si l’appât du gain perdit ces maçons, il perdit sans doute également Philibert Aspairt.

Celui-ci, modeste portier du Val-de-Grâce devenu à la Révolution hôpital militaire, avait toujours été fasciné par les carrières. Y descendre était un jeu d’enfant. Le magnifique escalier de Mansart donnait même à la chose un côté fastueux qui renforçait encore sa gourmandise. Au cours des années il avait poussé quelques explorations dans l’environnement du pied de l’escalier. Il avait ainsi pu voir le trou rond creusé dans le ciel de la carrière qui avait assuré le service de l’évacuation du cabinet intime des appartements d’Anne d’Autriche. Il était resté un bon moment le nez en l’air imaginant tout ce qu’un bon sans·culotte comme lui aurait fait s’il avait vu apparaître à cette lucarne, comme dans une éclipse, les augustes fesses de la ci-devante mère du Roi-Soleil.

Un beau jour il fut pris d’un coup de folie. Les Chartreux qui étaient presque voisins venaient d’être chassés de leur clos. On murmurait partout que des cachettes secrètes, situées au fond des carrières, regorgeaient de trésors fabuleux mais que leur entrée, comme celle des cavernes d’Ali Baba, en était inviolable. Philibert Aspairr, persuadé que ses souterrains communiquaient avec le dépôt des moines, prit donc une lanteme d’une main, son courage de l’autre, et s’en fut à la pêche au trésor. Comme la fortune rend solitaire et qu’il craignait que l’odeur de l’or ne troublât les esprits moins assurés que le sien il partit sans rien dire à personne.

Et personne, jamais, ne le revit.

Certains purent croire qu’il avait trouvé son trésor et qu’il s’était enfui avec, certains autres ne pensèrent rien et d’autres encore ne s’aperçurent même pas qu’il avait disparu. Les temps étaient troublés et on avait mieux à faire qu’à s’inquiéter de la disparition des portiers.

Ce n’est que onze ans plus tard qu’une brigade de géomètres qui faisait le levé topographique des carrières de la rue d’Enfer découvrit un squelette dans une galerie située sous la rue de l’Abbé-de-l’Épée. Une boucle de ceinture et un trousseau de clefs permirent d’identifier l’ancien portier du Val-de-Grâce. On l’inhuma sur les lieux mêmes où il avait trouvé la mort et on éleva sur sa tombe souterraine un petit monument de pierre que l’on peut voir encore aujourd’hui portant l’inscription suivante: «A la mémoire de Philibert Aspairt perdu dans cette carrière le 3 novembre 1793, retrouvé onze ans après et inhumé en la même place le 30 avril 1804.»

Les carrières du Val·de-Grâce semblent avoir une fâcheuse tendance à conserver les curieux. Ainsi dans un ouvrage intitulé : Les Catacombes, étude historique, un certain Fassy nous raconte l’aventure arrivée en 1860 à trois soldats casernés au Val-de-Grâce et qui avaient décidé de visiter les carrières :

«A cet effet, ils descendent dans un puits de 80 pieds de profondeur, communiquant à ces voies souterraines, parcourent quelques galeries, admirent la hardiesse et la solidité des travaux et songeant au retour, s’engagent dans une galerie qui les éloigne de leur point de départ. Quand ils reconnaissent leur erreur, il n’est plus temps de la réparer. Les sentiers qui se croisent, la rareté des indications dans ces parties peu explorées, la peur qui s’empare d’eux, tout les déroute.

«La crainte de s’égarer davantage les retient à la même place. Ils appellent... Rien ne leur répond.

«La faim, le froid commencent à venir et, pour comble d’horreur la bougie qui les éclaire touche à sa fin. Bientôt la flamme atteint leurs doigts bleuis; ils retiennent le lumignon qui brûle leur chair, font quelques pas encore, poussent un dernier cri désespéré, et tombent épuisés de fatigue et d’effroi avec les demiers restes de leur flambeau.

«Une mort horrible, hideuse, les attend.

«En soldats français, ils s’y préparent par la prière. Cependant à l’appel du soir, la disparition des trois hommes a été remarquée et consignée. La nuit s’écoule. Le lendemain matin seulement, la corde qui a servi à leur excursion est aperçue. On soupçonne une partie de la vérité et une recherche est ordonnée, Quatre soldats conduits par un officier, un tambour, un clairon sont descendus. Ils sonnent, ils appellent. Rien qu’un silence sépulcral.

«L’autorité supérieure est prévenue et une visite générale commence. Quarante heures se sont écoulées et rien n’a mis sur la trace des malheureux égarés. On cherche encore, on cherche toujours. On les découvre enfin dans une galerie sans issue à peine large d’un mètre. Leur état était horrible. Un instant on les crut morts. Transportés à l’infirmerie, ils reçoivent les soins les plus intelligents et reviennent enfin à la vie. Les malheureux n’avaient rien entendu. Les Catacombes ont peu d’écho et le son brisé par tant de détours n’était pas arrivé jusqu’à eux. Encore quelques instants et l’on n’aurait ramené que des cadavres. >

Les trois troufions en réchappèrent, Philibert Aspairt conquit une espèce de célébrité, par contre d’autres cadavres furent découverts dans ces souterrains qui restèrent obstinément anonymes. Une tête sans corps roula en 1892 dans les pieds des ouvriers qui consolidaient les carrières situées sous la ligne de Sceaux que l’on prolongeait dans Paris. Perdu au fond d’un puits qui avait été remblayé ce crâne resta muet et on l’envoya attendre le jugement dernier avec ses frères dans les catacombes.

En 1867, lors de la consolidation du boulevard Arago, c’est un corps sans tête et un squelette de chien qui avaient été découverts dans une galerie de contrebande, fermée d’un côté par des remblais de carrière et de l’autre par la maçonnerie du puits qui avait été refaite dans le but d’emmurer les cadavres. Le squelette humain dépourvu de toute espèce de vêtement s’enfonçait dans la poussière sous l’œil vide de son crâne placé à 6 mètres de lui. La tête avait été tranchée. L’hypothèse d’un crime fut envisagée et une enquête ouverte, qui naturellement n’aboutit pas, faute d’indices. Certains, fondant leur opinion sur le fait que la guillotine avait fonctionné pendant des années à la barrière Saint-Jacques, à deux pas de ce souterrain, imaginèrent que quelque docteur Frankenstein ou Moreau s’était livré là sur le corps d’un supplicié à des expériences de résurrection ou à un essai de reconstitution de loup-garou.

Ce mystère aussi épais que le précédent resta également sans solution.

Par contre on trouva une solution à une autre affaire qui, de prime abord, paraissait fort ténébreuse. Vers 1896, deux fouineurs que passionnait l’exploration des carrières s’étaient avenmrés dans l’extrémité nord des souterrains de l’ancien Clos des Chartreux. A cette époque cette zone n’était pas encore remblayée comme elle l’est aujourd’hui. Comme il est fréquent, ils rencontrèrent dans les parois maçonnées des galeries, une sorte de petite fenêtre qui ouvrait sur un puits et d’où sortait une odeur assez désagréable. Lors de la construction des galeries de visite les ouvriers ménageaient systématiquement ce genre d’ouverture dans le cuvelage des puits à eau qu’ils rencontraient pour assurer une certaine aération. Ces fenêtres, dites d’aérage, étaient suffisantes pour laisser passer l’air mais insuffisantes pour laisser passer la tête. Les deux fouineurs se mirent donc en devoir de desceller une pierre pour pouvoir jeter un œil dans le puits. Lorsque ce travail fut achevé et qu’ils se penchèrent sur le vide, ils crurent défaillir. L’odeur était maintenant épouvantable et montait d’un amas de têtes de chats aux trois quarts décomposées. Des milliers de crânes étaient empilés dans ce puits qu’ils comblaient jusqu’à hauteur de la fenêtre. Angoras, persans, chats de gouttière, de l’aristocrate au fouilleur de poubelle tout l’échantillonnage de cent générations de matous reposait dans cette oubliette. Tout le quartier félin semblait s’être donné rendez·vous dans cette nécropole. Une sorte de cimetière d’éléphants. Mais ce qu’il y avait de curieux, c’est que les corps avaient disparu... Remonter à la surface et enquêter dans la maison où aboutissait ce puits était un jeu d’enfant, et nos deux explorateurs effarés apprirent qu’à cet endroit un restaurant existait quelques années auparavant, dont les spécialités qui faisaient courir tous les gastronomes parisiens s’appelaient gibelotte, civet et terrine de lièvre...

Cette histoire absolument désopilante en rappelait une autre, parfaitement tragique, qui avait eu pour théâtre la rue des Marmousets en 1397.

Deux commerçants voisins, un barbier et un charcutier, utilisaient les passants étrangers au quartier. Le barbier, après leur avoir posé sur le visage une serviette chaude propre à amollir la barbe qu’il s’apprêtait à raser, leur tranchait fort civilement la gorge et basculait le corps par une trappe, dans la cave qui communiquait avec celle du voisin. Les morceaux inutilisables, la tête et les os étaient jetés au fond d’un puits et recouverts de chaux vive, tandis que les chairs servaient à confectionner de délicieux petits pâtés en croûte. La célébrité du charcutier était immense et sa boutique continuellement achalandée par tous les gourmands de la ville. Ce commerce lucratif aurait sans doute pu durer si le barbier, séduit par la chair tendre et rose d’un étudiant teuton, n’avait eu la faiblesse d’épargner le berger allemand qui l’accompagnait. Le chien fidèle et obstiné, ou peut-être alléché par l’odeur des pâtés qui lui rappelait quelqu’un, resta à hurler devant les deux portes pendant plusieurs jours et plusieurs nuits. La police alertée chercha son maître et découvrit le puits avec le pot aux roses à l’intérieur.

Les assassins furent exécutés et l’évêque de Notre-Dame fit subir aux gourmands une pénitence de neuf jours, car chacun sait qu’un chrétien doit manger son Dieu mais pas son prochain.

12

Comment la mort, toujours recommencée, vida les cimetières pour remplir les souterrains

L’amour et la mort firent toujours bon ménage dans le cimetière et le charnier des Saints-Innocents. Pendant mille ans, le voisinage des Halles mêla aux rites funèbres les cris des marchands et les rires des filles. Pendant que les cadavres se dissolvaient dans la terre, le marché étalait ses tréteaux pour vendre ses légumes, sa viande et ses putains.

Des siècles durant, la mort fut la compagne quotidienne et familière des Parisiens. Elle était d’ailleurs brave fille, et ses promis se laissaient facilement séduire. Il suffisait qu’elle trousse son suaire, un peu plus haut qu’il n’est décent, pour que l’on voie accourir ses admirateurs. Lors de la grande peste de 1348, elle en eut tellement qu’on ne savait plus où les mettre. On doubla la surface du cimetière, mais malgré cela on ne put faire autrement que de les ranger comme des tranches de lard dans un saloir et de les saupoudrer d’une poignée de terre. De cette terre extraordinairement vorace qui avait dit-on, la faculté de consommer un corps en quelques jours. On pouvait voir ainsi des os sortir du sol comme des asperges après le semis. On recueillait cette végétation et on allait la ranger dans les greniers au-dessus des galeries à arcades qui ceinturaient l’enclos. Quand ces greniers débordaient, on surélevait les charpentes. C’est ainsi que montaient, dans un même mouvement, le sol du cimetière gorgé de chair humaine et les toitures des galeries saturées d’ossements.

Pendant ce temps, sous ces mêmes galeries, le long de la fameuse fresque de la danse macabre, tout un peuple de marchands d’orviétan, de vagabonds, d’entremetteuses, d’écrivains publics, de merciers, de joueurs de bonneteau ou de montreurs d’ours s’agitait dans un vacarme assourdissant. L’endroit était un des plus animés de Paris. On y achetait des lettres d’amour, des rubans ou de la vérole. Vivants et morts s’y mêlaient joyeusement, les uns enjambant les autres pour courir à leurs occupations et les autres empoisonnant les uns par leurs putréfactions.

Car pendant mille ans le charnier des Innocents empoisonna la capitale. Il n’était bien sûr pas le seul à abriter son contingent de charogne. Presque toutes les paroisses avaient leur cimetière et chaque église avait ses caveaux. L’odeur cadavéreuse était partout, mais les Innocents avaient sur ces autres nécropoles le privilège de devoir absorber les cadavres de vingt-deux paroisses, de l’Hôtel-Dieu, de la basse geôle du Châtelet et de la morgue. C’était le bout du chemin pour tous les misérables.

Au XVIIIe siècle les limites du supportable furent atteintes. En 1775, des plaintes véhémentes étaient déposées par les voisins qui faisaient suite à une longue série de requêtes restées sans effet.

Voltaire s’indignait : «Les pauvres y sont enterrés pêle-mêle; les chiens y viennent quelques fois ronger les ossements, une vapeur épaisse s’en exhale; elle est pestilentielle dans les chaleurs de l’été après les pluies; et presque à côté de cette voirie est l’Opéra, le Palais-Royal, le Louvre des Rois. On porte à une lieue les immondices des privés et l’on entasse depuis douze cents ans dans la même ville les corps pourris dont ces immondices étaient produites. L’arrêt que le Parlement de Paris a rendu en 1774, l’édit du Roi de 1775 contre ces abus, aussi dangereux qu’infâmes n’ont pu être exécutés, tant l’habitude et la sottise ont de force contre la raison et contre les lois.»

Mais le chapitre de Notre-Dame propriétaire du charnier faisait la sourde oreille et s’entêtait dans son refus de supprimer le cimetière, et, par conséquent, de profaner une terre chrétienne. En 1780, on ouvrait encore, juste en bordure de la rue de la Lingerie, une gigantesque fosse commune dans laquelle on enfouissait deux mille corps. Quelques mois plus tard le mur d’une cave contiguë s’effondrait et la fosse vomissait ses cadavres dans les futailles et les barriques.

Cadet de Vaux, inspecteur de la Salubrité, commis par la ville de Paris pour régler ces affaires faisait murer les ouvertures. Mais il était déjà trop tard, les vapeurs méphitiques avaient tout envahi, les émanations traversaient les murailles et attaquaient les vivants. Deux tonneliers qui avaient tenté de déménager la cave avant sa condamnation avaient été asphyxiés. Un jeune homme qui par curiosité était descendu muni d’une soucoupe d’eau de chaux (dont la propriété est de

se troubler en présence du gaz carbonique) éprouva les symptômes avant-coureurs de l’asphyxie au moment même où elle se décomposait. Il remonta bien vite mais vers cinq heures du soir «il fut pris de frissons, de suffocation, de délire, d’un vomissement considérable. Il se trouva dans un état général de spasme.» La femme du sieur Gravelot dont la boutique était proche du soupirail de la cave fut frappée du même mal. La contagion avait atteint directement trois maisons, mais tout le quartier était contaminé.

Dans son enquête Cadet de Vaux interrogea les habitants qui lui racontèrent qu’il était impossible de conserver du lait, que le vin s’aigrissait et que toutes les marchandises que l’on voulait entreposer étaient rapidement atteintes de pourriture. Les murs des caves suintaient; «Un maçon y posa imprudemment la main, au lieu de la laver sur·le-champ avec du vinaigre il se contenta de l’essuyer : au bout de trois jours la main et l’avant-bras subirent un engourdissement général puis se tuméfièrent avec douleur. Il survint des boutons à la surface de la peau et cela se termina par·un suintement âcre et séreux qui détruisit l’épiderme.»

Le mal était dans la plaie. Il fallut employer les grands moyens ; on bourra les caves de chaux vive et on mura le tout. La fosse commune fut ouverte et emplie de chaux à son tour. Cadet de Vaux présenta en 1783 son rapport à l’Académie des Sciences où il suscita un effroi aussi grand que celui qui avait saisi Paris lorsque l’extension des carrières avait été connue. En quelques années les Parisiens venaient de découvrir le double danger qui menaçait leur existence.

De nouvelles plaintes affluèrent. On s’aperçut que le sol du cimetière, nourri pendant tant d’années de millions de cadavres, s’était exhaussé de plus de huit pieds au-dessus des rues voisines et formait un tas de terreau humain d’une taille gigantesque.

Le Conseil d’État se décida alors, le 9 novembre 1785, à prendre un arrêt ordonnant la suppression du cimetière des Innocents. Son emplacement serait converti en marché public après la remise de son sol au niveau des rues voisines et après que les formes canoniques requises eurent été remplies.

Mais il fallait trouver une sépulture décente pour tous ces débris humains.

C’est alors que l’on pensa à utiliser les carrières souterraines que l’on consolidait à grands frais depuis bientôt dix ans. Le lieutenant général de Police chargea le service de l’Inspection de trouver et d’aménager des lieux pouvant convenir à cette nouvelle inhumation.

On choisit les souterrains dits de Montrouge, au-delà de l’enceinte des Fermiers Généraux en un lieu appelé la «Tombe Issoire».

Le nom était déjà celui d’une nécropole. La légende faisait de cet endroit la sépulture d’un géant sarrasin venu avec quinze mille hommes ravager Paris au temps de Charlemagne. Vaincu et tué avant d’avoir pu réaliser son funeste dessein, il aurait été enterré à cet endroit. Le terrain avait appartenu plus tard à la commanderie de Saint-jean-de-Latran qui y avait aménagé des cryptes et des caveaux dans les anciennes carrières romaines. Les chevaliers de cet ordre et certains Templiers furent inhumés ici pendant de nombreuses armées.

En raison de sa tradition chrétienne, cet endroit parut être le plus apte à apaiser les indignations que les exhumations et les transferts n’allaient pas manquer de provoquer.

Le 7 avril 1786, après quelques travaux confortatifs, l’ossuaire fut consacré par le vicaire général de l’archevêque de Paris, nommé pour assurer «la procédure relative aux profanations et suppressions du cimetière des Saints-Innocents»; le soir même le transfert des ossements commençait. L’exhumation se fit à la lueur des torches. Sébastien Mercier nous en donne le récit suivant: «Qu’on se représente des flambeaux allumés, cette fosse immense, ouverte pour la première fois, ces différents lits de cadavres tout à coup remués, ces débris d’ossement, ces feux épars que nourrissent des planches de cercueil, les ombres mouvantes de ces croix funéraires, cette redoutable enceinte subitement éclairée dans le silence de la nuit! Les habitants de ce quartier s’éveillent, sortent de leur lit. Les uns se mettent aux fenêtres, demi·nus; les autres descendent; le voisinage accourt; la beauté, la jeunesse dans le désordre de l’étonnement et de la curiosité apparaissent. Quel contraste avec ces tombes, ces feux lugubres, ces débris de mort! Des jeunes filles marchent sur les tombes entrouvertes; les roses du jeune âge s’aperçoivent à côté des objets les plus funèbres. Cet antre infect de la mort voit dans son sein la beauté qui sort du sommeil et dont le pied demi-nu foule des ossements.»

La pompe funèbre variait avec la qualité et la distinction des morts. Les ossements anonymes étaient placés dans des tombereaux parfaitement clos et couverts d’un voile noir. Les autres avaient droit au char funèbre et aux catafalques. Des prêtres en surplis chantaient l’office des morts.

Les familles pouvaient reprendre possession des monuments, des pierres tombales, des croix. Ce qui n’était pas réclamé était emmené vers les catacombes avec le même cérémonial. Certains morts célèbres crurent pouvoir s’échapper. C’est ainsi que les restes de dame Pernelle, femme de Nicolas Flamel, décédée en 1397, furent transférés près de ceux de son époux en l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Mais sa villégiature fut de courte durée, car à la Révolution l’église fut détruite et tous les ossements envoyés dans l’ossuaire.

Après le succès de cette première opération, il fut décidé que tous les cimetières paroissiaux seraient supprimés et que les dépouilles mortelles qui seraient retirées des tombes et des caveaux des églises seraient déposés dans l’ossuaire avec les autres.

On installa à la Tombe-Issoire un musée où furent réunies les pierres tombales et les monuments non réclamés ainsi que les cercueils de plomb. Quelques années plus tard, pendant la Révolution tous ces vestiges furent impitoyablement détruits. Les cercueils furent fondus pour en faire des balles, qui servirent à défendre la République contre ces mêmes émigrés qui, quelques années avant, avaient acheté ce plomb pour y ensevelir leurs ancêtres. Mais l’utilisation de ces carrières comme ossuaire ne fut jamais remise en cause. Les 11 000 mètres carrés des catacombes reçurent à partir de ce jour tous les débris humains trouvés dans le sous·sol de Paris. Les restes de sept ou huit millions d’individus furent ensevelis là lors des grandes exhumations de 1808, 1809, 1811, 1842, 1844, 1846, 1859 et 1860.

Le manque de place se fit sentir à la fin du XIXe siècle et on ouvrit alors un nouvel ossuaire sous le cimetière du Montparnasse, lorsqu’on vida les fosses communes de ce dernier. C’est ainsi que les morts antiques et vénérables furent jetés à la trappe pour laisser la place aux jeunes.

Mais si les catacombes furent d’abord un lieu de retraite pour des morts ayant commencé leur voyageailleurs, elles furent pour d’autres leur premier et leur dernier asile. Les années troublées firent de ces souterrains un cimetière confidentiel échappant aux curiosités. L’ancien et le nouveau régime dans une parfaite harmonie s’accordèrent pour venir y déposer discrètement les morts encombrants. Ceux des émeutes des 28 et 29 août 1788 consécutives à la démission de Loménie de Brienne, et ceux des combats du 28 avril 1789 dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau y furent ensevelis dans la chaux vive. En août 1792, mille victimes des combats du château des Tuileries, gardes suisses, nobles et gens du peuple vinrent rejoindre les précédents, suivis bientôt par les égorgés du massacre des prisons des 2 et 3 septembre 1792.

De ces enterrements à la sauvette subsistent quelques documents dont la froide précision est en elle-même un beau sujet de méditation, comme par exemple ce mémoire de règlement du Trésorier de la Commune: «Ordonnance du ler octobre 1792 au profit de Char... entrepreneur des carrières pour journées des ouvriers employés tant à dépouiller les cadavres qui ont été apportés dans le lieu appelé Tombissoire au petit Montrouge que pour les descendre par un puits de service dans la carrière existante sous cet emplacement, les transporter ensuite à bras dans la partie de cette carrière qui a été disposée à usage de cimetière par le gouvernement et pour faire les fouilles nécessaires pour l’inhumation des dits cadavres, les couvrir de lits de chaux pour prévenir les effets de la putréfaction; pour fourniture faite aux ouvriers pendant le travail et augmentation de salaire qu’il a été nécessaire d’accorder aux dits ouvriers à cause des dangers qu’ils ont courus lors de cette inhumation; enfin pour foumiture de chaux: 1 120. livres 5 sols 6 deniers.»

Après deux années de travail, le cimetière des Saints-Innocents avait à peu près disparu. La plus grande partie des ossements qu’il contenait avait rejoint la Tombe-Issoire. Si les exhumations et le transfert s’étaient opérés dans une grande dignité et même un certain apparat, tout ce décorum s’était envolé lorsque les restes avaient été descendus au fond du puits d’accès, dans l’axe duquel pendait une longue chaîne que l’on agitait lorsque les fagots de tibias et de fémuts se coinçaient dans leur chute. Les ossements étaient empilés pêle·mêle dans les galeries prévues à cet effet. Ils étaient tassés sur toute la hauteur en partant du fond de celle-ci. Les squelettes, sur lesquels adhéraient encore des lambeaux de chair, étaient placés à part dans une galerie spéciale, où l’on pouvait les enfouir dans la chaux vive.

L’ossuaire n’était donc qu’une gigantesque fosse commune; c’est ainsi que le comte d’Artois, futur Charles X, l’avait vu, lorsqu’en 1787 il y passa une journée entière avec Mmes de Polignac et de Guiche. Mais la fascination du lieu commença vite.

Quelques années après, sous le Premier Empire, M. Héricart de Thury prit la direction de l’Inspection des Carrières et décida d’ordonnancer ce macabre désordre pour en faire un lieu de visite et de méditation. Pour cela il lui fallut déblayer les anciennes galeries et en percer de nouvelles dans la masse même des ossements qui en certains endroits avaient plus de 30 mètres d’épaisseur. Il construisit de nouveaux piliers de soutènement en leur donnant des allures et des proportions qu’il voulut simples, sévères et nobles.

L’esprit de l’Empire se dévoile dans cet aménagement glacé, établi avec minutie par un fonctionnaire consciencieux. Les crânes et les tibias sont alignés militairement comme à la parade, ou comme des boîtes de foie gras dans les casiers de chez Fauchon. Tout est correct et grandiloquent. Les parements sont faits de têtes de morts empilées, séparées par des lits de fémurs, et enjolivés par des guirlandes osseuses. Des sentences pompeuses gravées sur les monuments ou les pilastres jalonnent l’itinéraire. Héricart de Thury fort satisfait pouvait écrire : «C’est grâce à ces grands travaux faits en 1810 et 1811 […] que nous sommes parvenus à former nos catacombes, monument sépulcral jusque-là ignoré et encore aujourd’hui inconnu de la majeure partie des habitants de notre ville et tellement unique en son genre que de l’avis même de tous les étrangers voyageurs et artistes qui l’ont visité, il ne peut être comparé à aucun de ceux que nous a laissés l’antiquité.»

Ainsi aménagées, les catacombes furent ouvertes au public et connurent tout de suite un grand succès. Une entrée monumentale avait été prévue dans l’ancienne carrière de la «Fosse aux Lions» située près de Sainte·Anne, celle-la même où César montrait le diable. Mais ce projet architectural n’eut pas de suite.

En 1814, lorsque les armées alliées entrèrent dans Paris, deux régiments russes qui bivouaquaient sur le plateau de Montsouris investirent l’ossuaire. Le bruit s’était en effet répandu dans Paris que toutes les carrières avaient été bourrées de poudre et qu’il suffisait d’un signal pour que Paris volât en éclats au moment même où les souverains entreraient dans la ville. Le général Sacken commandant l’armée d’occupation demanda des éclaircissements à Héricart de Thury qui, sans aucune vergogne, oubliant en un instant qu’il devait sa fortune à Napoléon, s’empressa de dire à «Son Excellence que jamais nos souterrains n’avaient été plus sévèrement surveillés que depuis l’approche des armées combinées; que pendant les derniers mois je n’y avais laissé descendre qui que ce fût; que des agents affidés seuls en avaient les clefs; que mon inspection, organisée en brigades, n’avait cessé de faire un service de nuit très actif, pour les rondes et patrouilles de sûreté...; enfin qu’ayant reçu dans les premiers jours du mois de mars, des questions qui m’avaient fait concevoir des vives inquiétudes, j’avais répondu de manière à empêcher toute tentative et que j’avais en même temps fait redoubler de surveillance et visiter successivement chaque nuit toutes les issues de nos souterrains, outre les rondes que je m’étais chargé et réservé de faire moi-même pour m’assurer de la vigilance et de l’exactitude du service de mes agents et préposés...»

Comme il n’y avait aucun danger, l’empereur d’Autriche François Ier les visita à son tour le 16 mai 1814 et remonta enchanté.

Jusqu’en 1830 l’ossuaire fut ainsi ouvert aux curieux. Les visiteurs pouvaient se promener au gré de leur fantaisie dans une entière liberté. Des actes de vandalisme furent commis, des messieurs et des dames s’y perdirent volontairement à la recherche d’un aphrodisiaque pour leurs sens égarés, d’autres s’y égarèrent stupidement, si bien que tous ces désordres entraînèrent la fermeture de l’ossuaire en 1830.

Mais le maire de Montrouge ne l’entendit pas de cette oreille. La perte des avantages pécuniaires que lui apportaient les visiteurs ruinait le commerce local, les restaurants et les cafés. Il demanda au préfet de la Seine, le comte de Rambuteau, la levée de l’interdiction. Celui-ci était un homme délicat qui ne supportait pas le portrait grotesque qu’Héricart de Thury avait fait de la mort. Il répondit qu’il lui semblait «qu’il y aurait une sorte de profanation d’exposer ainsi aux regards les amas d’ossements rangés avec une symétrie tout à fait inconvenanre et qu’il serait peut-être immoral d’offrir à la curiosité publique un pareil spectacle peu digne d’un pays civilisé» et il refusa d’accéder à la demande, Avec l’avènement de Napoléon III et d’Haussmann les visites reprirent modestement. Elles étaient collectives et limitées à quatre par an. Mais en 1867, devant le flot des réclamations elles devinrent mensuelles.

Sept ans après elles étaient bimensuelles et le sont restées iusqu’à aujourd’hui.

L’entrée en forme de voie royale qu’avait projetée Héricart de Thury étant restée dans les cartons, celle-ci se fait aujourd’hui par un escalier de 90 marches placé au fond de la cour de l’ancien pavillon d’octroi de la place Denfert-Rochereau.

La galerie traverse la place, passe sous les consolidations de la ligne de métro, puis sous celle du chemin de fer de Sceaux; elle suit l’avenue René-Coty, frôle l’ancien aqueduc souterrain d’Arcueil construit par Marie de Médicis et qui avait dû être dévié à cet endroit à la suite d’effondrements survenus en mai 1784. Le visiteur a aussi tout le loisir d’admirer les travaux divers, effectués par le service de l’Inspection des Carrières, et de remarquer sur les piliers de soutènement les dates d’exécution de ceux-ci.

Un peu avant d’arriver à l’ossuaire on voit sur la droite un balcon ouvert sur un grand vide. Une galerie en pente douce fait communiquer deux étages de souterrains. Si l’on s’engage sur cette rampe on rencontre une sorte de puits à demi protégé par une main courante dans lequel plongent quelques marches. L’eau est d’une telle limpidité que lorsqu’elle n’est pas agitée on ne distingue pas sa présence et croyant marcher sur la terre ferme le visiteur inattentif s’y trempe les pieds avant d’avoir eu le temps de comprendre.

A quelques mètres de ce puits se trouve une surprenante sculpture. Une main malhabile a fait surgir de la pierre une ville miniature avec ses remparts, ses monuments, ses tours et ses routes. C’est le portrait de la forteresse de Port-Mahon, ville des Baléares.

Cet ouvrage fut exécuté entre 1777 et 1782 par un ouvrier de l’lnspection des Carrières qui une fois son travail de consolidation terminé s’attelait à cette tâche avec autant de patience, d’amour et d’acharnement que le facteur Cheval en mit des années plus tard pour construire son palais. Cet ouvrier s’appelait Décure. C’était un ancien soldat des armées de Louis XVI qui avait passé des années de captivité dans les casemates et les pontons anglo-espagnols de Port-Mahon. De son emprisonnement il avait gardé le goût des lieux confinés, ce qui l’incitait à demeurer au fond de son trou au lieu de rentrer chez lui à l’air libre et au soleil. S’il n’avait pas l’imagination baroque du facteur Cheval, il avait une mémoire d’éléphant et il se rappelait ses lieux d’intemement avec une précision suffisante pour pouvoir les reproduire dans la pierre,

Il travailla ainsi tout seul pendant six ans en forçat perpétuel qui a toujours besoin d’être enchaîné à quelque chose. Puis, son œuvre achevée, il entreprit de creuser un escalier pour rendre l’accès plus facile. Malheureusement il prit mal ses dispositions et le ciel de la carrière lui tomba sur la tête et le tua.

Pour conserver la mémoire de ce premier artiste naïf on plaça une inscription au-dessus de l’œuvre : «Cet ouvrage fut commencé en 1777 par Décure, dit Beauséjour, vétéran de sa majesté et fut fini en 1782.» Pendant longtemps on put voir la table de pierre sur laquelle il prenait ses repas. Le comte d’Artois en visite y fit une collation. Napoléon III s’y assit pour s’y reposer lors d’une visite des catacombes qu’il effectua en 1860. En 1867, Bismarck en voyage officiel déposa à son tour sa culotte de peau sur le tabouret de pierre. A cette époque on pouvait voir sur les murs des filaments rougeâtres qu’on disait être le sang de Décure.

Sous le 12 de l’avenue René-Coty, la porte de l’ossuaire apparaît dans une chambre assez vaste, aux piliers peints soutenant le linteau. Gravé sur celui-ci un ordre comminatoire ou un conseil prudent : «Arrête! c’est ici l’Empire de la mort» accueille le visiteur venu pour passer outre.

De l’autre côté de cette limite commencent les 11 000 mètres carrés de l’ossuaire et ses 780 mètres de galeries visitables qui font une boucle dans le quadrilatère formé par l’avenue René·Coty et les rues Hallé, Dareau et d’Alembert. Le visiteur rencontre alors la double muraille d’ossements qui va Yaccompagner tout au long de sa visite et sur laquelle des pierres gravées indiquent les cimetières d’origine : Saint-Laurent, Saint-jacques·du·Haut-Pas, Saint-jean, Saint-Leu, couvent des Carmes, etc., etc. C’est dans ce vestibule que se cachent, parmi les autres restes, ceux de l’abbé de Saint·Cyran et de la duchesse de Longueville.

Un peu plus loin, on arrive devant une sorte de puits avec une margelle en escalier. L’eau est toute proche et parfaitement limpide. Après avoir été baptisée source du Léthé, elle est appelée maintenant fontaine de la Samaritaine. En 1813, Héricart mit dans ce bassin quatre poissons rouges qui vécurent deux ans sans se reproduire. En 1886 une autre tentative fut faite avec deux cyprins et une tanche. Le résultat fut identique. Vers 1900 un naturaliste, M. Viré, découvrit dans ces eaux une faune autochtone composée de petits crustacés complètement décolorés. La crypte dans laquelle se trouve la fontaine est couverte d’ossements provenant du chamier des Innocents. Plus loin s’y mêlent ceux des cimetières Saint-Landri, Saint-Nicolas·des-Champs, Saint-Étienne-des-Grès. Les crânes de Guillaume Budé et de Madeleine de Scudéry se cachent ici au milieu des anonymes.

Sous le 2 de la rue d’Alembert, un autel de pierre copie un tombeau antique découvert en 1807. C’est la crypte du Sacellum avec les os des Innocents.

Après une nouvelle boucle, on entre dans la salle de la lampe Sépulcrale. Un piédestal supporte une sorte de coupe entre deux piliers carrés peints en noir et blanc. C’est à cet endroit qu’était placé le feu qui servait à provoquer un courant d’air, lorsque l’ossuaire était, en cours d’aménagement. Aujourd’hui les puits qui furent utilisés à descendre les ossements servent à assurer la ventilation.

Le monument suivant est le sarcophage du Lacrymatoire, également appelé tombeau de Gilbert. Il ne renferme pas les restes du poète mort trois jours après avoir écrit son quatrain célèbre mais sert, simplement, de support à celui·ci:

Au banquet de la vie infortuné convive

J’apparus un jour et je meurs

je meurs et ma ma tombe où lentement j’arrive

Nul ne viendra verser des pleurs.

Les morts de la Révolution présentent leurs crânes et leurs tibias un peu plus loin. Sortis de leur lit de chaux vive, les massacrés des prisons n’ont comme épitaphe qu’un petit monument blanc marqué «D.M 2 et 3 septembre 1792».

Sur un pilier on lit une date, 1894. La pierre où elle est gravée ferme une petite niche creusée spécialement pour recevoir le cœur du général Campi découvert le 28 juin 1893 dans une fouille de l’avenue Niel. Le cœur était enfermé dans une boîte de plomb ayant elle·méme la forme d’un cœur avec un parchemin portant l’inscription suivante : «Cœur du général de Division Baron Campi mort à Lyon le 14 octobre 1832, embaumé par M. jourdain pharmacien.» ll fut scellé dans ce pilier le 9 mai 1894.

Un petit monument indique que les ossements qui sont la sont ceux de l’église Saint-laurent, déposés le 17 avril 1871. Si l’on regarde bien on constate que le mot «déposés» a été regravé sur une inscription plus ancienne, mal effacée, Ifhistoire est curieuse et mérite d’être contée : en avril 1871, pendant la Commune, les Fédérés découvrirent dans les cryptes de l’église Saint-Laurent une grande quantité de squelettes. Les joumaux de l’époque, échauffés par les événements, se livrèrent aux plus invraisemblables suppositions, De quoi l’Eglise n’avait-elle pas été capable?... N’était-ce pas les corps de pauvres victimes de l’opium du peuple que l’on trouvait là?... En réalité ce n’étaient que les corps de pauvres victimes de leur condition humaine accumulés depuis des siècles dans le cimetière paroissial. Ceux-ci furent transférés aux catacombes selon le règlement en vigueur. Mais, après le retour de Monsieur Thiers, l’Inspecteur Général des Carrières, dont je tairai le nom, mû d’un bon zèle gouvememental, fit marquer la galerie où étaient ces ossements de l’inscription suivante : «Ossements de l’église Saint-Laurent VIOLES par les Fédérés le 17 avril 1871.» Ainsi ces communards, sabreurs de n’importe quoi, s’en seraient même pris à des squelettes! En 1880, une fois les passions apaisées on transforma le «viol» en «dépôt».

A quelques mètres de là, on trouve les victimes pré-révolutionnaires des combats de 1788, elles aussi surgies de leur chaux vive.

Dans la galerie suivante, on lit deux banalités écrites en suédois par le prince Oscar et l’archiprêtre d’Upsal qui visitèrent l’ossuaire le 7 mai 1867 en compagnie de Badinguet.

Plus loin, adossée à des fémurs, qui montrent leurs têtes comme des bouteilles de vin montrent leurs culs, on voit la pierre tombale de Françoise Gellain la petite mercière de Bicêtre qui, tombée amoureuse de Iatude qu’elle ne connaissait pas, par le seul truchement d’un billet qu’il avait lancé par-dessus les remparts de la Bastille, mit tout en œuvre, sa vie durant, pour le faire libérer et y parvint. L’Académie devant tant de courage et d’acharnement décema un prix de vertu à cette admirable midinette. (Mais on doit à la vérité de dire que ce fut autant pour narguer le pouvoir que pour récompenser la dame.)

la crypte de la Passion est la demière que l’on rencontre avant la sortie. Les demiers ossements sont ceux de l’église Saint-Jacques·de-la-Boucherie. Les crânes de dame Pemelle et de Nicolas Flamel y sont enfin réunis après toutes leurs pérégrinations. Dans cette rotonde aboutit le puits par lequel les ossements furent descendus dans les catacombes, Cette crypte fut, dans la nuit du 2 avril 1897, transformée en salle de concert par quelques poètes et esthètes chevelus, vibrant de modem rtyle et qui, las de leurs snobismes quotidiens qui consistaient à vivre avec une couleuvre ou à concubiner avec un mannequin de cire, tentèrent de renouveler un peu leurs extravagances. :Un carton d’invitation était parvenu à la rédaction des journaux parisiens : «Vous êtes prié d’assister au concert spirituel et profane qui se fera le vendredi 2 avril 1897 en l’ossuaire des Catacombes de Paris par le concours d’artistes musicaux très éminents. L’entrée sera rue Dareau 92, près de la rue Hallé dès 11 heures du soit. Pour éviter le rassemblement de curieux gêneurs, prière de ne pas ordonner l’arrêt des voitures devant la porte.» Une centaine de personnes avaient trouvé place dans la rotonde des tibias. Le peintre Brispot et son compagnon, le célèbre poète homosexuel jean Lorrain, rendaient les honneurs à des dames préraphaélites pendant que les musiciens accordaient leurs instruments, ramollis par l’humidité du lieu. Quarante-cinq exécutants intetprétèrent les marches et danses funèbres de Chopin, de Saint-Saëns et de Beethoven. L’acoustique était excellente et tout le monde sentit un délicieux frisson lui parcourir l’échine lorsque, sous la musique du poème symphonique de Saint-Saëns, on entendit les vers de Cazalis :

Zig et zig et zig la Mort en cadente

Frappant une tombe avec son talon

La Mort à minuit joue un air de danse

Zig et zig et zig sur son violon.

12

Comment, à défaut «d’or des fous » certains découvrirent du charbon dans les carrières de Sainte-Anne

Il y avait à Paris, en 1900, un excellent homme qui sous-inspectait les travaux avec un œil bleu et candide. Sa profession de sous-inspecteur lui faisait parcourir à longueur de journée, les carrières, les égouts et les dossiers. A ce jeu, il avait acquis une grande connaissance du sous-sol de la capitale et comme c’étair un esprit curieux, il profitait de ses loisirs de fonctionnaire pour quitter les sentiers battus des rapports administratifs et s’enfoncer dans les dédales de la géologie parisienne et des couloirs des Archives nationales. Après quelques années, sa culture était devenue encyclopédique. Le moindre recoin des catacombes, le plus minuscule fossile du Lutétien n’avaient pour lui pas plus de mystère que le fond de sa poche. Il savait tout sur les carrières, sur leur emplacement, sur leur profondeur, sur leur âge et la nature de leur exploitation. Et comme en 1900 Paris était éventré en tous sens par les travaux du métropolitain, ses connaissances trouvaient un terrain d’application formidable. Il suivait ainsi tous les sourènements, toutes les reprises en sous-oeuvre que les grands chantiers rendaient nécessaires. Jusqu’alors, rien ne l’avait particulièrement étonné, Les problèmes à résoudre étaient classiques et ne demandaient rien d’autre que des connaissances techniques et un peu de savoir-faire.

Or un jour, on signala que la voie du chemin de fer de Sceaux, qui avait été construite en 1846 et qui passait au-dessus des anciennes carrières d’Enfer, avait subi une légère déformation. Il y alla. Cétait un travail de routine sans grand intérêt. Il suffisait de niveler le ballast en rajoutant des cailloux et de vérifier dans les galeries d’inspection qui se trouvaient en dessous s’il n’y avait pas eu d’effondrement dû à la pluie ou au passage des trains.

Après avoir fait effectuer le remblaiement sous la voie, il descendit dans le réseau de ces vieilles carrières qui s’étendent depuis l’hôpital Sainte-Anne jusqu’au réservoir de Montsouris et dont la création remonte au XIVe ou au XVe siècle.

Le puits de descente qui existait à l’époque se trouvait au coin de la rue des Artistes. A cet endroit, tout était en ordre. Il se dirigea alors vers l’emplacement du chemin de fer en empruntant la galerie qui suit grossièrement le tracé de la rue du Saint-Gothard. Cette galerie n’avait rien de très original. Elle ressemblait à beaucoup d’autres et d’ailleurs, il l’avait déjà parcourue à diverses reprises sans lui avoir jamais accordé la moindre attention particulière. Il s’attendait à voir un effondrement quelconque, un pilier écrasé. Or, il n’y avait rien. Rien de visible. Et il était pourtant à l’aplomb de l’affaissement de la voie du chemin de fer. Il n’y avait donc rien de grave. Le sous-sol n’avait pas bougé et les désordres que l’on voyait en surface n’êtaient que l’effet de quelques mouvements de terre superficiels.

Il fit demi-tour. Puis brusquement quelque chose le frappa. Quelque chose d’insolite, qui maintenant lui crevait les yeux alors que jusqu’à présent, il n’avait jamais rien remarqué. Les parois des galeries n’étaient pas faites de pierre mais d’un mélange d’argile et de sable. Il leva les yeux, puis les baissa, Au-dessus de sa tête et sous ses pieds, les bancs de calcaires s’étendaient normalement. Mais là où on aurait dû ne rencontrer que des piliers tounés au milieu d’une vaste salle, on trouvait un réseau de boyaux étroits dont les murs verticaux étaient faits d’argile. Normalement, le banc de calcaire qui avait été exploité pour la pierre à bâtir aurait dû laisser en ses lieu et place un grand vide sous un plafond maintenu par des piliers.

Notre sous-inspecteur n’avait jusqu’alors pas pris garde à cette anomalie. Là où il aurait dû y avoir un vide, il y avait de l’argile. Autrement dit, toute cette carrière avait été remblayée. Il pensa immédiatement qu’elle avait dû l’être par les constructeurs du chemin de fer... Mais l’absurdité de cette hypothèse lui apparut tout de suite. On ne comble pas un vide sous un chemin de fer avec un matériau dont la plasticité est bien trop grande pour supporter une charge sans gicler de tous les côtés. Ce n’était pas les quelques grains de sable mélangés avec qui changeaient quoi que ce soit... D’ailleurs, au fil de sa progression, il s’apercevait qu’il se déplaçait dans un paysage totalement argileux. La lumière de sa lampe à acétylène balayait encore et toujours de l’argile. A 200 mètres de là, alors même que l’on avait quitté l’emprise de la voie toutes les salles étaient bourrées jusqu’au plafond, avec ce matériau. Il y en avait à perte de vue. Il essayait maintenant d’en apprécier la masse. Il arpentait toutes les galeries, notait les longueurs. Depuis le premier point où il l’avait vu apparaître, il effectuait un quadrillage systématique mesurant les distances, les hauteurs.

Après quelques heures de ce travail, il était arrivé à la conclusion qu’il y en avait environ 5 000 mètres cubes. Ce qui représentait une masse tout à fait considérable. Jamais il n’avait vu un remblai aussi important fait avec un matériau parfaitement homogène. Partout ailleurs, les comblements des anciennes carrières avaient été faits avec du tout-venant; avec ce qu’on avait sous la main: sables, vieilles terres, gravats de démolition.

D’où provenait cette argile et qui l’avait mise là?... Le mystère lui paraissait total. Néanmoins, il arracha une poignée de cette terre et se dit qu’il l’examinerait plus à loisir au grand jour.

Une fois remonté à l’air libre, il s’aperçut que ce n’était pas de la glaise comme il l’avait cru tout d’abord, mais un matériau plus grossier, d’une composition et d’une couleur plus frustes. On y trouvait du sable, mais également des sortes de limons et des impuretés de tous ordres. Cette argile ressemblait donc à s’y méprendre à la couche que les géologues appellent les «fausses glaises» et qui ne sont que la partie supérieure du banc pur que l’on exploitait jadis pour les poteries et autres terres cuites.

Le lecteur se souvient que ces exploitations, dans lesquelles le travail était particulièrement pénible, se limitaient aux glaises en prenant garde de ne creuser ni au-dessus, ni au-dessous, pour demeurer dans la partie la plus belle. Le lecteur se souvient aussi que cette couche d’atgile se rencontre à une profondeur plus grande que les couches de calcaire exploitées pour la pierre de taille. On se trouvait donc là dans une situation tout à fait paradoxale où une carrière de moyenne profondeur (celle de calcaire) avait été comblée avec des matériaux provenant d’une carrière d’une profondeur supérieure. On avait creusé en dessous pour remblayer au-dessus.

Le sous-inspecteur s’arrachait les cheveux. Au lieu de s’éclaircir, le mystère s’épaississait.

Il était évident que ces remblais provenaient bien de l’exploitation de la partie supérieure de l’argile. Mais reconnaître l’âge géologique de ce matériau ne permettait pas de savoir de quel endroit précis de Paris il avait été extrait, ni pourquoi on l’avait mis là. Le simple bon sens militait toutefois en faveur d’une exploitation locale. Il était en effet peu probable que ces argiles aient été extraites à l’autre bout de la ville et amenées ici pour y être enfouies. Elles avaient donc certainement été exploitées ici même. Malheureusement, cette hypothèse ne pouvait pas être vérifiée car chacun sait que les galeries des anciennes carrières d’argile se referment toutes seules dès qu’elles sont abandonnées et que l’on ne pouvait donc espérer les retrouver. On chercha, vainement, les traces d’un puits qui aurait traversé tout le calcaire pour atteindre l’étage en dessous... Rien ne subsistait. Les traces du puits devaient être masquées par les 5000 metres cubes entassés dans le vide du calcaire. Tout le Service de l’lnspection des Carrières s’avoua battu et classa cette énigme parmi les mystères impénétrables qui font la joie des historiens anecdotiers.

Mais le sous-inspecteur etait fort excité. Plus il essayait d’oublier l’affaire et plus elle revenait, triomphante, prendre possession de ses pensées et même de ses rêves. jour et nuit, sa cervelle échauffée pétrissait l’argile plastique. Il se résolut alors à faire des recherches historiques pour essayer de comprendre.

Il reprit ainsi dans les archives tous les procès-verbaux et les autorisations concernant l’exploitation souterraine des glaises. Mais rien à faire. Le mystère résistait. Aucune piste ne se dessinait.

C’est alors que le hasard eut pitié et se décida à intervenir. Pour cela, il prit la forme d’un ancien plan de Paris, celui de l’abbé Roussel, levé en 1731, et fit en sorte qu’un zéphyr malicieux le pousse sous les yeux rougis du sous-inspecteur. Celui-ci devint blême. Sur la ligne verticale, que le méridien de Paris traçait sur cette carte au sud de l’Observatoire et à l’ouest de l’hôpital Sainte-Anne, ses pauvres yeux, qui étaient maintenant devenus violets, lisaient à travers les larmes de l’émotion : «Carrière de charbon de terre.»

Tour s’éclairait. Tout devenait lumineux, il comprenait tout au moment même où il apprenait ce dont personne n’avait semble-t-il jamais parlé; l’existence d’une mine de charbon dans l’enclos de l’hôpital Sainte-Anne.

Il chercha en hâte sur dautres plans pour découvrir la date de création de cette exploitation. Mais il n’alla pas loin. Seul le plan précédent, celui d’un autre abbé Delagrive, publié en 1728 portait la même indication. Les autres cartes plus anciennes restaient muettes. Aucune mention particulière n’était inscrite. Dans l’autre sens, en descendant le cours du temps, on constatait que le plan de Deharme de 1763 indiquait encore la carrière de charbon de terre mais celui de Vemiquet de 1790 ne l’indiquait déjà plus. On pouvait alors en conclure que l’exploitation avait duré une trentaine d’années.

L’origine géologique de ce charbon de terre était bien connue du sous-inspecteur. Il s’agissait en réalité de «lignite», c’est-à-dire d’une sorte de charbon de formation récente qui provient de la décomposition des bois fossiles et que l’on rencontre inclus sous forme de rognons dans les fausses glaises. Ce lignite se trouve généralement en petite quantité dans toute la formation géologique de ces argiles. Il est même très souvent associé à la pyrite, l’or des fous. Outre la faculté qu’elle a d’échauffer les cervelles cette pyrite a la propriété de s’échauffer elle·même lorsque, après avoir passé des millions d’années enfouie dans le sous-sol, on la met brutalement en contact avec l’oxygène de l’air. C’est ainsi que lors du creusement du tunnel de la ligne de petite ceinture, sous le parc Montsouris, ces pyrites enflammèrent les lignites et un début d’incendie se déclara dans le sous-sol.

Ce lignite parisien avait ainsi, si l’on peut dire, obtenu ses lettres de noblesse et il était bien connu des géologues, mais un peu comme une curiosité, comme un objet de vitrine pour cabinet de physique. Tout le monde ignorait qu’il avait fait l’objet d’une exploitation industrielle à Paris. ll avait fallu pour cela qu’il soit en quantité et en concentration suffisantes.

Le sous-inspecteur s’efforça de reconstituer son histoire. Le gisement avait dû être découvert fortuitement par des glaisiers qui, au cours du forage d’un de leurs puits, avaient traversé une couche de lignite importante posée au-dessus de la couche de glaise qu’ils voulaient extraire. Surpris de la taille inusitée de ces inclusions, qu’ils avaient par ailleurs l’habitude de rencontrer fréquemment dans leur travail, ils avaient décidé d’en faire l’exploitation. Pour cela, ils remonraient à la surface du sol ce lignite avec sa gangue, c’est à-dire contenu dans les argiles, le séparaient de celles-ci, puis redescendaient cette gangue par un autre puits qui débouchait dans les anciennes carrières de calcaire ou on venait de les retrouver.

Le gisement devait être important puisque les déchets formaient maintenant une masse de 5 000 mètres cubes. Pour déterminer l’extension précise de cette exploitation, notre sous-inspecteur se lança dans un travail de bénédictin. Toutes les galeries dans le calcaire furent très exactement nivelées pour établir leur cote précise. Et il s’aperçut alors que son hypothèse se vérifiait et que toute une partie de ce banc s’était affaissée par rapport à la cote qu’il avait aux alentours, et qu’il formait maintenant une sorte d’entonnoir dont le centre se trouvait à l’angle sud-ouest de l’actuel asile. En effet, le calcaire miné par l’extraction de l’argile qui se trouvait sous lui, puis chargé ensuite du poids des déblais, s’était affaissé légèrement. Les bords de cet entonnoir à pente très douce marquaient ainsi les limites de l’exploitation du lignite. Le sous-inspecteur put alors publier un plan sur lequel on peut voir que l’exploitation s’était étendue sur une zone limitée par la rue Dareau, la rue Cabanis, la rue de la Santé, l’avenue Reille et la rue de la Tombe-Issoire.

Une fois achevé ces travaux et passé le premier moment de surprise, il en vint tout naturellement à se demander les raisons de cet oubli de l’histoire.

Comment se faisait-il qu’aucune chronique n’ait rapporté l’existence de cette mine? Les archives de l’Inspection des Carrières étaient muettes ou alors elles avaient disparu. Il semblait en être de même pour les règlements de voirie. Quant aux éventuels clients des charbonniers, ils demeuraient inconnus. Les industries qui utilisaient le charbon de terre au XVIIIe siècle, l’importaient des bassins houillers. L’incendie des archives de Paris en 1871 avait peut-être fait disparaître les documents...

Après quelques autres recherches infructueuses, il s’aperçut que la preuve de son existence pouvait être faite d’une autre manière et qu’elle avait laissé d’autres traces qu’un entonnoir dans le sol et un dessin sur un plan. En effet, l’ancienne route d’Orléans, qui porte aujourdhui le nom d’avenue du Général-Leclerc, était jadis bordée de moulins dont la création de certains remontaient au XIVe siècle. Aux XVIIe et XVIIIe, ils faisaient également office de cabarets et les Parisiens leur rendaient souvent visite pour vider une bouteille ou danser le dimanche. Et ces moulins s’appelaient Marjolaine, Mocque-Souris, Croix du Gard, Tour de Vanves, Moliniste, Sans Soucy, Moulin Vert, Moulin des Carrières, et Moulin des Charbonniers. Ainsi donc, la corporation des charbonniers avait travaillé là suffisamment longtemps pour donner son nom à un cabaret. Car ce «Moulin des Charbonniers» s’inscrivait déjà sur les plans qui ne portaient pas encore la trace de la mine. Mais il y avait encore mieux. En cherchant dans les chroniques portant sur la création de l’hôpital Sainte-Anne, on apprenait que celui-ci avait été fondé par Marguerite de Provence, veuve de Saint Louis, dans un enclos qui s’appelait «Enclos de la Charbonnerie».

L’origine de la mine remontait donc très loin. Et en réalité, si la tradition s’était perdue de l’existence de ces carrières de lignite, c’est parce que leur production n’était pas très élevée et que seuls les pauvres utilisaient ce combustible. Il brûlait mal et faisait beaucoup de cendres. Aussi lui préférait-on le bois dont Paris faisait une consommation importante. Cette mine, comme d’autres dont l’abbé Expilly nous signale l’existence aux alentours de Paris (dans son Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, paru en 1768 à Amsterdam), existait depuis fort longtemps, mais n’était mise en exploitation que lots des hivers très rigoureux ou lors des crises d’approvisionnement en bois comme on en connut au XVIIIe siècle. Sébastien Mercier nous dit que «le bois a manqué tout à coup à Paris le ler mars 1783. On n’en avait plus pour de l’argent. Il fallut mettre un commissaire dans les chantiers pour empêcher les marchands de faire la loi. Les charretiers eux-mêmes exigeaient six livres pour la voiture qu’on ne leur payait que vingt sols la veille [...]. Cette disette imprévue fera songer sans doute aux moyens de trouver un chauffage moins exposé aux revers.»

On voit que la crise de l’énergie ne date pas d’aujourd’hui.

IIIe PARTIE

Les Egoûts

14

Comment l’eau de pluie se fit citadine

L’eau de pluie est comme les pigeons voyageurs.

En quelque endroit qu’on l’abandonne, elle retrouve toujours le chemin de la maison. On ne connaît pas d’exemples où elle se soit perdue en route. Avec obstination et de haut en bas, elle trace sa route. Si d’aventure on l’entrave ou qu’on essaie de la piéger dans une zone creuse, elle ne perd pas de vue sa destination. On peut avoir l’impression qu’elle fait la pose mais ça n’est qu’une illusion. En réalité, elle rassemble ses forces. Elle rappelle ses réservistes, monte, emplit, s’étend puis déborde en passant par-dessus le point le plus bas. Ensuite, elle reprend sa route. Tranquille comme Baptiste ou furieuse. Ca ne dépend pas de l’humeur, ça ne dépend que de la pente.

Quand la nature est vierge, l’eau a le chant libre. Elle s’installe comme elle l’entend. Puis quand les hommes interviennent, la musique change. Les obstacles apparaissent. La pente devient anguleuse, zigzagante. Son profil est bosselé par les rues, les maisons, les murailles. L’eau est contrainte de tenir compte de tout cela. Car l’eau veut rejoindre la rivière. Arriver un peu au-dessus d’elle pour plonger dans son lit sans effort.

Aussi les hommes construisent-ils leurs villes à flanc de coteau ou sur des buttes. Malheureusement pour eux, la ville en se développant oublie les règles simples et ne respecte plus le modus vivendi. Elle en arrive, en se bâtissant, à abandonner les conditions de salubrité pour des avantages commerciaux ou sociologiques. Qu’importe la boue si le négoce marche bien...

Les habitants s’installent alors n’importe où en parant au plus pressé. Ils créent des bouts de fossés, pour faire un drain, c’est-à-dire une pente artificielle, qui renvoie comme une malpropre (ce que d’ailleurs elle est devenue) l’eau qui les gêne chez le voisin d’en dessous. Lequel voisin d’en dessous fait de même. Et chacun se repasse le bâton merdeux. Jusqu’au dernier, le pelé, le galeux qui étant trop bas ne peut plus le transmettre à personne. C’est ainsi que les bas quartiers des villes engendrent les bas-fonds.

Ainsi petit à petit, un réseau hydrographique artificiel, aussi compliqué que les nervures d’une feuille, va apparaître dans chacun des bassins versants de la ville, Ce réseau est beaucoup plus détaillé que ne l’était le précédent, livré aux simples lois naturelles. Cest devenu une dentelle avec la finesse filiforme des petits ruisseaux du centre des rues et les empâtements des zones basses où s’étalent les marais.

Car les sols sont maintenant imperméabilisés du fait des constructions et la pluie ne s’infiltre plus guère. Toute l’eau ruisselle et les filets sont innombrables.

C’est l’histoire des égouts. Ils sont nés de la pluie et seraient restés rivières s’ils n’avaient pas traversé la ville. Comme les bons sauvages, ils se sont pollués au contact de la civilisation. Ils ont attrapé la gangrène. Ils se sont mis à sentir mauvais. Alors on les a enterrés et ils sont vraiment devenus égout, prenant par-là même une assez étrange noblesse. Le père Hugo nous le dit : «L’égout c’est la conscience de la ville. Tout y converge et s’y confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres mais il n’y a plus de secrets. Chaque chose a sa forme vraie ou du moins sa forme définitive [...]. Le masque de Bazile s’y trouve, mais on en voit le carton et les ficelles, et le dedans comme le dehors [...]. L’effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d’or qui sort du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicide, un fœtus livide roule enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le Mardi-gras à l’Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d’une pourriture qui a été la jupe de Margoton; c’est plus que de la fraternité, c’est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille. Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout. Cette sincérité de l’immondice nous plaît et repose l’âme. Quand on a passé son temps à subir sur la terre le spectacle des grands airs que prennent la raison d’État, le serment, la sagesse politique, la justice humaine, les probités professionnelles, les austétirés de situation, les robes incorruptibles, cela soulage d’entrer dans un égout et de voir de la fange qui en convient.»

Mais avant d’entrer dans les égouts comme dans une fosse de vérité pour y voir s’écrouler les fausses apparences, encore faut-il qu’ils existent. Et cela, c’est une longue histoire.

15

Où l’on voit les égouts naître dans la douleur

L’histoire de Paris se lit sur son visage.

Les siècles successifs ont gravé dans son plan la trace, qui subsiste encore, de ses fortunes et de ses vicissitudes.

La ville traversa le Moyen Age claquemurée comme dans une place forte. D’innombrables armées vinrent battre ses murailles. A l’abri derrière elles, elle fit le dos rond et monta ses maisons puisqu’elle ne pouvait les étendre. Les enluminures des Très Riches Heure: de jean de Berry et les peintures de Fouquet nous montrent une farouche forêt de tours, de créneaux, de mâchicoulis à pic sur la campagne enveloppant avec une espèce de tendresse protectrice un aimable bouquet d’églises, de flèches et de palais ciselés comme des reliquaires. Comme la carapace d’un insecte, ces murailles tombent régulièrement lorsqu’elles deviennent trop étriquées et font place à une nouvelle enceinte. A l’intérieur de celles-ci, la ville se développe selon un urbanisme de forteresse avec un parti plus défensif que convivial. Rues étroites, tortueuses donnant à son plan l’aspect d’une craquelure de faïence.

Tout l’espace est occupé. S’il existe des jardins, des vignes ou des vergers, ils sont clos de murs. Les places n’existent pas. Elles sont minuscules, réduites à l’état de carrefour. La place de Grève est une exception. Il faut attendre le XVIe siècle et Henri IV pour que le calme politique entraîne l’0uverture de la ville. L’urbanisme change fondamentalement. Pour la première fois, on ordonnance des places, on crée des rues rectilignes, des dégagements. La ville s’aère sur les faubourgs. Ce nouveau plan fait figure de jardin à la française avec le triangle de la place Dauphine et le carré de la place Royale (place des Vosges). Mais il ne se superpose pas au précédent. Il se juxtapose. Et l’urbanisme de la ville fermée va cohabiter avec l’urbanisme de la ville ouverte pendant encore trois cents ans. la forteresse ancienne avec ses ruelles impénétrables restera ce qu’elle était jusqu’à Haussmann.

C’est donc dans une ville aux rues étroites et sinueuses qu’il faudra, durant tout le Moyen Age, résoudre le problème de l’évacuation des eaux sales et des ordures. Dans une ville où la ligne droite n’existe pas, il va falloir tenter d’ordonner le labyrinthe des écoulements qui ne connaît d’autre fil que sa pente.

L’humidité permanente va envahir la ville. Lorsqu’en été on observe Paris depuis les hauteurs de Montmartre, on voit s’élever au-dessus de lui le nuage des évaporations qui se mêlent aux fumées. Dans les bas quartiers, l’eau ne s’écoule plus. la hauteur des maisons empêche l’air et le soleil de pénétrer, Seules les canicules estivales arrivent à assécher ce marais. Le reste du temps, l’eau stagne en flaques dans lesquelles se déversent toutes les excrétions. La fermentation de ces bouillons empoisonne l’atmosphère. Paris vit dans sa boue. Elle devient sa marque et son parfum sui generis. Montaigne en voyage dans la capitale nous dit que le principal soin qu’il a de se loger «c’est de fuir l’air puant et poisant. Ces belles villes, Venise et Paris, altèrent la faveur que je leur porte par l’aigre senteur, l’une de son marets, l’autre de sa boue».

La tradition veut que Philippe Auguste ait été le premier à tenter de trouver une solution à cet embourbemenr. Incommodé dans son Louvre par la puanteur des rues qui montaient jusqu’à ses augustes narines, il résolut de faire paver celles-là. L’inrention était royale mais la réalisation resta modeste. Seule la croisée de Paris, entre le Louvre et le grand Châtelet, bénéficia de ce pavage. Mais il eut sur l’assainissement de ce quartier une conséquence heureuse puisque, en même temps que l’on dallait les chaussées, on dalla le fossé central. Au lieu d’un cloaque serpentant au milieu des rues et s’étalant dès que la pente venait à manquer, on avait maintenant un canal à l’air libre de section carrée qui permettait de maintenir les écoulements. Le franchissement se faisait par le moyen de ponceaux en pierre, mais le plus souvent ce service était assuré par de simples planches jetées en travers. Si cette canalisation apportait un progrès important en ce qu’elle évitait les flaques et les bourbiers, du moins pendant les périodes où il ne pleuvait pas trop, son manque de pente congénital n’évitait pas les stagnations. Des produits de toutes espèces s’accumulaient alors et entraient en décomposition. Les malheureuses rigoles étaient comblées en l’espace de quelques jours et la boue putride et ttiomphante reprenait le haut du pavé. Il était indispensable de curer, de nettoyer, d’entretenir en permanence. De cela, tout le monde en convenait. Mais quant à savoir qui devait payer, c’était une autre affaire. D’autant que bon nombre des pollutions que l’on constatait provenaient de la réception des boues de l’amont. Les bas quartiers souffraient autant des écoulements joyeusement anarchiques des zones élevées que de leurs propres rejets. Les habitants en tiraient la conclusion qu’ils ne commenceraient à payer les curages que lorsque les autres y participeraient. La chicane s’était emparée de l’affaire et débattait des droits et devoirs des riverains des égouts. Qui paierait? Ca n’étalr pas l’affaire du roi qui n’était à cette époque qu’un habitant plus fortuné que les autres mais sans beaucoup plus de droits.

Cela aurait pu être l’affaire de la ville représentée par le prévôt des marchands. Mais l’édilité avait déjà en charge un certain nombre de services et en particulier celui des fontaines.

Les services des ordures et des eaux sales étaient de fait laissés à l’initiative privée. Cette initiative privée pouvant d’ailleurs être de nature publique et charitable. Le roi avait offert des pavés et des fossés sur sa cassette personnelle, les congrégations religieuses faisaient de même, mais c’était pure bonne volonté de leur part. La ville, elle, se contentait d’établir un règlement de police, Les ordures ménagères, les déchets d’abattoirs (à cette époque les bouchers tuaient les bêtes au milieu des rues), les déchets des halles aux poissons devaient être envoyés hors les murs, dans des lieux affectés à cet usage que l’on appelait «voiries». Le transport était bien sûr à la charge du pollueur. Les eaux usées et pluviales suivaient, pour leur élimination, un régime un peu identique.

La propriété des fossés d’assainissement, maçonnés ou non, n’était pas nette. Ils appartenaient aux propriétaires du fond qu’ils traversaient. Ceux-ci étaient donc libres de faire tout ce qu’ils voulaient pour autant que ce ne soit pas contraire aux dispositions de la réglementation générale. Mais les lois ne servent à rien si on ne peut les appliquer.

Et les interdictions n’étaient plus alors que des gageures que le guet pouvait tout juste faire respecter durant la journée. La nuit apportait toutes les permissions et le jour se levait sur de nouvelles souillures qui mettaient le soleil à profit pour commencer leur pourrissement.

Le régime de l’écoulement de ces eaux était donc complètement anarchique en raison de la dispersion des responsabilités. Les choses se faisaient n’importe comment selon les bonnes ou les mauvaises volontés de chacun.

Mais surtout les intérêts locaux particuliers dominaient. Sur le trajet d’un même égout, qui, lui, suivait sa pente vaille que vaille, les réalisations étaient souvent contradictoires.

Les premiers efforts faits pour améliorer le système, le furent à l’initiative d’Hugues Aubriot, prévôt des marchands sous Charles V. Cet homme autoritaire était très conscient que l’élimination des eaux sales ne pouvait, compte tenu de la réalité hydraulique, se satisfaire de solutions inviduelles comme pour le transport des ordures. Par l’effet de son énergie, il convainquit les échevins de la nécessité de ne pas laisser la construction des fossés à la seule initiative privée. Il les convainquit également que le fait d’enterrer les égouts aurait le double avantage d’éviter les puanteurs et d’empêcher les habitants d’y jeter n’importe quoi, puisqu’on limiterait par des barreaux la dimension des bouches d’accès. C’est ainsi qu’il commença à voûter les égouts qui traversaient les lieux publics.

La peste de 1348 l’avait sans nul doute aidé à entraîner les adhésions tout comme le choléra de 1832 aidera Haussmann à faire triompher ses projets d’assainissement modeme.

En effet, l’idée avait germé dans les esprits qu’il pouvait y avoir une relation de cause à effet entre les miasmes, comme on disait dans le langage du temps, et les épidémies. Les survivants, qui pensaient avoir échappé à la mort grâce à un chiffon imbibé de vinaigre sous le nez et une cassolette de résine fumante à la main, étaient devenus très sensibles aux odeurs, aux brouillards, aux vapeurs et à toutes ces choses impalpables que la maladie utilisait pour se répandre. Qu’on leur proposât d’enterrer tout cela ne pouvait que les satisfaire, et la peur de la mort les rendait généreux.

Malheureusement, la volonté d’enfouir fit oublier qu’un égout n’accroît pas sa pente parce qu’on le couvre et que le curage restait nécessaire.

Curer un égout à ciel ouvert est une opération assez rebutante mais cuter un égout enterré, quand il n’a qu’un mètre vingt à un mètre trente de haut, devient une sorte de reptation ignoble. Or, ça on l’oublia, comme on oublia au cours des décennies qui suivirent, de tenir les plans précis de ce que l’on faisait. Aussi assez rapidement les égouts s’engorgèrent, débordèrent et l’on vit réapparaître les lacs putrides avec leurs émanations puantes et le spectre de la mort noire réapparut au-dessus de la ville.

Henri II tenta a la faveur de quelques années sèches de faire établir le plan de cette terra irzragnita, Il dut y renoncer. L’horreur du lieu épouvantait les ouvriers. Se glisser dans ces égouts couverts relevait de l’inconscience ou, ce qui est d’ailleurs à peu près la même chose, du courage surhumain.

Colbert ayant un peu plus tard confié la charge du curage au lieutenant de Police, quelques bonnes âmes suggérèrent d’y faire travailler des galériens. Les premiers que l’on fit descendre, se disant sans doute qu’ils n’avaient plus grand-chose à perdre, se mirent à faire la planche dans la fange pour voir de quel côté coulait le courant. Celui-ci, bon bougre, les entraîna vers la Seine. Ils arrivèrent ainsi sur les berges en puant effroyablemenr la merde. Mais elle avait pour eux un parfum de liberté et l’odeur suave des aurores aux doigts de rose. La gangue dont ils étaient revêtus avait un double effet bénéfique. Son odeur éloignait le mouchard ou le policier le plus enrhumé et faisait complètement disparaître la couleur écarlate de leur uniforme de forçat. Les badauds regardèrent de loin ces ouvriers crottés avec un mélange d’admiration et de répulsion. Ils les virent monter dans une barque et disparaître à l’0uest en direction du Havre dans un nuage de mouches vertes qui faisait un très bel effet avec les couleurs chaudes du soleil couchant. Tirant la leçon de ce premier échec, le lieutenant de Police commença par placer des gendarmes à toutes les issues avant de faire descendre le second contingent de galériens. Ceux-ci ne trouvant sans doute pas de solutions pour résister à l’asphyxie en profitèrent pour mourir.

Après ce double échec, on reprit les bonnes habitudes et on abandonna dorénavant le curage aux orages qui, eux, n’avaient pas de ces vulgarités-là.

La création d’égouts nouveaux et la couverture des anciens se poursuivirent avec une lenteur désespérante. L’extension de la ville était infiniment plus rapide que celle de ses offices. La population augmentait et avec elle les rejets, Les rues, redevenues au XVIIe siècle un véritable bourbier, avaient fait naître un nouveau métier : le pontonnier volant. I’investissement était modeste: une simple planche, et l’apprentissage rapide: il suffisait de tendre la main. Moyennant cela, ces passeurs s’installaient dans les zones bourbeuses ou à côté des égouts ouverts et faisaient traverser les bourgeois. Il en coûtait un sou. Passez! Payez! Mais ce franchissement à péage n’était pas toujours sans risque. Après quelques heures la planche devenait visqueuse et la main du passeur qui devait vous aider était moins assurée.

Les jours de déluge, c’était du délire:

Pour traverser la rue au milieu de l’orage

Un ais sur deux pavés forme un étroit passage

Le plus hardi laquais n’y marche qu’en tremblant

Il faut pourtant passer sur ce pont chancelant

Et les nombreux torrents qui tombent des gouttières

Grossissant les ruisseaux en ont fait des rivières.

«Paris sera toujours Paris!» La boue de Boileau a la même odeur que celle de Montaigne.

En trois siècles, on n’a couvert que 3 kilomètres d’égouts et il en reste 8 à ciel ouvert,

Au XVIIIe siècle, les choses vont s’accélérer puisqu’en 1789 le réseau atteint 26 kilomètres. Turgot a fait aménager le ruisseau de Ménilmontant qui fut jadis le fossé de Sainte-Opportune avant d’être transformé en cloaque par Aubriot. Il a été élargi à 2 mètres, dallé et muraillé. On a en outre créé un réservoir d’eau dans la partie haute à l’endroit précis où se trouve aujourd’hui le Cirque d’Hiver. Un volume d’eau considérable fourni par les sources de Belleville est stocké ici : 22 000 muids (6 000 mètres cubes). Ils permettent par le moyen d’une lâchure soudaine de créer un effet de chasse qui entraîne les boues. Non seulement cet apport d’eau claire permet de diluer la fange, mais ces rafales de courant doivent venir a bout de toutes les stagnations. Le progrès est considérable. Le roi en personne vient visiter l’installation accompagné par le corps municipal. La chronique rapporte que Louis XV resta une grande demi-heure à contempler le réservoir et à s’en faire expliquer le mécanisme.

Comme on mesure toujours l’intérêt que les grands de ce monde accordent aux choses par le temps qu’ils passent à feindre de s’y intéresser, force est de constater que cette réalisation enthousiasmait Sa Majesté.

Elle n’était pas la seule. La spéculation foncière a tôt fait de sentir l’intérêt que présente ce collecteur dont on espère qu’il s’affranchira, grâce à l’effet de son courant, de toutes les odeurs putrides qui empoisonnent encore le reste de la ville.

Les quartiers voisins s’étendent alors rapidement. Un banquier du nom de Delaborde va faire couvrir à ses frais le canal dans toute la traversée de sa propriété. C’est ainsi que va naître la Chaussée-d’Antin. Il peut alors lotir sur ses terrains assainis. Des lettres patentes datées de 1770 l’autorisent à ouvrir des rues sur la voûte qu’il vient de construire. La ville qui n’est toujours pas capable de reconnaître l’ensemble de son réseau d’égouts souterrains en tire les leçons qui s’imposent et interdit toute construction sur l’égout même. Ce collecteur restera sous les rues, ce qui simplifiera grandement ses réparations et garantira mieux sa solidité. La région change de visage et change de destination. Là où n’existait qu’un «ruisseau de merde» selon l’expression de Sébastien Mercier, jaillit un quartier chic où vont s’installer les bas de soie de la haute finance. On construit à tour de bras et on ouvre des mes comme on ouvre des portes. En 1790, le plan de Vemiquet montre que le grand égout, que l’on a méme été iusqu’à baptiser Grand Canal, est totalement couvert depuis le château d’eau jusqu’à la fin de la rue de Provence.

Mais ces couvertures luxueuses, ces noms de baptême pompeux ne cachent pas la nature profonde de ce canal qui persiste à manquer de pente. ll s’engorge facilement. Ses avaloirs fonctionnent à l’envers et deviennent alors des vomitoires.

En 1802, la Seine est en crue. Elle remonte dans l’égout de ceinture et l’on voit toutes les bouches cracher la fange. Sur son cheval, Louis XIV contemple à ses pieds la place des Victoires submergée par ces vomissures. Les quartiers neufs sont sous les eaux. Ca n’est pas nouveau pour les Parisiens qui subissent les crues depuis que la ville existe, mais ce qui est original et répugnant, c’est que l’eau se répand en remontant des égouts. Ces dégorgements font horreur et tout le monde s’indigne d’une semblable malpropreté. Mais qu’y faire? Comment éviter ces reflux et débarrasser enfin Paris de ses excrétions puisque personne ne sait comment fonctionne le réseau? Personne n’est capable de dire lorsqu’on se trouve sur les limites de bassins versants de quel côté l’eau doit couler. Personne ne connaît le tracé exact des conduites. Leur pente, leur section, leur état de délabrement, les branchements qui s’y sont faits, les puits perdus qu’on y a creusés 2 tout est mystère et tout est frayeur.

Mais en 1805 on est sous l’Empire.

Le courage est à la mode. La Grande Armée est au lendemain de Marengo et à la veille d’Austerlitz. L’Europe est conquise. Les rois tremblotent dans leurs châteaux. Paris extatique contemple le Corse avec les yeux de Chimène.

Il est inconcevable que seuls les égouts résistent.

Alors, un homme sort de l’ombre. Il s’appelle Brunesseau, ll a 56 ans et il est depuis le Consulat inspecteur des travaux de la Ville. ll décide de reconnaître le réseau d’égouts, d’en faire le levé topographique et d’apporter les améliorations nécessaires.

Vaste programme z 70 ans seront nécessaires pour le réaliser.

La première tâche que s’était assignée Brunesseau était de comprendre. Il commença donc son travail par une simple reconnaissance. Sa première idée fut de remonter l’égout depuis son débouché en Seine jusqu’à sa source comme le ferait n’importe quel explorateur. Mais il ignorait, comme tout le monde, à quel point ces souterrains étaient engorgés. Les égoutiers avançaient en enfonçant dans une boue fétide et compacte dont l’épaisseur augmentait au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la Seine. Si la marche était aisée dans les premiers mètres, elle devenait rapidement impossible lorsque cette boue atteignait les genoux. Arracher son pied à la fange demandait un effort épuisant alors même que s’élevaient des exhalaisons mortelles.

Brunesseau reconnut qu’il serait impossible de poursuivre l’exploration si l’on ne menait pas parallèlement le nettoyage. Faute de désembourber en même temps que l’on avançait, on n’irait jamais au bout de la tâche. Dans ces conditions, il fallait inverser le sens de la visite et procéder d’amont vers l’aval. On pourrait ainsi, grâce à des systèmes de raclettes, pousser la boue devant soi. Cest ce qui fut fait. Brunesseau et ses vingt bonshommes pénétrèrenr dans la partie haute de l’égout du Grand Hurleur par un de ces énormes avaloirs que l’on rencontrait au beau milieu des carrefours, lâ où convergeaient l’ensemble des ruisseaux.

A cette époque, les chaussées étaient encore fendues, leur profil transversal était celui d’un V. Les bouches d’égouts s’ouvraient verticalement au milieu des chaussées. Elles étaient protégées par des grilles carrées que l’usure avait rendues lisses et glissantes, ce qui faisait dérape: les voitures et s’abattre les chevaux. Ces points bas et leur bouche s’appelaient des «cassis». Parfois 4 bornes de pierres placées aux 4 coins du carré protégeaient les passants ou préservaient la grille. On ne sait pas trop.

Voir une vingtaine d’hommes s’engouffrer dans une de ces gueules béantes emplit les badauds d’effroi et d’admiration. Ces hommes en étaient dignes. Car après quelques mètres de progression deux ou trois d’entre eux durent être évacués. Les gaz de décomposition rendaient l’atmosphère délétère, Il fallut recourir à un système de ventilation forcée. On utilisa celui des carriers qui consiste à allumer un feu dans la galerie pour créer un courant d’air. On descendit donc dans chacune des bouches des braseros dans lesquels brûlait de la résine. On se disait que les fumées balsamiques qui s’ajouteraient au courant d’air ne pourraient qu’avoir un effet bénéfique. La visite put continuer, mais lorsqu’on dépassa les limites susceptibles de recevoir un vague éclairage par les avaloirs, une partie du personnel refusa d’avancer. Les quantités de boues qu’il fallait manipuler étaient telles qu’un découragement profond s’empara de tous.

Nettoyer ces écuries d’Augias était un travail de Titan, pas un travail d’homme. Les odeurs étaient épouvantables, les lantemes s’éteignaient sans cesse par manque d’oxygène. Les hommes devaient respirer le plus près possible du plafond pour échapper à la nappe lourde de gaz carbonique que les feux de résine ne parvenaient pas toujours à évacuer.

Mais rapidement on s’aperçut que l’on pataugeait dans un trésor. Ce tas d’0rdures qui depuis mille ans pourrissait dans ces souterrains recelait plus d’or qu’aucun de ces hommes n’en avait jamais vu. Mille ans de pièces qui roulent dans le ruisseau et tombent à l’égout, mille ans de bijoux perdus, de bourses éclatées, de vaisselle égarée se retrouvaient ici dans la pureté inaltérable de leur métal précieux. Le même principe qui fait que l’or plus dense s’accumule au fond de la battée alors que le courant d’eau entraîne la boue et les sables, faisait qu’on trouvait là un trésor inattendu. Il fut décidé que toutes les découvertes faites dans la boue resteraient la propriété des égoutiers er le travail reprit avec une ardeur nouvelle. On institua un système de surveillance rigoureux : lorsqu’ils remontaient à la surface, les égoutiers devaient se dévêtir complètement et déposer entre les mains d’un greffier les trouvailles de la journée qui étaient ensuite équitablement partagées. Malgré cela, quelques fraudes eurent lieu. Certains n’hésitant pas à avaler, pour les dissimuler à la fouille, des pièces dont la valeur supposée leur faisait oublier la nature de la gangue dans laquelle ils les avaient découvertes.

La reconnaissance des égouts se poursuivait en même temps que leur curage. Il fallait arpenter, noter les entrées d’eau, les branchements, mesurer les hauteurs sous clef, les largeurs, établir un nivellement général, déterminer les cotes des radiers et celles des rues qui se trouvaient au-dessus. Il fallait reconnaître et noter les points de partage. Enfin établir un plan de récolement précis dans des conditions extrêmement pénibles, à l’intérieur de couloirs où il n’était pas possible de rester debout compte tenu de la faible hauteur des voûtes. Ce travail dura 7 ans.

Brunesseau put établir une véritable archéologie des égouts. Des pierres gravées balisaient le passage des égoutiers de Henri Il en 1550, d’autres marquaient les réalisations successives des murailles et des voûtes en 1600, 1650 et 1740. Signatures dérisoires englouties dans la fange. Il rencontra aussi des choses surprenantes qu’il ne raconta pas toutes lorsqu’il fit son rapport écrit au préfet de Police mais que l’on apprit plus tard, soit par un de ses ouvriers que Victor Hugo cite dans Les Misérables, soit par la narration que son gendre Nargaud en fit à un de ses amis, qui la rapporte dans des mémoires inédits.

Ainsi, sous le Palais de justice, il trouva des sortes de niches qui s’ouvraient directement sur l’égout. Elles s’avérèrent être d’anciens cachots. Un carcan de fer pendait encore dans l’une de ces cellules. Qui avait pourri ici, scellé à la muraille suintante? Mystère… Un peu plus loin, c’était le squelette d’un orang-outan évadé du jardin des Plantes en 1800, Il avait épouvanté durant quelques jours les habitants de la rue des Bemardins qui l’avaient pris pour une apparition du démon. Ce pauvre diable était venu mourir dans l’égout, noyé ou asphyxié. Mais la chose la plus étrange fut la découverte d’une espèce de chiffon accroché aux piques d’une grille intérieure du «Grand Canal». Personne n’aurait, au premier abord, eu l’idée de décrocher cette loque s’il n’était apparu que l’étoffe était très fine et surtout qu’elle était brodée, On y distinguait assez nettement une couronne héraldique et sept lettres : LAVBESP. Cétait une couronne de marquis, Après quelques recherches, il apparut que les lettres signifiaient Laubespine. Brunesseau avait sous les yeux un fragment du linceul de Marat. En effet celui-ci, dans sa jeunesse, lorsqu’il était encore médecin en Écosse, avait eu pour maîtresse la marquise de Laubespine. De ses folles amours, il avait conservé un drap de lit, Était-ce une épave, était-ce un souvenir? Toujours est-il qu’après son assassinat, comme c’était le seul linge un peu fin qu’on ait trouvé dans ses affaires, on l’y avait enseveli. Marat et son suaire, peut-être encore imbibé des voluptés passées, avait ensuite gagné le Panthéon pour y reposer dans la gloire. Repos qui fut de courte durée, car après Thermidot, le cadavre fut arraché à son tombeau. Et brutalement, son linceul en pièces réapparaissait au fond du cloaque. Si l’on en croit Hugo, Brunesseau laissa la guenille où elle était. «ll faut laisser aux choses du sépulcre la place qu’elles choisissent. Une marquise y avait dormi, Marat y avait pourri, elle avait traversé le Panthéon pour aboutir aux rats de l’égout,»

En d’autres endroits, ces égouts avaient des allures de tanières. De nombreux boyaux secs existaient. Branchements en cul-de-sac qui ne desservaient rien, mais qui n’étaient accessibles que par l’intérieur. Parfois, un semblant de soupirail, fente minuscule, aérait ces sortes de chambres. On trouvait des crochets rouillés auxquels pendaient encore des lanternes, des ustensiles divers, des résidus de paillasses qui servaient de nourriture aux rats et des armes graissées prêtes à servir. Tout montrait qu’il existait là des lieux de villégiature secrète.

Ces égouts n’étaient donc pas tout à fait ce monde épouvantable qui tebutait les plus courageux. Des hommes y avaient vécu et y vivaient sans doute encore. A la réflexion, il fallait être sot pour s’en étonner. De tout temps, les lieux maudits sont le repaire des gens qui se cachent. Tous ceux qui ont quelque chose à redouter de la police vont se terrer dans ces endroits secrets. la campagne a ses grottes et ses forêts, Paris avait ses égouts et ses carrières. Cétait la succursale de la Cour des Miracles ou de l’asile politique. Ces cachettes avaient vu défiler successivement les maillotins au XIVe siècle, les tire-laine au XVe, les huguenots au XVIe, les illuminés de Saint-Médard au XVIIe, les chauffeurs au XVIIIe. Lacenaire et le Maître d’Ecole s’y trouvaient peut-être encore.

Un nombre important de maisons avaient un passage direct. Cétait une porte ou une trappe. Mais le plus souvent, ça n’était que de simples accès ménagers permettant le rejet illicite des ordures que les règlements imposaient d’aller déposer dans les voiries.

Par contre, d’autres accès étaient plus surprenants.

Ainsi, l’égout des Invalides était pourvu d’une banquette latérale, suffisamment large pour qu’on puisse s’y tenir. Une série d’anneaux de fer sans aucune justification apparente étaient scellés dans la muraille. Il pouvait s’agir d’une sorte de main courante. Un homme pouvait cheminer sur ce rebord, en restant accroupi mais sans risquer de glisser dans l’eau. En remontant depuis la Seine, on parvenait dans les caves des Invalides. A l’aplomb d’un des pavillons Est, un passage existait encore peu de temps avant. Il venait d’être muté lorsque Brunesseau arriva. Le mortier était encore frais. A quoi ou à qui pouvait servir ce cheminement? Sans doute à quelques espions patentés ou aux mouchards de la police secrète du redoutable M. Fouché.

Brunesseau préféra faire semblant de n’avoir rien vu et tut la chose, mais ne l’oublia pas.

Il poursuivit avec conscience son travail de reconnaissance et de rénovation. Il recalibra un certain nombre d’égouts, abaissa les radiers pour en augmenter les dimensions et donner de la pente là où il en manquait. Il en construisit également de nouveaux. Ceux de la place Maubert, du jardin des Plantes, du Gros-Caillou datent de cette époque, de même que ceux des rues de Rivoli, Richelieu et Croix-des-Petits-Champs.

Ces deux derniers demandèrent aux ouvriers chargés de le creuser des efforts épuisants. Le quartier était en effet extraordinairement dense et il fallait rejoindre la Seine en passant sous la place du Carrousel. C’était à cette époque un fouillis extravagant de ruelles, de venelles, d’impasses, de passages et de guichets. Les chantiers de démolition occupaient en outre une place importante. L’attentat de la rue Saint-Nicaise, qui avait eu lieu en 1800, laissait encore six ans après des traces si profondes que Napoléon avait résolu de faire raser la cinquantaine de maisons qui avaient été endommagées.

Pendant que l’on démolissait au-dessus, Brunesseau effectuait son travail de taupe. Il ceinturait le Palais-Royal par un collecteur qui assainissait le quartier, en ramenait les eaux directement dans le fleuve en tirant au plus près. Ce nouvel ouvrage présentait sur ses prédécesseurs l’avantage d’avoir une hauteur sous clef telle qu’un homme pouvait y marcher debout.

C’était un peu une œuvre de prestige car, à l’époque, les galeries du Palais·Royal étaient le lieu le plus animé de Paris. On y trouvait de tout: des cafés à la mode, des librairies savantes, des putains pour toutes les bourses, des cabinets littéraires, des maisons de jeux et des restaurants chics. Ces galeries avaient même conservé leur agitation révolutionnaire. On se souvient que c’est là que Camille Desmoulins avait appelé aux armes le 13 juillet 1789. Cest là que se nourrissait le débat d’idées entre les partisans de l’ancien et du nouveau régime. C’est là que le marquis de Saint-Hurugues qui s’était fait, sans réagir, botter le cul en public par les monarchistes qu’il venait d’abandonner pour se rallier à la République, répondait à ceux qui lui faisaient reproche de sa lâcheté ; «je ne m’occupe jamais de ce qui se passe derrière moi.»

Au lendemain de Waterloo, le Palais-Royal fut investi à la fois par les Alliés, qui laissèrent dans les tripots et chez les dames de colossales fortunes, et par les ultras et les demi-solde. Les premiers y traînaient leur arrogance, les seconds leur misère. La Terreur blanche arriva et avec elle la chasse aux sorcières. Les officiers d’Empire furent traqués. Douze balles dans la peau par un petit matin blême, ce fut le sort de Ney, de La Bédoyère et de Mouton-Duvernet. Cest alors que se constitua le fameux réseau du café Lemblin.

On connaît l’histoire, Une filière d’évasion eu pour point de départ des fuites les fameux sous-sols de ce café. Exclusivement fréquenté par les nostalgiques de l’Empire, l’établissement, qui comme tous ses confrères s’ouvrait sous les galeries, possédait dans son sous-sol ce qu’on appellerait au]ourd’hui une «boîte» et qu’on surnommait alors le «café des aveugles». L’orchestre était composé de quatre aveugles et la clientèle se retrouvait, dans une intimité assez obscure, dans une vingtaine de petits caveaux. L’un de ceux-ci communiquait avec les caves. Et dans les caves, un passage direct à l’égout avait été creusé selon les indications de Brunesseau. Une barrique en dissimulait l’entrée. Échapper à la police en se perdant dans la foule, puis se diluer dans·l’obscurité des caveaux était relativement aisé.

On estime à environ deux cents le nombre de ceux qui prirent le chemin de la Seine de cette manière. Pendant ce temps-là, au premier étage, le général Cambronne, qui s’était fait une gloire de ne jamais reculer, jouait pour les mouchards l’abcès de fixation en sirotant son café avec quelques pouilleux bardés de Légions d’honneur et de jambes de bois.

Ce tunnel dura le temps de la Terreur. Puis le passage fut muré et les caveaux devinrent un boxon. Sic transit...

En 1824, Parent-Duchâtelet dans son Essai sur les cloaques ou égouts de la ville de Paris, nous apprend que le réseau voûté atteignait alors 36 kilomètres dont 26 sur la rive droite. A cette même date, une modification dans la technique de construction permit d’améliorer encore le rythme des réalisations. Jusqu’alors, les égouts étaient bâtis en pierre noble : pierre de taille ou moellon maçonnés au mortier de chaux grasse. Un dénommé Dulau substitua la meulière à ce matériau, ce qui eut pour effet d’abaisser considérablement les prix de revient.

En 1832, le choléra s’abat sur Paris.

Sorti du delta du Gange, il rejoint Londres, au fond d’une cale, caché sous des soieries ou dans les ballots de thé. Après avoir assassiné les Anglais, il fait un saut jusqu’à Paris, histoire de rigoler un brin ou de goûter le beaujolais nouveau.

En 1348, la peste avait trouvé un décor digne d’elle, avec un drap mortuaire flottant en guise de bannière en haut des tours de Notre-Dame, des cortèges de pénitents allant au rythme du glas, des ponts-levis dressés, des églises pleines, les reliques de sainte Geneviève portées en procession au son des tambours voilés de noir, des agonisants dans les rues et les lugubres croix blanches tracées à la chaux sur les volets cloués des maisons contaminées, des moines prêcheurs appelant à chaque coin de rue les âmes au repentir, les grands bûchers assainisseurs et le chant profond du Miserere.

En 1832, le choléra trouve une ville incrédule et matérialiste. Il se promène ainsi, goguenard, en plein jour, accompagné par les joumalistes qui dénombrent ses victimes, qui racontent les remèdes que l’on a employés contre lui, qui décrivent les précautions que l’on doit prendre pour se mettre à l’abri. Ce qu’il faut manger, ce qu’il faut boire, ce qu’il faut penser de l’espoit que l’on peut avoir de le voir finir un soir. Chacun lit et continue de vaquer à ses affaires. Les salles de spectacles sont pleines. Tout le monde a l’air de s’en foutre… Le soleil brille. On n’a jamais vu un aussi beau printemps. Mais la nuit venue, les maisons vomissent leurs morts. «Sur la place de la Bourse [...], on vit souvent jusqu’à onze heures du soir défiler des enterrements vers le cimetière Montmartre à la lueur des torches de goudron. Le Pont-Neuf était encombré de brancards chargés de malades pour les hôpitaux ou de morts expirés dans le trajet. Le péage cessa quelques jours sur le Pont des Arts. Les échoppes disparurent et comme le vent de nord-est soufflait, tous les étalagistes et toutes les boutiques des quais fermèrent. On rencontrait des voitures enveloppées d’une banne et précédées d’un corbeau ayant en tête un officier de l’état civil vêtu d’un habit de deuil et tenant une liste en main, Ces tabellions manquèrent; on fut obligé d’en appeler de Saint-Germain, de la Villette, de Saint-Cloud. Ailleurs, les corbillards étaient encombrés de cinq ou six cercueils retenus par des cordes. Des omnibus et des fiacres servaient au même usage; il n’était pas rare de voir un cabriolet omê d’un mort couché sur sa devantière. Quelques décédés étaient présents aux églises; un prête jetait de l’eau bénite sur ces fidèles de l’étemité réunis.»

Ce que Chateaubriand ne dit pas dans la narration qu’il fait de Vépidémie, c’est que celle-ci voit ses foyers répartis selon une logique implacable. C’est essentiellement le Paris médiéval qui est touché. Choléra morbus évite soigneusement les beaux quartiers. Il se complaît dans les ruelles rorves du centre et dans les faubourgs comme ceux de Saint-Marcel ou de l’Oursine. A cette époque où les classes pauvres sont plus que misérables et où elles deviennent par désespoir les classes dangereuses, cirrhotiques ou assassines, Nicolas Morbus, comme l’appellent les enfants, va prendre en main les affaires des bourgeois louis-philippards et sabrer la canaille montrant la voie à Cavaignac et à Monsieur Thiers.

L’absence d’assainissement est la grande cause de l’extension et de la violence de l’épidémie. Le vibrion, cause de la maladie, est rejeté dans les vomissures et les diarrhées. Les eaux usées et les excréments deviennent un bouillon de culture d’une extraordinaire virulence. Aussi, dans les quartiers pauvres où l’alimentation en eau potable se fait par des puits et où les effluents sont jetés dans la rue ou dans des puisards, les habitants se contaminent eux-mêmes perpétuellement. Les infiltrations empoisonnées disparaissent dans la nappe d’eau souterraine et atteignent les puits provoquant ainsi un nouveau foyer d’infestation. De maison en maison et de cour en cour, le choléra se répand Jusqu’à ce qu’un égout étanche et bien drainant empêche le vibrion d’atteindre de nouveaux puits. Les quartiers possédant un réseau d’assairiissement récent ou qui sont alimentés par des fontaines publiques dressent ainsi un barrage à la progression du mal. ll manque alors un maillon à la chaîne de l’auto-contamination et l’épiclémie marque le pas.

Il y eut donc peu de morts célèbres et pas de martyrs. Aucun dévouement spectaculaire et admirable comme ceux de saint Charles Bortomée à Milan en 1575 ou de Mgr de Belzunce à Marseille en 1720.

Vingt mille cadavres au fond des fosses plus ou moins

communes, ça peut s’oubliet vite. Mais ce ne fut pas le cas.

Comme tout malheur a du bon et que c’est sur le fumier que

poussent les plus belles roses, le choléra de 1832 va avoir sur

L’assainissement de la capitale un effet bénéfique.

16

Où l’on voit un préfet-baron tremper ses mains dans la fange

Traditionnellement, on prend l’année 1830, naissance de la monarchie de juillet, comme date charnière dans l’évolution de la formation de Paris. En réalité, c’est 1832 qu’il conviendrait de prendre. Car c’est moins l’avènement du roi-citoyen à tête de poire que Yincursion du choléra morbus qui va déclencher les bouleversements que l’on va voir.

Depuis la Restauration, la population est en constante augmentation. Un état d’esprit nouveau est apparu mais le souci spéculatif a défiguré les quelques grandes créations de l’époque; et on a sacrifié l’urbanisme à des considérations de rentabilité.

En 1833, Rambuteau est nommé préfet de Paris. Il est parfaitement conscient que le développement de l’épidémie a été servi par le manque d’hygiène. Il sait qu’il faut apporter aux habitants du soleil, de l’eau pure, et une évacuation correcte des eaux usées. Il envisage des travaux importants, mais hésite toujours à entreprendre les grands changements nécessaires à cette politique. Il est pris de panique devant l’idée d’avoir à recourir à l’emprunt. Il aménage les quais et les berges de la Seine, perce la rue qui porte son nom et arrête là son action urbanistique. Par contre, il a moins de pusillanimité pour ce qui concerne la distribution d’eau et l’assainissement.

Les eaux du canal de l’Ourcq alimentent maintenant correctement toute la rive droite et une partie de la rive gauche. Les quantités amenées sont suffisantes pour que l’on puisse installer sur tous les collecteurs des réservoirs de chasse. Il modifie le profil des nouvelles rues et remplace les chaussées fendues par des chaussées bombées. Il n’y a plus de ruisseau au centre avec des grilles dans les cassis, mais deux caniveaux latéraux avec trottoir et des prises d’égout dans la paroi verticale des bordures. Ce que l’on connaît aujourd’hui. Il construit 8 kilomètres d’égout par an et, en 1840, le réseau atteint 96 kilomètres. Henri Monnier enthousiaste écrit : «Quel travail colossal! Vous qui vantéz les anciens au détriment des modernes, quelle œuvre architecturale pouvez-vous opposer à ce monument d’utilité publique?»

En disant cela, le père de M. Prudhomme frisait la jobardise et ressemblait un peu à sa créature. Car 6 siècles avant jésus-Christ, Tarquin l’Ancien construisait dans Rome le cloaqua maxima qui avait 5 mètres de haut sur 4 de large, une voûte à triple rang de voussoirs, des banquettes le long des murs, une cunette centrale. Plus tard, ses successeurs aioutaient des raccordements avec tous les aqueducs pour permettre les lavages, un impôt spécial pour son entretien, des «Curateurs des Eaux» pour sa conservation. Pline le jeune pouvait écrire, 7 siècles après: «Il réunit les canaux de sept fleuves dont l’impétuosité comparable à celle d’un torrent emporte et nettoie tout ce qui s’y rencontre [...]. Ce volume d’eau prodigieux bat les murs du cloaqua sans en altérer la solidité ni la beauté. Le poids des décombres des édifices en ruine, les maisons qui s’écroulent sous l’effort de l’incendie, les tremblements de terre, n’ont pu depuis 700 ans ébranler ces voûtes indestructibles.» Paris était loin derrière et avait même l’air minable. Un homme savait cela si Monnier l’ignorait.

Cet homme, c’était Haussmann.

Entré en fonction le 28 juin 1853, il est chargé par Napoléon III de mener à bien l’exécution du plan général d’embellissement de Paris. Contrairement a une idée communément admise, ce plan est d’abord l’oeuvre de l’empereur. Le préfet n’est chargé que d’en assurer l’exécution. Il rappelle d’ailleurs lui-même dans ses mémoires qu’il n’en fut que le «metteur en œuvre». Mais quel metteur en œuvre! Il applique à la tâche qui lui est confiée ses qualités et ses défauts; une intelligence ferme et rapide, une activité obstinée, une habileté violente et rusée. Car Haussmann n’est pas le premier venu. Persigny, le ministre de l’Intérieur de Napoléon III, décrit ainsi son entrevue avec lui : «J’avais devant moi un des types les plus extraordinaires de notre temps. Grand, fort, vigoureux, énergique, en même temps que fin, rusé, d’un esprit fertile en ressources, cet homme audacieux ne craignait pas de montrer ouvertement ce qu’il était. Avec une complaisance visible pour sa personne, il m’exposait les hauts faits de sa carrière administrative, ne me faisait grâce de rien. Il aurait parlé six heures sans s’arrêter pourvu que ce fût de son sujet favori, de lui-même [...]. Quant à moi, pendant que cette personnalité absorbante s’étalait devant moi avec une sorte de cynisme brutal, je ne pouvais contenir ma vive satisfaction. Pour lutter, me disais-je, contre les idées, les préjugés de toute une école économique, contre des gens rusés, sceptiques, sortis la plupart des coulisses de la Bourse ou de la Basoche, peu scrupuleux sur les moyens, voici l’homme tout trouvé. Là où le gentilhomme de l’esprit le plus élevé, le plus habile, du caractère le plus adroit, le plus noble échouerait infailliblement, ce vigoureux athlète à l’échine robuste, à l’encolure grossière, plein d’audace et d’habileté, capable d’opposer les expédients aux expédients, les embûches aux embûches, réussira certainement. je jouissais d’avance à l’idée de jeter cet animal de race féline à grande taille au milieu de la troupe de renards et de loups ameutés contre toutes les aspirations généreuses de l’Empire.»

Si le parti général d’aménagement était donné par Badinguet, tout ce qui concerna son application et les servitudes fut l’œuvre exclusive et autocratique d’Haussmann. Il n’était pas dans son caractère de négliger le détail. Il régenta tout. On peut même dire que son «génie» résida dans la faculté qu’il eut de mener de front, sans aucun abandon et sans aucune négligence, l’essentiel et le subalterne.

Rien dans l’aménagement de Paris ne lui parut vulgaire ou indigne de lui. Le percement des voies, le choix de leur largeur, la forme et le nombre des candélabres, l’allure des jardins, des places, des squares, des bassins, des fontaines, l’architecture monumentale ou simplement utilitaire de l’Opéra au marché du Temple en passant par les théâtres, les cirques, les églises et les gares, les cimetières, la distribution d’eau, les égouts, les vidanges, tout cela fit l’objet de ses études et fut le résultat de ses choix.

Un an à peine après son entrée en fonction, le banquier Laffitte demande, au nom d’un groupe financier puissant, la concession du service d’eau de l’ensemble de Paris. Napoléon III est d’accord. Haussmann doit alors user de toute sa force de conviction pour faire échouer ce projet qui lui retirerait une partie de ses prérogatives et surtout l’empêcherait de réaliser les projets à la romaine dont il rêve.

Préfet d’un empereur, il règne sur la capitale d’un empire. Difficile de faire plus romain. Aussi la médiocrité de conception du banquier qui veut alimenter les Parisiens avec de l’eau grossièrement filtrée, pompée en Seine par d’ignobles machines à vapeur, lui paraît-elle insupportable et indigne. Il rappelle à Napoléon III l’allure grandiose des vestiges des aqueducs romains. Ce genre de réalisation a quand même une autre gueule que des pompes en ferraille crachant une fumée noire et puante...

L’empereur en convient. L’affaire est gagnée. Le banquier s’en va, la queue basse, et Haussmann, la tête haute, va dériver des sources d’eau pure qui jaillissent à quelque 100 kilomètres de là. Il devient à la fois Nerva, Trajan et Auguste. Rome avait les Acqua Appia Marcia, Virgo, Claudia, Tepula, Julia, Augusta et coetera. Paris aura la Dhuis et la Vanne. Mais comme Cassiodore, préfet du prétoire, le déclarait du temps de Théodoric : «L’aquecluc n’est que la première partie du fleuve, le cloaque en est la seconde et le même courant les parcourt.»

Aussi, Haussmann en profite-t-il pour dire à son maître, qui vient d’accepter ses idées, qu’il ne servirait a rien de donner à la capitale une eau abondante et parfaite si dans le même temps, on ne lui donne pas les moyens d’évacuer cette eau après usage. Le réseau des égouts doit rester en constant équilibre avec celui des conduites d’eau. L’empereur, totalement convaincu par son préfet, lui laisse carte blanche.

En réalité, l’extension et la modernisation du réseau d’égouts ont déjà commencé. Depuis 1851, on a adopté un nouveau type de section ovoïde copié sur celui utilisé à Londres et on a abandonné les galeries basses telles qu’elles étaient construites jadis.

Aucune galerie n’a maintenant une hauteur inférieure à 1,80 mètre. Les radiers sont concaves. Lorsqu’il n’y a pas trop d’eau, celle-ci circule au centre. Ils sont imperméabilisés par le moyen d’un enduit de ciment, ce qui évite les infiltrations qui polluent les eaux souterraines.

Enfin depuis le 26 mars 1852, un décret-loi rend obligatoire le raccordement à l’égout de toute nouvelle construction. Ce raccordement se fait par un branchement particulier d’une dimension telle qu’un homme debout puisse y circuler sans difficultés. Cette disposition ne peut bien sûr être appliquée que là où un égout existe, mais à cette date on en compte déjà 100 kilomètres. Il est en outre stipulé qu’avant dix ans, toutes les maisons anciennes devront être desservies de la même manière.

Or, la longueur des voies publiques est de plus de 400 kilomètres, On voit que la disposition légale frise l’irréalisme. Elle implique qu’en dix ans, on crée quatre fois plus d’égouts que l’on en a construit depuis l’origine. Mais avec Haussmann, ce genre d’irréalisme se fait roboratif et devient un grand dessein. Pour la première fois dans l’histoire de Paris, Vassainissemerit entre dans le programme des grands travaux.

Il faut tout d’abord résoudre le problème du devenir des eaux usées et donc de l’emplacemerit des rejets.

Que faire de toutes ces eaux viciées?

Les rejeter à la Seine. Cest ainsi que l’on procède depuis que Paris existe. ll n’y a qu’à continuer, Mais les volumes à rejeter deviennent maintenant considérables.

Avant, lorsque les égouts n’étaient que des ruisseaux à l’air libre, l’eau s’évaporait et s’infiltrait pour une grande part. Et en outre à cette époque, les habitants ne disposaient que de quelques litres par jour et par personne. L’hygiène était inexistante et les bains se faisaient en Seine. Or depuis quelques années, l’adduction des eaux de l’Ourcq amène 100 000 mètres cubes par jour et demain les nouveaux aqueducs à la romaine vont doubler ce volume.

Rejeter dans la Seine à l’intérieur même de la cité impériale ces eaux corrompues est inconcevable. Leur volume considérable va polluer le fleuve dans la traversée de Paris.

ll faut rejeter à l’aval.

La difficulté est là. Haussmann passe des nuits blanches. Agrandir et multiplier les galeries souterraines, c’est facile. Il suffit de s’en donner les moyens. Mais ne pas corrompre le fleuve par les ordures qu’0n va y mettre, c’est une autre affaire à laquelle les Romains n’ont pas apporté de solution. D’autre part, le fleuve a une faible pente: 8 petits centimètres par kilomètre. Un égout normal, si l’on veut que l’écoulement se fasse correctement, doit avoir 50 centimètres par kilomètre. Et sa pente doit être d’autant plus forte qu’il est étroit.

C’est la quadrature du cercle.

Plus les égouts s’allongent, plus ils descendent vers l’aval et par conséquent leur point extrême a une cote inférieure à celle du fleuve.

Comment les faire se déverser?

Et pour tout compliquer, la Seine vient d’être canalisée pour les besoins de la navigation fluviale. Un barrage établi à Suresnes maintient à cet endroit les eaux à une hauteur supérieure de deux mètres à celle correspondant à un écoulement naturel.

Le radier de l’égout de la rue de Rivoli qu’on verrait juste d’achever n’est, à son arrivée sous la place de la Concorde, qu’à 2,50 mètres au-dessus de la ligne des plus basses eaux. A Passy, il ne sera plus qu’à l mètre et au Point-du-jour, à la sortie des fortifications, la différence sera nulle. Autrement dit, sauf pendant les deux mois d’été ou la Seine est basse, le reste du temps, elle remontera dans l’égout, bloquant tout écoulement.

Comment faire? Tout le monde cherche. Personne ne trouve.

Les périodes d’abattement succèdent aux périodes d’exaltation. Puis un beau jour, eureka! Tout s’éclaire. Écoutons Haussmann puisque c’est lui qui a trouvé : «Rien ne paraît plus simple aujourd’hui que cette solution quand on jette un regard sur la carte du département; mais on n’y songeait pas et c’est après bien des méditations et de profonds découragements qu’elle m’est apparue soudainement un soir de veille ardente, en face d’un plan de Paris.» Cest beau comme de l’antique et c’est effectivement aussi simple que l’œuf de Colomb.

La Seine fait des méandres. Elle s’éloigne, puis se rapproche de Paris en raison de ses sinuosités. A Asnières, elle a perdu pas mal de hauteur du fait de son long détour vers Sèvres, Saint-Cloud et Suresnes. C’est donc cer endroit que doit atteindre l’égout pour, tout en conservant sa pente de 50 centimètres par kilomètre, déboucher bien au-dessus du fleuve.

Le principe du projet est ainsi trouvé. Tous les anciens égouts qui se ietaient directement en Seine à l’intérieur de Paris vont être raccordés, ainsi que les nouveaux, à un gigantesque collecteur, moderne claaqua maxima. Celui·ci partira de la place de la Concorde, suivra souterrainement la rue Royale, le boulevard Malesherbes, la porte de Courcelles et atteindra le pont d’Asnières. Il sous·tendra ainsi par une corde de 5 kilomètres de longueur l’arc de 20 kilomètres que décrit la Seine entre ces deux points extrêmes.

Eugène, Belgrand est nommé directeur du Service des Eaux et des Egouts et il est chargé de mettre en œuvre le grand programme que le conseil municipal a bien entendu adopté sans coup férir le 22 janvier 1855.

La leçon des échecs et des errements précédents est magistralement tirée.

Le baron-préfet ne mégote pas. la modestie dans la conception n’est pas son fort. Cest un Romain, pas un pignouf.

Le temps des galeries-boyaux où on n’entrait qu’en baissant la tête est révolu. Les dimensions des galeries seront considérables. Elles devront avoir plusieurs usages: assurer l’évacuation immédiate des eaux pluviales, du trop-plein des fontaines, et des eaux ménagères; recevoir sur des potences fixées aux murs les conduites d’eau potable que l’on pourra ainsi beaucoup mieux surveiller que si elles restaient enterrées; permettre un nettoyage facile des cunettes par des bateaux ou des wagons-vannes; enfin, assurer le drainage de la nappe d’eau souterraine qui, dans certains quartiers bas comme le Marais, remonte dans les caves dès que le niveau de la Seine s’élève.

Cest la première de ces contraintes qui va imposer le diamètre de la galerie, les débits les plus forts qui seront à évacuer étant ceux que les orages violents apportent. La réunion de toutes les eaux des autres provenances ne représentant à peine que le cinquième de ce volume. Le calcul est donc fait en prenant comme référence quelques pluies «historiques» ayant provoqué des inondations. :Ce genre d’averses n’inonde pas dans la même proportion tous les quartiers de la ville comme le fait une pluie permanente, mais c’est elle qui apporte les fiots instantanés les plus forts. Et c’est sur les surfaces où elle s’abat que Yencombrement des égouts amène leur débordement. Heureusement, cette masse d’eau se dirige vers les bouches avec un certain retard. Elle s’écoule sur le sol moins rapidement qu’elle ne tombe du ciel. Les parcs et les jardins en retiennent une partie qui s’infiltre et la partie qui ruisselle sur les surfaces imperméables est malgré tout diminuée par l’évaporation.

La conclusion de tout cela fut que, pour suffire à tout, une galerie d’égout de faible pente comme celle qui était imposée à Paris devait avoir une section mouillée de 5,50 mètres pour 100 hectares desservis.

Dans le langage de l’ingénieur, on désigne par ce terme de section mouillée la fraction de l’orifice d’un égout qui peut être affectée au libre écoulement des eaux.

Dans une conduite en charge, c’est-à-dire sous pression, comme le sont les conduites d’eau potable, l’eau remplit tout le vide, pressée qu’elle est par le poids de la colonne entière qui descend derrière elle d’un niveau supérieur. Ces conduites doivent être construites dans un matériau solide pour résister aux fortes pressions qu’elles subissent.

Dans le cas d’un égout, il doit toujours subsister une couche d’air à l’intérieur. L’eau circule donc dans ces galeries comme elle circulerait dans un canal. La pression que subit les parois n’est que celle correspondant au poids de l’eau qui y coule. En conséquence, elles ne sont pas construites pour contenir de fortes pressions et la galerie doit alors offrir à l’intérieur des dimensions assez grandes pour qu’une couche d’air suffisante forme toujours un matelas dans la partie supérieure de la voûte. Il résulte de cela qu’un égout ne doit jamais être totalement plein. Si tel était le cas, c’est-à-dire si l’égout se mettait en charge, la pression le ferait éclater. Pour se garantir contre cet accident, il est donc nécessaire de lui donner la section la plus grande possible.

Pour beaucoup, le coût peut sembler trop élevé, pour Haussmann, non.

C’est ainsi que le collecteur d’Asnières fut doté d’une hauteur de 4,40 mètres et d’une largeur de 5,60 mètres, ravissant le record du monde au cloaca maxima.

Le point de rejet étant maintenant trouvé, les dimensions étant déterminées, il ne restait plus qu’à construire.

Pour amener à ce grand collecteur les eaux qui se déversaient jusque-là dans des galeries perpendiculaires à la Seine, il faut recouper celles-ci transversalement, à des niveaux inférieurs, par des collecteurs secondaires de taille plus modestes.

Sur la rive droite, existe déjà le grand égout de la rue de Rivoli donr la conception et le dessin sont modernes. Lorsqu’il avait été construit quelques années auparavant, on l’avait sévèrement critiqué pour ses dimensions que l’on trouvait excessives. L’application des nouvelles règles de calcul montre aujourd’hui que sa section est trop faible. Mais il a le mérite d’exister et peut recueillir les eaux des égouts transversaux puisqu’il suit la Seine latéralement, de la place de la Bastille à celle de la Concorde.

Parallèlement à ce premier des collecteurs secondaires, le projet en prévoit un second de dimensions moins modestes débutant en amont du pont d’Austerlitz afin d’assainir le secteur du faubourg Saint-Antoine qui se trouve dans une dépression topographique. Cet égout doit passer en siphon sous le canal Saint-Martin, à la hauteur du bassin de la Bastille et suivre les quais jusqu’à la Concorde pour y rejoindre le grand collecteur.

Toutes les eaux doivent s’écouler uniquement par gravité. Cela rend nécessaire l’existence d’un collecteur secondaire par bassin versant, Toutes les dépressions du sol parisien nécessitent donc une conduite de liaison qui leur soit propre. Un troisième collecteur doit desservir la zone nord des Halles par les rues Ooquillière, de la Banque, des Petits-Champs, puis rejoindre le grand collecteur place de la Madeleine, Il intercepte au passage, à la hauteur de la rue de l’Arcade, l’ancien égout de ceinture qui, très modestement, joue maintenant le rôle d’ancêtre. Devenu beaucoup trop petit malgré les remaniements qu’il avait subis, il est doublé par un très important collecteur secondaire qui dessert le haut du faubourg Saint-Antoine, les rues de Charonne, Popincourt, le quai de jemmapes, puis rejoint la place Saint-Augustin par le boulevard Magenta, les rues de Paradis, Montholon, Lamartine, Saint-Lazare et de la Pépinière. Cette longue galerie barre ainsi la route à toutes les eaux de pluie qui jusqu’alors dévalaient sans contrainte les pentes des coteaux de Belleville et de Montmartre.

A l’aval de la place de la Concorde, deux petits collecteurs secondaires ramènent vers elle les eaux des hauteurs de Chaillot.

Sous le boulevard Sébastopol, un grand égout sert de sécurité aux différentes galeries en permettant une amenée rapide en Seine des eaux d’orage qui risqueraient de les mettre en charge.

Sur la rive gauche, la structure est plus simple. Il faut prendre les eaux de la Bièvre par un collecteur principal qui suit d’abord son lit puis longe les quais recoupant ainsi les égouts descendant de la montagne Sainte-Geneviève, de la butte de Saint-Germain-des-Prés pour rejoindre la Concorde, après être passé en siphon sous le fleuve au pont de l’Alma.

Cet exutoire principal se continue jusqu’au Gros-Caillou par une galerie qui suit la ligne des quais en aval du pont de la Concorde avec une pente en sens inverse afin de ramener les eaux de ce qui n’était alors qu’un faubourg vers le siphon.

L’assainissement de cette rive gauche est complété par un collecteur secondaire contoumant la butte de Saint-Germain-des-Prés par le sud prenant la rue de Sèvres, l’avenue de la Motte-Picquet, puis les rues de Grenelle et de Bourgogne pour aboutir lui aussi au siphon.

Quant aux îles de la Cité et Saint-Louis, elles sont desservies par le collecteur des quais de la rive droite.

Ce système général draine toutes les eaux des égouts vers l’extérieur de Paris débarrassant ainsi la Seine intra-muros des pollutions produites par la ville.

Seules les eaux des fortes pluies qui risquent d’entraîner une saturation des collecteurs sont rejetées dans la capitale grâce à l’égout de Sébastopol et à des déversoirs d’orage, sortes de trop-pleins répartis le long des collecteurs qui suivent les quais.

Tout cela faisait bien l’affaire des Parisiens qui retrouvaient une onde claire et limpide. Mais ça ne faisait pas du tout l’affaire des riverains de l’aval qui voyaient brusquement apparaître, au coin du pont d’Asnières, des montagnes d’immondices qui jusqu’à ce jour (funeste pour eux) étaient restés stockés dans la boue des rues...

Paris faisait sa toilette et il n’était pas très agreable de se trouver dans le lavabo. Des siècles de boue et de crasse s’évacuaient maintenant grâce aux lavages des rues. Les volumes d’eau importants qui alimentaient Paris servaient au grand lessivage et c’éta.it la Seine qui en faisait les frais. ll y eur de la part des damnés de la pollution des gémissements, puis des cris, puis des hurlements. Les banlieusatds du bord de l’eau n’admettaient pas qu’on prit leur fleuve pour une poubelle. Vivre le long du cloaque d’une cité impériale, c’est quand même vivre le long d’un cloaque. Il allait falloir trouver une solution.

Mais comment se faisait-il que ce problême apparaissait brusquement? Comment pouvait-on avoir négligé les conséquences de Vassainissement de Paris?

Le genre frileux qui reste emmitouflé dans ses états d’âme n’est pas le genre d’Haussmann, Lorsqu’il a pris un parti, il le fait exécuter sans faiblesse et sans repentir. Certains diraient sans nuances. Parfois, c’est heureux, parfois ça l’est moins.

On l’a vu avec l’affaire des Halles centrales. Leur construction en avait été confiée à Baltard. Cétait un architecte pompeux; vieux con qui faisait du mastoc en se prenant pour Brunelleschi et pour Michel-Ange. Il avait déjà réalisé un pavillon sur les huit qu’il y avait a construire, lorsque Napoléon III, choqué par cette bâtisse qui ressemblait à un bastion et dont les Parisiens se moquaient en l’appelarit «le Fort de la Halle», fit arrêter les travaux. L’empereur voulait de l’architecture en fer, un peu comme ce qui venait d’être fait dans la gare de l’Est. Haussmann crayonna une vague esquisse : deux pavillons formés par la juxtaposition d’une série de parapluies. Il demanda à Baltard de faire les plans dans cet esprit. Du fer! Fi donc marquise! Quelle vulgarité! ça n’était pas la peine d’être prix de Rome. Et Baltard totalement incapable de changer ses habitudes continua ses maçonneries, réservant le fer aux verrières. Haussmann insista, tapa sur la table et se fâcha jusqu’à ce que l’autre finisse par enlever toutes ses pierres et ne conserve que celles qui forment les dés soutenant les colonnes. Sûr de lui, du parti architectural qu’il avait choisi et un tantinet sadique, le préfet poussa même le vice jusqu’à exclure l’emploi de la pierre de taille dans la construction des voûtes des sous-sols. Celles-ci seraient en brique, encastrées dans des arêtes de fer. Ce fut une grande réussite et l’architecte se fit ensuite une gloire avec cette nouvelle virginité. Constructions dont il avait fallu lui imposer le principe.

On mesure par-là avec quelle fermeté Haussmann menait les affaires. Cela ne veut pas dire qu’il était à l’abri du doute. Il était trop intelligent pour l’être. Simplement, il ne s’empêtrait pas les pieds dedans. Et dans l’affaire des égouts et de la pollution de la Seine qui en découlait, on pouvait peut-être lui reprocher son cynisme, mais sûrement pas son inconséquence. Le problème avait en effet été longuement étudié. Il n’ignorait pas que le rejet concentré des eaux usées à l’aval de Paris allait polluer le fleuve, Toutefois, cet inconvénient lui paraissait être de second ordre devant le plan d’«embellissemenr et d’assainissement, Purger la ville de son choléra était le maître mot, Il ne faut pas oublier que, depuis 1832, l’épidémie s’était réveillée à diverses reprises. Tour le monde à Paris, y compris les ennemis du préfet, comme le socialiste Louis Blanc, demandait qu’on assainisse er qu’on fasse place au Soleil.

D’autre part, les difficultés techniques de l’épurati0n des eaux étaient nombreuses. Des écoles, des chapelles se déchiraient et s’insultaient, chacune défendant sa conception de la chose et sa solution. S’il avait fallu attendre la résolution de tous les problèmes et le consensus, on n’aurait rien fait. Or, Paris ne pouvait pas continuer à vivre sur ses ordures. Alors,. Malheur aux riverains!

Quelques milliers de personnes n’allaienr pas dicrer leur loi à plus d’un million d’habitants et à une ville qui se devait d’être un modèle pour le monde,

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Où l’on voit le même préfet-baron se refuser à tremper ses mains dans la merde

Tour était une affaire de matières de vidange et de tout-à-l’égout.

A ce propos, je demande comme une grâce à mon lecteur de bien vouloir mettre au compte de mon excessive jeunesse cette régression au stade anal qui va m’amener à traiter d’une matière assez vulgaire. Mais il ne faut pas négliger ce point, car il est fondamental dans toute l’histoire de Paris, mélange intime de sacré et de vulgaire, d’esprit et de matières.

L’élimination des matières fécales ne devient un problème que lorsqu’il y a urbanisation. La vie rurale s’accommode fort bien de ces servitudes car la campagne est vaste et le vieux principe du retour à la terre s’applique sans difficulté. En ville, il en va tout autrement et l’affaire est d’autant plus compliquée que la densité de la population augmente. C’est ce qui fait que le XVIIIe siècle à Paris fut si puant.

A l’origine, la solution fut apportée par la cabane au fond du jardin. Puis comme on l’a vu, Paris devenant une forteresse, les maisons se rapprochèrent et les jardins disparurent. Les cabanes aussi par voie de conséquence. Il fallut trouver autre chose. On assista alors à une floraison de puisards, qui étaient des puits de faible profondeur, secs, dans lesquels on rejetait les matières pour qu’elles s’infllrrent. On remplaçait ainsi l’épandage en surface par l’épandage en profondeur. Cet enterrement, sans fleurs ni couronnes, aurait pu être une bonne solution s’il n’avait eu pour conséquence, compte tenu de la nature du sous·sol, de polluer la nappe d’eau et donc les puits de boissons. Mais cette pollution d’origine bactérienne ne modifiant pas la couleur de l’eau, on employa cette solution durant tout le Moyen Age. Ces puisards étaient alors appelés «trous punais». Leur existence n’empêchait d’ailleurs pas les rejets dans les rues que l’ombre complice de la nuit permettait. Une des actions d’Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous Charles V et qui fut le premier à couvrir les égouts, consista à interdire de vider les pots de chambre par les fenêtres sans avoir crié auparavant et par trois fois «Gare à l’eau!» Ce mode d’évacuation expéditif était bien sûr réservé aux liquides, mais les abus étaient nombreux. Et les trous punais, outre l’inconvénient de polluer les puits, avaient celui de se colmater et de ne plus rien absorber. ll en résultait des engorgements qui allaient à leur tour nourrir le ruisseau des rues. La boue de Paris, dont parlait Montaigne, mêlait de toute éternité, dans une même odeur, la pourriture et la merde.

De la même manière que les guerres font avancer la recherche scientifique, les grandes épidémies firent avancer l’assainissement de la capitale. La peste de 1348 avait eu pour conséquence le voûtement des égouts; celle de 1530 amena François 1er à prendre des ordonnances réglementant le nettoyage des rues et imposant dans chaque maison la construction d’une «fosse à retrait». L’édilité se donna des moyens juridiques ad hoc pour faire respecter ces décisions. Tout propriétaire refusant de construire la fosse pouvait s’y voir contraint par punition corporelle, et si cela ne suffisait pas, par préemption des loyers dont le produit était alors affecté à cette construction. Les habitants étaient par ailleurs contraints de balayer devant leur porte et de répandre de l’eau.

Mais tout cela restait sans beaucoup cl’effet et si l’on cherche dans la littérature du temps, on voit que l’urbanisme de forteresse ne faisait pas bon ménage avec l’air pur et l’assainissement.

On lit dans La Satire Ménippée, écrite au temps de la Ligue en 1590 : «Nous sommes serrés, pressés, envahis, bouclés de toutes parts et ne prenons air que l’air puant d’entre nos murailles, de nos boues et de nos égouts.»

Que dit Sébastien Mercier dans ses tableaux de Paris en 1780: «Des rues étroites et mal percées, des maisons trop hautes et qui interrompent la libre circulation de l’air, des boucheries, des poissonneries, des égouts, des cimetières, font que l’atmosphère se corrompt.» C’est très exactement le même discours à deux siècles d’intervalle. Autrement dit, deux siècles pendant lesquels aucune amélioration n’a été apportée.

Les fosses à retrait restent ce qu’elles étaient. Le plus souvent mal construites, poreuses, fissurées, elles laissent échapper les matières dans les puits voisins, Leur vidange est faite par une corporation qu’une ordonnance d’Henri IV appelle maîtres-fifi. joli nom pour une abomination. Il faut pour faire ce métier avoir tué père et mère. Rongés, minés, desséchés, vieux à vingt-cinq ans, on les reconnaît immédiatement à leur teint de plomb et à leur odeur. On les fuit comme la peste. Ils boivent comme des trous, se soutenant le moral avec des liqueurs fortes. Et meurent comme des mouches. Les fosses sont un piège dont beaucoup ne remontent pas. Il faut attendre la fin du xvuf siècle pour que l’on s’intéresse au sort de ces malheureux. L’Académie des Sciences cherche un moyen d’éliminer l’air méphitique qui assassine ces hommes. Elle le trouve. Les chroniques de l’époque notent que cette attention, donnée à une classe d’hommes dont tout le monde détoume le regard, mérite les plus grands éloges. La docte assemblée n’estime pas indigne d’elle de porter intérêt aux choses quotidiennes. L’appareil est une sorte de fourneau avec un tuyau qui va aspirer les gaz de la fosse et permettre la vidange sans risquer l’asphyxie. Cest la «pompe antiméphitique» qu’un règlement de police impose en 1770.

Les produits ainsi vidangés sont enlevés de nuit pour être déposés dans les voiries qui sont des décharges situées au-delà des murs, à Saint-Marcel et à Montfaucon. Mais cela ne résout pas le problème. Les maîtres-fifi ne sont pas des agneaux. Comme on les contraint à travailler de nuit et pour un salaire misérable, ils se vengent. Une fois la fosse vidée et pour s’éviter le désagrément d’avoir à sortir de la ville pour aller porter les matières aux voiries, ils débondent leur tonneau lorsque la nuit est noire. Le contenu s’écoule alors lentement dans les tues. Cette action est un classique du genre. Restif de la Bretonne nous raconte dans Let Nuit: de Pam comment il est assailli au coin de la rue Payenne par l’odeur épouvantable du tombereau, ll ajoute: «Il existe d’excellents règlements pour empêcher d’infecter les citoyens. Les entrepreneurs s’y conforment aux premières voitures, à dix heures du soir; mais au milieu de la nuit, quand personne ne les voit, ils donnent une belle preuve que jean-jacques Rousseau ne sait pas ce qu’il dit lorsqu’il nous assure que l’homme est né hon.» La police parisienne passe autant de temps à surveiller les agissements des maîtres-fifi indélicats qu’à faire la chasse aux voleurs. Des cavalcades épiques ont lieu toutes les nuits où le guet, à pied, pataugeant dans la vidange, court aux trousses d’une citerne percée lancée au galop de ses chevaux dans un tintamarre qui réveille tout le quartier. Le prévôt est alors contraint de mettre «en carte» la profession et de rendre obligatoire la tenue d’un cahier prouvant qu’à toute vidange de fosse correspond une décharge donnée par la voirie. Ca améliore les choses pour un temps. Mais quand ils sont soûls, ce qui est le cas le plus fréquent, les maîtres-fifi se livrent à de désopilantes facéties d’ivrogne: ils vident les fosses directement dans les rues en hurlant «Gare à l’eau» sur l’air des larnpions. Parfois, quand quelqu’un a voulu les gruger ou qu’on leur a refusé un coup à boire, ils viennent répandre la merde des autres devant la maison du pingre. Et cela tous les soirs. Si bien qu’il faut protéger ces demeures par une sentinelle, comme on protégerait celle d’un diplomate. ’

A l’intérieur des maisons, ça n’esr guère mieux. Ecoutons à nouveau Sébastien Mercier:

«Les trois quarts des latrines sont sales, horribles, dégoûtantes : les Parisiens, à cet égard, ont l’œil et l’odotat accoutumés aux saletés. Les architectes, gênés par l’étroit emplacement des maisons, ont jeté leurs tuyaux au hasard, et rien ne doit plus étonner l’étranger que de voir un amphithéâtre de latrines perchées les unes sur les autres, contiguës aux escaliers, a côté des portes, tout près des cuisines, et exhalant de toutes parts l’odeur la plus fétide.

«Les tuyaux trop étroits s’engorgent facilement; on ne les débouche pas; les matières fécales s’amoncellent en colonne, sapprochent du siège d’aisance; le tuyau surchargé crève; la maison est inondée; l’infection se répand, mais personne ne déserte : les nez parisiens sont aguerris à ces revers empoisonnés.»

Il y a des lieux maudits. Ils concentrent sur eux toutes les malédictions. Ils deviennent abominables. Ils traînent alors pendant des siècles une marque infamante. Et comme si leur nom n’était pas suffisant pour faire naître l’horreur, on leur adjoint des odeurs épouvantables de mort et de merde, afin que nul n’en ignore.

Au temps jadis, quand les hommes étaient bons, Montfaucon était une aimable campagne avec une petite butte. Pourquoi la justice royale choisit-elle un jour cet endroit pour y dresser son gibet? Sans doute parce que la grande route de Saint-Denis passait à proximité et qu’on pensait à l’époque que la vue des pendus aurait un effet dissuasif. Mais en choisissant ce lieu, on le damnait sans rémission possible.

De 1250 à 1627, on y pendit allègrement des milliers de personnes. Deux sinistres conditions devaient être respectées. D’une part, les pendus restaient sur le gibet jusqu’à ce que sous les efforts réunis des corbeaux et de la décomposition, les corps s’émiettent et tombent à terre. D’autre part, toute sépulture leur était interdite. On jetait les restes dans une fosse ouverte où ils achevaient de pourrir sous la protection d’une grille qui ressemblait à celle d’un égout.

L’odeur de ce chamier empuantissait la ville chaque fois que le vent soufflait de nord-est. Il rappelait aux âmes simples et aux narines sensibles, l’inanité des choses de ce monde et la sévérité de la haute justice royale. Des troupes immenses de rats et de corbeaux y vivaient dans l’opulence et mouraient de cholestérol. Ils se partageaient les morts et le temps, La nuit pour les premiers, le jour pour les seconds.

Au cours des années, on perdit l’habitude d’aller se faire pendre à Montfaucon. On trouva plus chic de bouillir, de décapiter, de rouer, d’étrangler, d’écarreler à l’intérieur même de la ville. Cétait l’occasion de faire la fête et il y avait plus de spectateurs. Mais comme la loi persistait à refuser aux condamnés une inhumation chrétienne, les charognes étaient envoyées poursuivre leur liquéfaction dans le trou ouvert entre les quatre jambes écartées du gibet.

Cest peut-être cette habitude qui fit qu’un beau jour de 1761, on décida de créer une voirie à Montfaucon. Ordures pour ordures, il n’était pas choquant de mêler celles de la vie à celles de la mort. Les déchets de l’existence pouvant s’entendre de diverses manières, les trognons de choux apprirent à vivre avec la chair morte de ceux qui les avaient jetés. Les crânes décharnés s’enlisèrent en ricanant dans les moisissures douces comme des oreillers.

Pendant ce temps-là, tranquille et serein, le vent du nord-est continuait à caresser Paris de ses effluves tandis que, derrière les fenêtres closes de leurs hôtels, les belles marquises poudrées écoutaient la musique du divin Mozart, dans les vapeurs parfumées que les cassolettes d’Arménie distillaient sous les lambris.

Avec la Révolution de 1789, le vent de l’histoire changea de direction,. Pas celui du nord-est, Cependant, la mise en service de la guillotine fit entrer les fourches patibulaires au magasin d’antiquité. Les dêcapités eurent le droit, comme vous et moi, d’aller finir la tête haute dans un cimetière. La merde et les ordures se retrouvèrent bien seules. Les pierres qui formaient les piliers du gibet servirent à maçonner la margelle du grand bassin que l’on construisit alors pour servir de dépotoir aux vidanges et l’on vendit les cordes comme porte-bonheur. Mais comme ces lieux maudits avaient la nostalgie de la charogne, on y installa le clos d’équarrissage, C’est ainsi que le gibet de Montfaucon devint la grande voirie de Montfaucon. Il poursuivait son funeste destin,

L’avenir étant à l’industrie, on devint industrieux. Les chevaux blessés, âgés, malades étaient abattus là, On vendait les boyaux aux charcutiers ou aux cordiers, les crins aux bourreliers et aux tapissiers, les peaux aux tarineurs. On vendait aussi des asticots qui pullulaient sur les carcasses. Les rats avaient changé de régime alimentaire, ils devenaient hippophages après avoir si longtemps bouffé du supplicié. Leur nombre était devenu si considérable qu’ils avaient perforé en tous sens les terrains avoisinants et que l’on voyait de temps à autre des masures s’effrondrer, minées en sous-oeuvre. A côté de cet équarrissage où les miséreux, que décrit Eugène Sue, venaient arracher aux rats quelques lambeaux de viande corrompue, on traitait les matières fécales pour en faire de l’engrais. Ce traitement, des plus simples, consistait à laisser les matières fermenter et se dessécher dans de grands bassins à l’air libre. Après quelque temps, on récupérait ce qui subsistait. C’était la poudrette qui constituait un guano humain recherché. On en faisait même l’exportation. Cest d’ailleurs à l’occasion de l’empoisonnement de la totalité de l’équipage d’un navire qui transportait de la poudrette à la Guadeloupe que le docteur Parent-Duchâtelet eut l’occasion d’engager ses recherches sur Montfaucon. Il décrit ainsi, en 1833, la grande voirie : «Les bassins seuls ont 32 000 mètres de superficie sans compter 12 arpents occupés par les matières sèches et les chantiers d’équarrissage. On y apporte par jour 230 à 244 mètres cubes de produits de fosse d’a.isance et on laisse pourrir sur le sol la majeure partie des cadavres de 12 000 chevaux et de 25 à 30 000 petits animaux.» Lorsque le temps était lourd et calme, l’odeur de Montfaucon descendait iusqu’aux Tuileries. Les Parisiens connaissaient bien ce phénomène qui interdisait, surtout le soir après le coucher du soleil, la promenade dans ses jardins. Parent-Duchâteler, écrivant son «Rapport sur les améliorations à introduire dans les fosses d’aisance», tirait en 1835 les conclusions qui s’imposaient : «Montfaucon ne peut plus subsister. La population de Paris et celle des environs le repoussent et l’opinion publique se manifeste contre lui d’une manière trop énergique. ll est pour Paris une plaie dont cette ville rougit...»

On décida d’envoyer au diable la grande voirie. En 1845, une ordonnance de Louis-Philippe fit que l’on créa, le long d’une darse du canal de l’Ourcq, à La Villette, un nouveau dépotoir à matières de vidanges. Cette fois, les réservoirs étaient voûtés. La transformation en poudrette irait se faire à Bondy à huit kilomètres de là. La fraction liquide serait refoulée par une conduite et les parties denses transportées par péniches. Cependant, assez rapidement le transport par voie d’eau fut abandonné et des pompes à vapeur furent chargées d’effectuer tout le travail.

Quand Haussmann arrive aux affaires parisiennes, Montfaucon vient de disparaître. Néanmoins, les fosses continuent comme parle passé à être vidangêes de nuit. La profession a été un peu assainie en même temps que les conditions de travail. Un itinéraire obligatoire impose à toutes les voitures de ne sortir de Paris que par la barrière du Taureau (place du Colonel-Fabien). Bien que l’étanchéité des citernes soit assurée correctement, ces processions noctumes empoisonnent toujours l’air sur leur passage. Leur déversement dans les grands réservoirs fermés du dépotoir ne se fait pas non plus sans émanation. Mais la transformation des excréments en poudrette, en pleine forêt de Bondy, est un progrès par rapport à la situation antérieure.

En 1854, le depotoir de La Villette, qui appartient à la ville de Paris, est dirigé par Adolphe Mille. C’est un jeune homme plein d’ardeur qui se passionne pour les idées nouvelles. Il est un ardent partisan de l’utilisation directe des produits de vidange comme engrais. Plutôt que de collecter à part les excréments puis de les réduire en poudre avec tous les risques et les inconvénients que cela comporte, il propose de les diluer dans l’eau des égouts puis d’arroser les champs directement avec. Cest affirmer, en rupture totale avec les idées reçues, que «l’engrais humain» à la même inocuité que les fumiers animaux. Et que l’on peut sans risques l’employer de la même manière. A l’appui de sa thèse, il a transformé en jardin expérimental un bout de terrain attenant au dépotoir. ll prélève dans les cuves un petit volume d’excréments, les dilue avec l’eau d’un égout qu’il a dérivé et irrigue son lopin de terre avec cette mixture. La dilution est faite de telle manière que «l’ardeur» des excréments est sufûsamment tempérée pour que cet engrais ne «brûle» pas les plantes. On voit alors pousser comme dans un jardin d’Eden des fleurs et des légumes magnifiques. Il se dépense comme un beau diable pour faire triompher ses idées et submerge Mme la Préfète de brassécs de roses. Leur parfum est si doux qu’Haussmann va visiter le jardin de Mille. Il reconnaît que les résultats obtenus sont remarquables et que les fraisiers traités avant la floraison donnent d’énormes fruits d’un goût délicieux, et convient que sortis de ce milieu puanr, les fleurs et les fruits produits sont semblables aux autres sinon plus beaux, mais sa mémoire olfactive ne lui permet pas de faire abstraction de leur origine. Et il se refuse à prendre le parti que lui propose Mille, c’est-à-dire de mettre en communication pure et simple les fosses d’aisance et les égouts.

Ce que l’on appelle le «tout-à-l’égout».

Toutefois, il l’envoie faire un voyage d’étude en Angleterre pour voir comment les Britanniques ont résolu le problème. Mille y trouve la confirmation de toutes ses idées.

A son retour, il entreprend de convaincre Haussmann : le tout-à-l’égout fonctionne parfaitement bien, il suffit que les quantités d’eau soient suffisantes pour entraîner et diluer les matières. Cela nécessite une alimentation en eau abondante, donc des abonnements obligatoires. Il faut se souvenir qu’à cette époque, la grande majorité des Parisiens allaient chercher l’eau aux fontaines des rues. Les propriétaires répugriaient pour la plupart à souscrire un abonnement pour assurer à l’immeuble qu’ils louaient une distribution à domicile. Malgré les possibilités qui étaient offertes, «l’eau courante» dans les logements n’était pas encore entrée dans les mœurs, et les abonnements n’étaient guère nombreux.

Ces modifications d’habitudes paraissent gêner Haussmarin. En réalité, il ne peut se faire à l’idée de voir mêler dans les égouts les eaux et les excréments.

Il admet une sorte de cote mal taillée: rejet immédiat dans les égouts de tous les liquides quels qu’ils soient et évacuation souterraine séparée des matières solides, désinfectées, qui seront, comme par le passé, transformées en poudrette. On perfectionne un appareil séparateur qui, installé au débouché des conduites de w,-c., fera tomber dans la fosse les matières solides et projettera dans l’égout les liquides.

Toutefois, Haussmann avait bien compris l’avantage extraordinaire du tout-à-l’égout. Il évitait les manipulations nauséabondes qui empoisonnaient les nuits et les voies publiques en permettant de s’affranchir du transport séparé et à l’air libre des vidanges. Aussi imagine-t-il un système qui consistera à utiliser la galerie de l’égout pour le transport de ces matières. Les fosses ne seront plus vidangées de l’extérieur, mais de l’intérieur. Souterrainement. A partir des égouts. Pour cela, il est avant tout nécessaire que chaque maison soit mise en communication avec l’égout voisin et que les galeries de celui-ci soient de taille suffisamment vaste pour permettre ces enlèvements. Depuis 1852, un décret fait obligation aux propriétaires de relier leurs maisons à l’égout par le moyen d’une galerie de 2,30 mètres de haut sur 1,30 mètres de large. Il paraissait donc assez facile de prolonger ces galeries, en sous-œuvre, jusqu’à la fosse d’aisance, Celle-ci n’avait plus qu’à être remplacée par une espèce de tinette, qu’0n enlèverair quand elle serait pleine pour la remplacer par une vide. Toutes les vidanges seraient ainsi limitées à une manipulation de bidons, transportés dans des wagonnets circulant à l’intérieur des égouts.

La plupart des ingénieurs de la ville trouvent cette solution bien compliquée, Belgrand tout comme Mille est favorable au tout-à-l’égout, Mais Haussmann s’entéte. ll essaie de faire prendre en 1858, par le Conseil de Paris, une délibération rendant le système séparateur obligatoire. En vain.

Les deux systèmes cohabiteront pendant un certain temps, Puis Haussmann étant parti, son projet est abandonné. Le tout-à-l’égout va triompher mais les fosses d’aisance continueront à être utilisées jusqu’au début du xxe siècle.

Ce n’est qu’en 1904 que le dépotoir de la Villette disparaîtra.

Si Haussmann s’était refusé à admettre l’utilisation agricole directe des excréments, il avait cependant admis le principe de cette utilisation pour les eaux d’égout. Ce qu’il reprochait à Mille, ça n’était pas de faire des cultures irriguées avec des eaux usées, mais d’admettré les excréments humains dans celles-ci. Par contre, il ne lui avait pas échappé qu’une alimentation en eau abondante et un réseau d’égouts important ne pouvaient que provoquer une pollution du fleuve. Aussi avait-il demandé à Mille d’appliquer ses techniques de fertilisation agricole en utilisant des eaux d’égout, simples. Celui-ci avait prouvé que le passage à travers un terrain poreux épurait les eaux de leurs principes putrescibles. Les plantes pouvaient alors les utiliser pour leur croissance. Les drains placés sous ces terrains ne récupéraient plus qu’une eau claire. Si cette technique donnait de bons résultats avec des matières de vidange diluées, nul doute qu’elles n’en foumissent de meilleurs avec de simples eaux d’égout. Cétait la thèse d’Haussmann et elle était juste.

Mais son obstination dans une technique périmée et l’opposition systématique qui commençait à se manifester à son égard l’empêcha de développer cette voie et de la conduire a bien. Il négligea donc volontairement l’épuration des eaux pour n’appliquer son énergie qu’au reste. Lâché par ses ingénieurs, il n’arriva pas à faire prévaloir ses idées qui étaient sur cette affaire assez ambiguës. Il fit néanmoins acquérir par la ville 600 hectares situés à Gennevilliers, en face du débouché en Seine du collecteur d’Asnières. ll chargea Mille d’étudier en vraie grandeur le principe de l’éputation des eaux par la culture maraîchère, Mais les conceptions de ces deux hommes étaient trop différentes. Le projet piétina, d’autant que la municipalité de Gennevilliers tentait par tous les moyens de torpiller l’affaire.

Après la révocation d’l-laussmann et les nombreuses protestations des riverains. l’affaire fut relancée et les terrains de la plaine de Gennevilliers furent effectivement utilisés. Napoléon lll voulut montrer sa bonne volonté. Il alla sur place avec tambours et trompettes. Les journalistes ûtent des articles dithyrambiques et le champ d’épandage fut baptisé «jardin modèle».

La guerre de 1870 arrêta un moment les essais. Mais en 1875, le ministre des Travaux publics mettait la ville en demeure de prendre d’urgence les mesures nécessaires pour remédier si l’infection de la Seine. Celle-ci acheta de nouveaux terrains à Achères. Les projets firent l’objet de discussions qui durèrent vingt ans. Un exemple montre bien quel degré de pollution avait atteint la Seine à l’aval de Clichy. En 1883, un certain M. Souffrice obtint le monopole de «l’écumage de la rivière». Moyennant redevance à la ville, il devenait propriétaire de tout ce qui flottait entre Asnières et Argenteuil. C’est ainsi qu’entre le 1er mai et le 1er octobre de cette année·là, il retira de la Seine entre autres épaves : «4 293 chiens, 5 veaux, 20 moutons, 7 chèvres et 7 porcs, 80 volailles, 69 chats, 955 lapins, 13 poissons (?), 1 singe et 1 serpent boa.» À l’époque de la peste bovine, il pêcha chaque jour 500 bœufs. Toutes ces charognes étaient mises à bouillir dans l’acide sulfurique pour en faire sortir les graisses. Les viandes cuites et les os étaient transformés en terreau et les graisses en savon et en bougies, En un an d’exploitation, M. Souffrice avait produit 5 000 tonnes cl’engrais, 80 tonnes de glycérine et 1 200 tonnes de graisses et d’huiles diverses. Par ailleurs, son chiffre d’affaires était augmenté par la vente de 25 000 francs d’asticots pour la pêche, qu’il élevait, sur sa pourriture, dans un petit pavillon construit tout exprès pour eux.

Le 5 avril 1889, le parlement votait une loi autorisant l’utilisation agricole des eaux d’égout additionnées de matière de vidange.

Cétait le triomphe des idées de Mille.

Les égouts s’étaient encore améliorés, de nombreux réservoirs de chasse avaient été installés. Ils fonctionnaient automatiquement. Des masses d’eau importantes étaient ainsi lâchées régulièrement, ce qui permettait d’évacuer les matières. En 1894, une nouvelle loi pouvait donc rendre obligatoire l’écoulemenr direct à l’égout. Un demi-siècle après Londres, le tout-à-l’égout fonctionnait à Paris. Sa mise en œuvre avait été difficile. Un préfet tout·puissant s’y était opposé. La Seine en avait subi le conrrecoup.

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Ce que l’on voit aujourd’hui

Aujourdhui, le réseau d’égouts s’étend sur plus de 2 000 kilomètres.

Chaque rue possède le sien, et celles qui ont une largeur supérieure à 20 mètres en possèdent deux, Ce qui explique que la longueur totale de ces souterrains est supérieure à celles des voies de circulation.

Cet égout recueille tout : les eaux usées renvoyées par les habitants et les eaux de pluie. Elles coulent par gravité depuis le branchement particulier ou l’avaloir du caniveau d’abord dans un égout élémentaire (dont la hauteur varie entre 1,80 mètre et 2,60 mètres), puis dans un collecteur secondaire (3 mètres à 5,80 mètres), puis dans un collecteur principal (3,80 mètres à 5 mètres de hauteur), enfin dans un émissaire.

Ce dernier diffère des précédents en ce qu’il n’est pas visitable. Cest un gigantesque tuyau, totalement rempli d’eau, qui entraîne celle-ci vers les vieux champs d’épandages et les modemes usines de traitement situées à deux méandres de Paris dans la boucle d’Achères. Ces émissaires dont le diamètre atteint 4 mètres passent dans Paris à une grande profondeur.

Le réseau d’égouts reste quant à lui en surface et son raccordement avec les émissaires se fait par le moyen de puits à rampes hélicoïdales permettant à l’eau de descendre comme dans un toboggan plutôt que de tomber en cascade.

En raison de la topographie de la ville et de la nécessité où l’on se trouve, du fait des galeries visitables, de laisser l’eau s’écouler par gravité, il a fallu ordonnancer le réseau d’égouts en différents bassins versants, exactement comme ceux d’une rivière. Dans chacun de ces bassins, les collecteurs secondaires ferment les affluents du collecteur principal. Toutefois, dans certains quartiers qui se trouvent à une altitude très basse comme à Auteuil, à Bercy, à Austerlitz, des usines de pompage relèvent les eaux d’égout à une hauteur supérieure pour qu’elles puissent se déverser dans le réseau normal.

L’unicité du réseau fair que ce sont les mêmes galeries qui reçoivent les eaux sales, dont les volumes rejetés sont à peu près constants, et les eaux d’orage dont le moins que l’on puisse dire est que leur flot est tout à fait inconstant. Si l’on veut éviter l’engorgement des égouts en cas d’orage violent, il faut que les eaux excédentaires soient rejetées le plus vite possible dans la Seine. C’est le rôle des déversoirs d’orage. En quelques points du réseau, judicieusement choisis, des fenêtres sont ouvertes à une certaine hauteur dans les parois latérales des galeries. De ces ouvertures part une conduite qui rejoint la Seine, En temps ordinaire, elle est sèche, rien ne coule. Elle n’entre en service pour dégorger en Seine les eaux excédentaires que lorsqu’une pluie violente gonfle le flot qui parcourt l’égout jusqu’à lui faire atteindre le trop-plein que constitue le déversoir d’orage. Cet excédent déborde alors et l’écoulement a lieu.

Mais lorsque la Seine est en crue et atteint le niveau des bouches de ces déversoirs, le système fonctionnerait à l’envers si celles-ci n’étaient pas obturées. Cependant, il faut continuer à évacuer en Seine les eaux d’orage faute de quoi certains quartiers bas seraient inondés. Cest alors qu’on met en service les «usines de crue». Ce sont des postes de pompage qui relèvent l’eau des déversoirs à une cote supérieure à celle du fleuve lui permettant ainsi de s’y rejeter.

Ainsi, aujourdhui, la capitale est-elle totalement à l’abri de tous les avatars qu’ont pu connaître nos ancêtres. La vision grandiose d’Haussmann a fait que le réseau d’égouts qu’il avait conçu à l’époque a permis de faire face sans difficultés aux développements ultérieurs de l’agglomération. Le tout-à-l’égout a obtenu droit cle cité et toutes les habitations sont maintenant raccordées à la galerie qui passe dans leur rue.

L’ensemble de ces branchements individuels ajoutés aux 1 500 kilomètres des ouvrages généraux constituent ces 2 000 kilomètres de souterrains qui parcourent la capitale et qui sont eux-mêmes parcourus chaque jour par 1 300 000 mètres cubes d’eau. 900 égoutiers mènent une action permanente dans ce labyrinthe. Toute les galeries sont visitables; on peut donc y circuler aisément.

Leur taille permet d’abriter et de donner un passage commode à toutes les canalisations d’eau, d’air comprimé, de pneumatique et aux câbles téléphoniques. Les conduites de gaz de chauffage urbain et les câbles électriques sont exclus pour des raisons évidentes de sécurité.

Seuls les émissaires et les siphons qui permettent aux collecteurs de traverser la Seine ne sont évidemment pas visitables. Aussi leur nettoyage est-il assuré par une grosse boule de bois, d’une taille très légèrement inférieure au diamètre de la conduite, que l’on introduit périodiquement dans celle-ci. Le courant la chasse devant lui et l’accélération de la vitesse de l’eau, que cette quasi-obstruction provoque, permet de repousser les sables et les boues qui encombrent.

Car les dépôts de matières solides sont importants. Le million de mètres cubes qui tous les jours coule dans les cunettes des galeries ou dans les tuyaux des siphons contient une charge importante en sable et gravier de toute nature.

A certains endroits, des bassins assez larges permettent à l’eau de ralentir son cours et de déposer ses sédiments qui sont enlevés périodiquement à partir de la surface. Mais ces bassins dits de «dessablement» ne sont pas suffisants et les galeries doivent, elles aussi, être périodiquement curées.

Ce travail se fait par le moyen d’une sorte de barrage mobile porté par un bateau flottant sur l’égout ou par un chariot roulant sur les banquettes latérales qui entourent la cunette. Ce barrage, ou plus exactement cette vanne, est descendue jusqu’au radier ne laissant subsister entre elle et le fond qu’un mince passage, L’eau maintenue derrière cette vanne cherche à s’échapper par cet entrebâillement provoquant un jet qui repousse devant lui les sables, que l’on balaye ainsi tout au long des galeries jusqu’à les amener dans les bassins de dessablement.

Outre ces nettoyages effectués par les égoutiets, des nettoyages automatiques ont lieu en permanence par le moyen de 6 000 réservoirs de chasse implantés sur l’ensemble du réseau qui se déclenchent à intervalles réguliers.

IVe partie

Le Métro

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Les trois mystères du métropolitain

Le métro n’a plus de secret, entend-on dire. Ses couloirs souterrains ne protègent plus leur mystère... Il suffit d’acheter un bout de carton jaune et on peut sillonner en tous sens, pendant des heures entières, son labyrinthe de céramique. Pas besoin de fil d’Ariane, des phares et des balises sont à tous les carrefours, c’est illuminé... Ah, s’il y avait une coupure de courant! Qu’il soit plongé dans le noir! Ca serait autre chose; il y aurait une autre dimension, comme lorsque le brouillard tonîbe sur un paysage familier... Mais ça n’arrive jamais. Il est trop domestiqué...

Pourtant, je vois encore en lui des choses surprenantes.

Il a d’abord la faculté de transformer automatiquement des individus normaux en usurier du temps qui passe. Dans ses souterrains, le temps n’a pas la même valeur. Il prend brutalement un aspect précieux qu’il n’a nulle part ailleurs. Chaque minute qui passe est vraiment une minute perdue. Un individu, capable de faire la queue à un cinéma ou d’attendre des heures chez un médecin, ne supporte pas, dès qu’il est entré sous terre, de voir un métro partir sans lui, alors même qu’il sait qu’il y’ en a un autreimmédiatement derrière. Ce comportement frénétique est d’autant plus surprenant que lorsque ce même individu a réussi à sauter entre les portes qui se referment, il prend un air triomphant vis-à-vis des imbéciles qui sont montés normalement,. quelques secondes avant lui et l’idée ne semble jamais l’effleurer qu’il a, de toute façon, loupé la rame précédente.

C’est le premier mystère, Le second, c’esr le parfum du métro. Parfum démoniaque qui ne ressemble à rien d’autre et qui ne peut s’oublier. Cest le myosotis de Paris. Nulle part ailleurs, vous n’en sentirez de semblable. Faites tous les métros du monde, aucun n’a cette odeur subtile, ce fumet profond, cette sensualité qui vous rend le nez gourmand chaque fois que vous passez dans la rue sur une de ses bouches d’aération. Personne ne sait réellement d’où il provient ni comment il se forme. Peut-être a-t-il été enfermé au fond de ce labyrinthe, comme un nouveau Minotaure, par un parfumeur inconnu et génial qui l’a répandu là, au moment de la construction... Cent ans après la mort d’Henri IV, on sentait encore son gousset dans les rideaux du lit de Gabrielle d’Estrées. Avec le métro, c’est pareil. L’odeur s’est si fortement accrochée aux murailles qu’elle continue aujourd’hui à nous rappeler l’existence de ceux qui l’ont construit.

Pourtant il n’est pas très vieux ce métro. Il a l’âge de ceux qui n’ont pas d’âge : trop jeune pour être vénérable, mais déjà trop vieux pour que l’on se souvienne de sa jeunesse. Cet objet utilitaire a la vulgarité des mécaniques et n’est pas encore inscrit à l’inventaire des monuments historiques. ll ne date pas de jadis ou de naguère, mais simplement d’avant-hier. De cette époque sans esprit qui portait des crinolines et roulait en calèche. Les femmes avaient la volupté molle des gâteaux à la crème et les hommes la raideur des mannequins de carton au visage barbichetté. C’est dans ces années jaunies, aux contours flous et usés, que le métro fut conçu et mis au monde. Cela ne se fit pas sans efforts et sans difficultés. La conception fut ardue, la gestation difficile et l’enfantemenr douloureux.

Mais, et c’est là le troisième mystère, dès que la première rame se mit à rouler, tout fut oublié.

En l’espace d’un instant, le souffle de ce chemin de fer souterrain chassa des mémoires les années d’attente et d’incertitude et le spectacle affligeant des coups dejarnac et des délires paranoiaques. Un courant d’air magique créa une amnésie générale. Dans le labyrinthe des cerveaux, un pan entier de souvenirs bascula dans le néant. Les Parisiens, comme des mutants, se mirent alors à croire que tout s’était fait brutalement en un instant si bref qu’il avait échappé à la perception. Ils oublièrent les chantiers gigantesques, les palissades innombrables, les rues barrées, labourées, mises cul par·dessus tête, les gigantesques tuyauteries plongées dans le fond de la Seine, les caravanes de tombereaux et de péniches débordantes des entrailles de la ville qui s’en allaient vomir celles-ci dans les campagnes avoisinantes. Ils oublièrent tout. Leurs mémoires fragiles brûlèrent leurs archives.

Mais les cendres sont encore tièdes.

Tout commence sur un air d’Offenbach joué en mineur.

On est en 1860 et Paris se développe sur un tempo endiablé. Mais sur ses bordures, les communes suburbaines vivent des jours difficiles. Leur position particulière les fait ressembler à l’anneau de Satume. Coincêes entre le mur des Fermiers Généraux et les fortifications de Thiers, elles ont reçu en pleine figure le contrecoup du dynamisme du baron-préfet. Les expropriés des quartiers anéantis et les ouvriers bâtisseurs du faste impérial constituent une population pauvre qui trouve refuge dans ces villages. Dépourvue de moyens, elle s’installe n’importe comment, dans un désordre qui n’est même pas joyeux. Quotidiennement, les immigrants lui apportent leur renfort. Tous les jours, les gares parisiennes aspirent leur contingent de campagnards qui montent par wagons entiers chercher du travail, et tous les jours ce même contingent est refoulé vers la périphérie par la chéreté des loyers. Cette pompe à va-nu-pieds fait monter la pression démographique. Les villages deviennent bidonvilles. Au fur et à mesure que la capitale se sculpte son nouveau profil, aussi droit que les avenues qu’on y ouvre, son cadre se clochardise et s’enfonce dans le sordide.

Napoléon III n’est pas toujours un mauvais bougre. Il est même pour l’extinction du paupérisme. Non pas après 22 heures comme le disent les mauvaises langues, mais tout de suite. Aussi il annexe. Par la vertu d’un décret impérial, la surface de Paris passe alors de 1 100 à 3 300 hectares et les villages deviennent quartiers. L’unité de la capitale change d’échelle.

Les requins de la finance, qui ont comme toujours un œil et deux oreilles dans les couloirs de l’administration, ne sont pas surpris, ou s’ils le sont c’est agréablement, car ils ont acheté des terrains quelques années auparavant et ils peuvent se lancer enfin dans le lotissement. Les campagnes qui séparaient ces villages se construisent. Il faut par conséquent assurer leur desserte, relier entre eux ces nouveaux quartiers. La logique est implacable. Jusqu’à présent, c’est un système rayonnant qui a prévalu, toutes les routes convergeant vers le centre. Maintenant, il faut des transversales. Aussi, va-t-on s’engager dans la création d’une ligne de chemin de fer périphérique, qui ceinturera la ville à l’intérieur des fortifications.

Les banquiers lotisseurs ont d’ailleurs un peu anticipé. Les célèbres Pereire, anciens saint-simoniens devenus propriétaires de tout le quartier de la plaine Monceau, ont déjà construit en 1854 un chemin de fer de 7 kilomètres de long entre la gare Saint·Lazare et Auteuil.

En 1862, on modifie la ligne ferroviaire existant entre Ivry et les Batignolles pour lui permettre de transporter des voyageurs, alors que jusqu’à présent elle n’assurait qu’un trafic de marchandises. On construit, comme l’avaient fait les Pereire, des stations tous les 2 kilomètres et cinq ans plus tard, on boucle Panneau par le sud, formant ainsi le chemin de fer de ceinture. Cette ligne de 38 kilomètres devient le premier transport en commun sur voie ferrée à l’intérieur de Paris.

Cest une révoiution dans les mœurs. Pour la première fois de son histoire., Parisien du peuple peut quitter sa rue pour voyager dans les quartiers voisins. Pour la première fois, un moyen de transport local n’est pas réservé aux riches. Le dimanche, des foules considérables assiègent Saint-Lazare pour prendre le train du plaisir et faire une partie de campagne dans les prés qui subsistent encore en avant des fortifs. On voit ce spectacle incroyable de familles entières sortir de l’enceinte, le nez au vent et les mains dans les poches.

Ce succès devient générateur d’initiatives. Il donne des idées même à ceux qui n’en ont pas et rend réceptifs à celles-ci les banquiers investisseurs. Le chemin de fer intérieur devient à la mode.

Il faut toutefois que le projet soit attrayant pour enlever les dernières résistances, lubrifier les derniers frottements. Il faut séduire. Les premiers à le comprendre sont MM. Brame et Flachat. Ces deux séducteurs n’ont de Don juan que le costume noir. Mais ils ont bonne figure. Redingote ajustée aux entournures, cambrure légère à la taille, pantalon à sous-pieds allongeant la ligne de la jambe, cheveux frisottés au petit fer, œil de velours, barbichette parfaitement triangulaire montrant leur appartenance non pas aux francs·maçons, mais aux mathématiciens géométriques de l’École des Ponts et Chaussées, ils sont l’archétype du jeune cadre, modèle Second Empire.

Leur projet consiste à créer une ligne souterraine pour assurer l’approvisionnement en marchandises des Halles centrales. Celle-ci supprimera le tapage nocturne qui sur les grands axes nuit au confort des riverains et augmentera la rapidité des livraisons. La conception du projet est dans le droit fil de la politique d’Haussmann. Il doit améliorer les conditions de vie et d’hygiène des populations et créer une plus·value supplémentaire pour les immeubles actuellement soumis aux nuisances sonores. Grâce à cette ligne, le centre de Paris sera relié. au chemin de fer de petite ceinture qui, étant lui·même relié aux grandes gares, lui permettra de drainer les arrivages en provenance de toutes les directions.

Ce projet provoque l’enthousiasme des chevillards et des mandataires aux Halles. Le banquier Pereire, grand ami d’Eugène Flachat, est quant à lui un peu plus circonspect. La dépense est lourde pour un résultat qui reste assez secondaire, pour ne pas dire vulgaire et subalterne. Engager des millions pour dégager les tues des cageors de tomates ou de laitues ne lui apparaît pas comme une réalisation bouleversante. Pereire avec son premier chemin de fer a fait un «coup» extraordinaire, Il a desservi ses terrains à lotir, décuplant leur valeur et de plus il gagne encore de l’argent en transportant les voyageurs. Il n’a aucune raison de prendre des risques aujourd’hui. La ville devra donc subventionner fortement pour qu’il accepte de prendre la concession.

Le message est reçu. Les deux séducteuts se parfument la barbe, rectifient les côtés du triangle de leur barbiche et frappent à la porte des conseillers de Paris.

Il faut trouver des subventions. Les discussions sont longues, ardues, filandreuses et il en ressort que l’affaire n’est intéressante que si la ligne est mixte. Elle doit transporter des passagers en même temps que des marchandises, Si un millier de personnes l’emprunte chaque jour, l’affaire est rentable.

Flachat et Brame reprennent leur projet. Mais la chose est maintenant plus complexe. Entre construire une ligne desservant un point unique comme les Halles et une ligne répondant aux besoins des mille habitants qui allaient devoir acheter leur billet tous les jours, il y a un monde.

Les itinéraires et les tracés doivent être revus. Des pressions contradictoires s’exercent, L’affaire traîne, Les investisseurs préfîtrent engager leurs fonds dans la rénovation urbaine qui leur paraît d’une rentabilité plus assurée que dans ce chemin de fer souterrain. Les deux séducteurs déploient un charme fou et usent des litres de salive et d’eau de Cologne. Mais leurs proies résistent. En fair, chaque banquier est un promoteur immobilier qui exige pour financer le chemin de fer que celui-cl desserve ses lotissements. Il faut donc adapter le choix des investisseurs au tracé technique, tout en adaptant le tracé aux investisseurs choisis. C’est un jeu d’équilibriste d’une grand subtilité.

Cette entreprise dura quinze ans et au moment où elle allait enfin réussir, Napoléon III eut l’idée saugrenue d’aller se colleter avec Bismarck. Il en résulta les événements que vous savez et le projet alla finir ses jours dans la poussière d’un tiroir.

En décembre 1871, c’est le calme après la tempête. Les affaires reprennent et avec elles les idées d’un chemin de fer urbain. Les conseillers généraux de la Seine investis d’une légitimité toute neuve demandent au préfet de relancer les études. Celui-ci, en bon préfet qui veut donner des gages pour ne pas être soupçonné d’autocratisme haussmannien, nomme une commission spéciale,

Après quelques mois de travail, elle s’aperçoit qu’elle ne peut conclure. Les projets qu’on lui a présentés sont nombreux pour ne pas dire innombrables. Il y a de tout : des inventions farfelues, des irréalismes notoires, d’autres qui sont techniquement fondés. Mais parmi ceux-ci, les conceptions sont totalement différentes. Chacun des soumissionnaires a sa propre idée du transport urbain. Brame et Flachat sont encore là. Mais ces vieux séducteurs ont maintenant fort à faire car la concurrence est vive. Chacun déploie ses trésors de persuasion et fait jouer ses influences. Submergés par toutes ces œillades, soûlés de paroles et de pots-de-vin, les membres les plus faibles de la commission s’endorment. Toutes ces sollicitations contradictoires leur détraquent la santé. Ils se battent entre eux et n’arrivent à rien. Aussi, complètement épuisés, déclarent-ils forfait, Impossible de conclure.

C’est alors qu’ils décident d’ajourner route espèce de choix. Le moment n’est pas encore venu, disent-ils, où l’on pourra retenir le projet de Monsieur X plutôt que celui de Monsieur Y. Avant toute chose, il faut poser le principe de ce que l’on veut. Quel réseau urbain la ville désire-t-elle? Les conseillers doivent avant toute chose décider du tracé et du type de chemin de fer.

La discussion reprend alors dans un climat rasséréné, loin de l’agitation tapageuse des prétendants.

Après quelques semaines, le parti est arrêté. Le métropolitain sera un chemin de fer classique à voie normale, utilisant des souterrains de 4,50 mètres de haut. Le nombre des lignes sera, pour ce début, limité à deux. Le plan redessine, à peu de chose près, mais en plus vaste, l’ancienne croisée de Paris, celle-là même par laquelle Philippe Auguste avait fait commencer le pavage de la capitale. La première ligne doit aller de la Bastille au Bois de Boulogne en empruntant, via l’Ètoile, les boulevards du nord. La seconde doit relier la ligne du chemin de fer de ceinture nord à Montrouge en passant par les Halles. Cela coûtera 80 millions. Toute autre que celles-ci est à exclure pour le moment. Seuls les projets répondant à ces exigences seront examinés.

Le conseil demande alors au préfet de mettre en œuvre. Mais la ville n’a pas d’argent, il n’est donc pas possible qu’elle supporte, ne serait-ce qu’une partie de cette somme. On décide donc de concéder ce premier réseau à titre de chemin de fer d’intérêt local.

Cette procédure est fort employée à l’époque. Grâce à elle, on couvre la France de cette extraordinaire dentelle de voies ferrées qui desservent les campagnes les plus reculées. Elle consiste à accorder à un investisseur quelconque le droit de construire, à ses frais, puis d’exploiter pour son propre compte, un réseau. Cet investisseur rembourse ses dépenses et prend son bénéfice sur la vente des billets. Pour qu’il accepte, il lui faut donc escompter un certain nombre de voyageurs pour que le chiffre d’affaires soit rentable et que la durée de l’amortissement ne soit pas trop longue.

Dans le cas du métro de Paris, personne ne se présentera. Échec complet. Aucun banquier ou maître de forges ne sembla juger l’opération suffisamment intéressante pour accepter d’y mettre un peu de son petit pécule.

ll fallait être bien naïf pour s’en étonner. En réalité, l’affaire était sordide et faisait éclater au grand jour la lutte sourde que les grands financiers menaient depuis 20 ans déjà. Si personne n’avait répondu a l’offre de concession, c’est parce que les compagnies de chemin de fer s’étaient entendues pour faire de l’obstruction. Le projet qui avait leur faveur consistait à réunir entre elles leurs grandes gares parisiennes. Elles voulaient d’abord un métro qui soit un trait cl’union entre les points de départ de chacun de leur grand réseau. La croisée de Paris ne présentait pour elles aucun des avantages qu’ils attendaient. Ce n’était qu’un chemin de fer d’intérêt local alors que leur ambition était de le faire déclarer d’intérêt national pour qu’il puisse assurer l’intercommunication des grandes lignes. Et comme elles n’avaient pu agir avec suffisamment d’efficacité sur la commission pour que celle-ci retienne leur thèse, elles boycottaient purement et simplement la ville. C’était le torpillage déclaré. Tous les éventuels candidats indépendants avaient été convaincus, dans l’intérêt même de leur entreprise, de retourner à leurs chères études.

Compte tenu de l’ampleur des sommes à engager, aucun entrepreneur ne pouvait se lancer dans une telle opération sans une couverture bancaire. Or les banques étaient intimement liées aux grandes compagnies. Personne ne pouvait être assez fou pour outrepasser cet interdit. Quant à l’idée d’aller chercher un concurrent étranger, elle était inconcevable dans le climat nationaliste qui régnait alors.

La ville déclara infructueux l’appel à la concession. Et on en resta là.

Après 3 ans de guerre de position, le conseil général lance une offensive le 22 novembre 1875. Des crédits sont votés pour permettre l’étude d’un nouveau projet. Cette fois, il est bien décidé à débloquer la situation. Aussi ne s’acharne-t-il pas sur l’ancien dossier. L’affaire est reprise à zéro, on recommence tout. Le préfet de la Seine est chargé de la mise en œuvre. Les grandes compagnies se précipitent chez lui, font le siège et, quelques mois plus tard, le préfet propose un projet entière ment nouveau qui n’est que l’exptession du désir des rois du chemin de fer. Le conseil se voit ainsi proposer la construction d’une grande gare souterraine placée sous les jardins du Palais-Royal. De ce point central partiraient autant de voies qu’il y a de grandes gares à Paris. L’interconnexion des cinq réseaux serait ainsi réalisée par une convergence générale sur un point central. Pour couronner tout cela et ne pas faire de jaloux, la concession serait donnée au Syndicat des cinq grandes compagnies de chemin de fer.

En osant présenter cet unique projet au conseil général, le préfet prenait le risque de passer pour un imbécile, manipulé sans qu’il s’en aperçoive, ou pour un vendu. Or chacun sait que les préfets ont autant de répulsion pour le risque que les chats en ont pour l’eau froide. Il fallait donc que les compagnies aient acquis une bien grande influence auprès de tout le monde pour proposer avec autant de cynisme, et par haut fonctionnaire interposé, un projet qui prenait très exactement le contrepied du parti d’aménagement que le conseil avait retenu 3 ans plus tôt. Les longues tractations qui s’étaient déroulées durant ces années paraissaient avoir tourné à l’avantage des compagnies. La ville avait donc certainement baissé pavillon et admis officieusement ce nouveau parti pour que le préfet accepte d’être le rapporteur complaisant de cette nouvelle option.

Alors, comme c’est souvent le cas, le délire de la victoire obscurcit soudainement l’entendement des vainqueurs. Le projet est estimé à environ 160 millions, ce qui est très exactement le double du précédent. Mais ne semblant attacher aucune importance ii cette augmentation, les vainqueurs exigent d’être subventionnés pour la moitié de la dépense et demandent en outre à l’État de garantir l’excédenr, c’est-à-dire les 80 millions restants, Le conseil général de la Seine doit quant à lui en verser 40 et le conseil municipal de Paris autant.

Ce demier manque de s’étrangler devant pareille insolence. Non seulement on essaie de lui fourguer un projet dont il refuse le principe, mais en plus on lui demande d’en payer le quart. Les Parisiens devraient donc se cotiser pour financer un chemin de fer qui ne répond absolument pas à leurs besoins mais seulement à ceux des voyageurs qui transitent par la capitale! Au cours d’une séance orageuse, le conseil se refuse à discuter le projet. Ces manières de joueur de bonneteau l’ont tellement indigné que sur-le-champ il charge sa commission de se remettre au travail.

Celle-ci lance un concours comme elle l’avait fait 5 ans auparavant, c’est-à-dire sans imposer de parti bien précis. Le tracé de la croisée de Paris et la nature souterraine des voies ne sont plus obligatoires. C’est donc la porte ouverte à l’imagination, voire à l’imaginaire.

On voit alors M. Alphand, l’ancien collaborateur d’Haussmann, présenter un projet à peu près identique à celui qui a failli faire mourir d’apoplexie les membres du conseil. Tout le monde se pose alors la question de savoir si M. Alphand est un débile profond ou un farceur porté sur l’humour noir.

On voit également surgir des projets qui sont des sortes d’œuvres d’art dans la mesure où leur auteur y introduit d’abord ses rêves et ses fantasmes au lieu de répondre objectivement à un besoin.

Ainsi un certain M. Heuzé, architecte de son état, propose un «chemin de fer transversal avec passage couvert pour piétons». Cest une sorte de viaduc de 7 mètres de haut portant une voie de 13 mètres de large qui sert d’assise à deux lignes de chemin de fer. Entre les pieds de cet ouvrage, il crée une galerie couverte éclairée en permanence durant toute la nuit et protégée latéralement par des grilles. De place en place, des portes permettent d’y pénétrer. Ainsi, les piétons peuvent-ils déambuler sans se mouiller lorsqu’il pleut, et la nuit marcher en sécurité. Car l’éclairage et les grilles doivent décourager les plus hardis voleurs. La pleine lumière et l’obstacle des grilles qui s’opposent à une fuite rapide, puisqu’il faut atteindre les portes pour sortir de cette nasse, rendent toute agression impossible ou suicidaire.

Le commerce n’est pas oublié. En certains endroits, ces galeries peuvent abriter des boutiques de part et d’autre d’un couloir central. On créera ainsi de nouveaux passages couverts comme ceux qui avaient eu tant de succès au début du XIXe siècle. Pendant ce temps-là, sur la toiture, des trains à vapeur circuleront dans les deux sens. La rentabilité de l’opération de transport sera ainsi augmentée par les revenus de la location ou de la vente des emplacements de commerces.

Pour ne froisser aucune susceptibilité et plaire à tout le monde, M. Heuzé proposait un tracé qui desservait les Halles, le centre de Paris et trois grandes gares. Ce tracé avait une particularité : il ne s’embarrassait pas des voies existantes, mais fonçait tête baissée droit devant lui. Frappé de «haussmanité», l’architecte perçait des voies nouvelles avec une jubilation assez inquiétante. Son rêve était de faire de nouveaux boulevards, et accessoirement de reconstruire en bordure tout ce qu’il aurait dû précédemment démolir.

Un autre projet était présenté par M. Haag, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées. Celui-ci, qui avait à peu près autant d’imagination que sa table de logarithmes, proposait de faire la seule chose qu’on lui ait appris à faire : des ponts. Il en collait partout. Son métro était un gigantesque viaduc passant à toutes les hauteurs possibles et supportant une quadruple voie ferrée. Cet énorme serpent métallique d’une largeur phénoménale s’enroulait et se déroulait à l’intérieur de la ville sans autre souci que celui de respecter les règles de la résistance des matériaux et celle de la desserte des cinq gares. M. Haag, qui avait la sensibilité glacée de ses poutrelles de fonte, estimait que son monstre ne déparerait en rien l’esthétique de la ville, mais au contraire ne pourrait que profiter à bon nombre de quartiers infiniment plus laids que ses échafaudages.

Quant à M. Chrétien, un troisième latron, c’était un homme rigoureux. Son projet comme les deux précédents prévoyait la construction d’un viaduc. Mais il était plus modeste. Il n’utilisait que les rues existantes et ses deux voies ferrées n’étaient supportées que par une rangée unique de colonnes placées au milieu des chaussées. L’emprise au sol était ainsi des plus réduites. Une autre originalité de ce projet tenait au fait que l’énergie de traction des véhicules était l’électricité. Dans presque toutes les autres propositions, les machines fonctionnaient à la vapeur ou à l’air comprimé. M. Chrétien était moins orthodoxe. Il établissait au sol à poste fixe, dans un certain nombre de stations, des machines à vapeur qui faisaient tourner des dynamos, on disait alors des machines magnétoélectriques Gramme. L’électricité produite était distribuée le long des voies par un câble sur lequel les voitures venaient s’alimenter.

Chacune des études présentées donnait une estimation financière de la rentabilité de Lentreprise et la plupart arrivaient à la conclusion qu’un chemin de fer métropolitain pouvait être en lui-même suffisamment rémunérateur pour qu’on puisse se dispenser d’avoir recours à la subvention et à la garantie d’intérêt.

De tous ces projets, le conseil municipal ne retint que cette dernière information. Elle était pour lui capitale. Car si elle s’avéra.it exacte, elle rendait la ville maîtresse de ses choix. Il n’était plus nécessaire de monter des financements compliqués avec l’etat et les banques. On échappait aux fourches caudines des grandes compagnies et à leur obsession de l’interconnexion des gares. Les Parisiens pouvaient se construire eux·mêmes le métro dont ils avaient besoin et rien d’autre.

Comme Haussmann l’avait fait lorsqu’il avait voulu se documenter sur le principe du tout-a-l’égout, la ville envoya une mission à Londres pour étudier la manière dont les Britanniques s’y étaient pris pour financer leur railway.

A son retour, cette mission confirmait la possibilité de l’autofinancement.

Sans perdre un instant, le conseil municipal chargeait deux de ses membres, MM. Deligny et Cernession, de préparer un rapport général sur la question et de définir enfin un tracé qui fût rémunérateur.

On est en 1876. On se remet à l’ouvrage. On met tout a plat et on recommence dans un esprit d’économie. Les deux conseillers mitonnent un projet d’un coût de 100 millions de francs. Il y a trois lignes: une boucle par le sud, Bastille-Trocadéro, une par le nord, Bastille-Bois de Boulogne, et une transversale est-ouest, République-Étoile.

Mais juridiquement, le problème n’est pas réglé. La ville n’a pas le droit de construire un chemin de fer sans l’accord préalable du département de la Seine. Alors une fois de plus, l’affaire reste sans autre conclusion qu’un enterrement au fond d’un tiroir. Le conseil général de la Seine rendant la monnaie de la pièce au conseil municipal de Paris qui avait refusé de discuter le projet de la gare du Palais-Royal, refuse à son tour de discuter la nouvelle proposition.

Quatre ans plus tard, en 1880, coup de théâtre. Le parlement vote une loi accordant aux communes la faculté de construire des chemins de fer d’intérêt local sur leur territoire. Le conseil de la Seine perd ipm facto toute compétence.

Cest alors que se dresse l’Etat.

L’État centralisateur, jacobin et parisien qui refuse aux Parisiens le droit de régler eux-mêmes leurs affaires. Le chemin de fer métropolitain est d’intérêt général, déclare l’État : c’est donc à moi de décider et à personne d’autre! Les Parisiens sont sous tutelle et doivent plier devant l’État.

Le conseil de Paris tente alors un coup de force. Le 10 février 1883. il met à l‘enquête publique un projet comportant cinq lignes souterraines. Tous les avis locaux étant favorables, la ville transmet alors la demande au ministre des Travaux publics. Au nom de ses grands principes étatiques, celui-ci refuse. Hurlements du conseil qui introduit un recours devant le Conseil d’État. Celui-ci, de même que le conseil général des Ponts et Chaussées, affirme le caractère national du métropolitain et la ville se voit déboutée. Le ministre prend un air chattemite pour dire qu’il est, quant à lui, assez favorable au tracé proposé, mais que le projet doit être rejeté puisque c’est la loi...

Il est urgent d’attendre, alors on attend. Et le temps passe. Sadi Carnot succède à jules Grévy, le «brav’ général Boulanger» met au point sa légende, Offenbach assagi écrit maintenant des opéras et le choléra fait sa dernière et timide tentative.

En 1887, le ministre, qui s’est donné le temps de la réflexion sereine et indépendante, présente à son tour son projet. Par une très curieuse coïncidence, ses lignes passent par les cinq grandes gares et s’y raccordent. Autrement dit, les trains pourront circuler indifféremment sur les grandes lignes et dans le métro. Le projet est concédé au gouverneur du Crédit Foncier. Les copains et les coquins font la loi.

Le conseil municipal utilise alors à son tout tous les moyens de procédure pour bloquer l’affaire. La ville est propriétaire du sol, donc elle refusera l’utilisatiori de celui-ci tant que le projet n’aura pas été revu pour prendre en compte les besoins de l’activité parisienne.

L’ Exposition universelle de 1889 approche à grands pas et chaque partie estime que cette échéance rendra l’adversaire plus compréhensif. Mais personne ne bouge. Comme des joueurs de poker, chacun garde un calme et une indifférence superbes. Pas la moindre émotion, L’opinion publique peut bien commencer à manifester, ce ne sont que des péripéties. En 1870, la France était en retard d’une guerre, elle l’est aujourd’hui d’un métro. Rien de tout cela n’est de taille à faire cesser ce magnifique jeu de cons. Aussi passent les années et passent les semaines. L’eau coule sous les ponts et bientôt l’Exposition universelle n’est plus qu’un souvenir. On attend alors de pied ferme la prochaine. Celle de 1900. Le cul vissé sur leur chaise et le visage immobile comme un masque de cire, les grands négociateurs s’apprêtenr à passer encore une dizaine d’années à éviter de faire quelque chose.

Mais un beau matin de novembre 1895, coup de théâtre. Un des adversaires flanche. Les nerfs de l’État craquent. La nouvelle fait le tout de Paris en un instant, Le ministre des Travaux publics a expédié une dépêche au conseil municipal pour lui donner l’autorisation de lancer les travaux.

Paris a gagné, Paris aura son métro.

Alors tout va aller à une vitesse surprenante. Le 20 avril 1896, un avant-projet est établi et mis à l’enquête. Le 30 novembre, les études d’exécution sont confiées aux ingénieurs municipaux. En un an et demi, elles sont achevées. Fulgence Bienvenüe en est le maître-d’œuvre. ll n’a pas beaucoup de mal à se donner pour établir le projet. Ses prédécesseurs malheureux ont fait plusieurs fois le tout de la question. Le 30 mars 1898, tout est prêt et la Chambre déclare d’utilité publique la construction d’uri chemin de fet métropolitain à traction électrique comprenant six lignes.

Comme la ville a la rancune tenace, elle s’arrange pour qu’aucun raccordement de son réseau avec celui des gates ne soit possible. Même si les voies ont le même écartement, les dimensions des ouvrages d’art sont calculées de telle sorte qu’aucun train de grande ligne ne pourra jamais y circuler. En contrepartie, elle accepte la possibilité que les gares s’interconnectent entre elles d’une manière indépendante, Ce qu’elles ne feront jamais.

Une fois passés l’euphorie des victoires et l’étourdissement des premières études de conception, il fallut s’atteler à la tâche et faire le choix des moyens à employer.

Tout d’abord, créer une infrastructure ; tunnels, tranchées, viaducs, etc., puis placer des voies ferrées et y faire rouler du matériel.

La première urgence était bien entendu de réaliser l’infrastructure. La ville décida de se charger elle-même de ces travaux. Cela lui paru moins dispcndieux et plus simple que de concéder cette partie a une compagnie. Elle pouvait en effet bénéficier de prêts à taux préférentiels et surtout, si les frais de cet amortissement avaient dû être supportés par le concessionnaire, il aurait fallu lui laisser l’exploitation du réseau pendant 75 ans. Cette durée était beaucoup trop longue et hypothéquait inutilement l’avenir. Les dépenses évaluées à 335 millions de francs furent couvertes par le produit de deux emprunts que la ville fut autorisée à lancer. Le premier d’un montant de 165 millions le fut en 1899. Il rapportait un intérêt de 2 %. Le second, de 170 millions, en rapportait 3,5; il fut émis en 1904. Cet or fut utilisé à la construction de 84 kilomètres de voies, dont 77 étaient destinées au trafic et 7 aux divers garages, raccordements, etc., etc.

Restait maintenant à faire le choix du mode de gestion de cette infrastructure. Était-il concevable que la ville fasse son affaire de l’équipement en voies ferrées et en matériel roulant? Là, c’était peut-être trop en demander. Les affaires restaient les affaires. Et si les compagnies avaient perdu la bataille du métro, il fallait leur accorder des compensations.

Aussi, le principe d’une gestion directe fut-il rejeté et l’on se mit en quête d’un concessionnaire. la commission chargée de ce choix désigna la Compagnie générale de Traction, c’est-à-dire le baron Empain, associé pour cette entreprise avec M. Schneider du Creusot. Ils constituèrent à eux deux la Compagnie du Chemin de Fer métropolitain de Paris qui allait durer le temps de la concession, c’esr-à-dire 35 ans. Cette entreprise se chargea d’installer les voies, les transmissions électriques, les accès aux stations, les usines et le matériel roulant, Elle devait assurer l’exploitation des lignes à ses risques et périls, sans garantie de la part de la ville. Elle avait une concession exclusive sur toutes les lignes à construire dans l’avenir. Toutefois, comme il est d’usage, une exception existait et perdura aussi longtemps que la société. M. Berlier, ingénieur, avait en 1899 proposé à la ville un projet de tramway. Celui-ci était sur le point d’être accepté lorsque la décision de construire un métro sur ce même trajet rendit caduque cette ligne aérienne. M. Berlier revint à la charge er obtint assez curieusement le droit de construire, tout seul, une ligne de métro souterrain. C’est ainsi que naquit «le Chemin de Fer électrique Nord-Sud de Paris». Il fonda alors la société du même nom et construisit les souterrains et le matériel. La ville n’intervint pas dans cette opération. La ligne qui s’appelle aujourd’hui Porte de Versailles-Porte de la Chapelle diffère du système général par quelques points qui faisaient l’originalité du projet Berlier. Ainsi dans la traversée de la Seine et des zones aquifêres, les voies étaient contenues dans deux tubes de fonte de 5 mètres de diamètre. Les vieux Parisiens se souviendront également que les wagons de cette ligne n’étaient pas les mêmes que ceux du reste du réseau. Une seconde ligne appartenait à cette société, c’était celle allant de Saint-Lazare à la porte de Saint-Ouen.

Comme il était convenu dans le contrat, ces deux lignes furent remises à la ville, avec leur matériel, au terme de la Concession.

On frappe les trois coups au moment ou résonnent les vingt coups de canon de la naissance du siècle. Le 19 juillet 1900, le premier train officiel parcourt sa ligne Vincennes-Dauphine. L’affluence est énorme, la foule se précipite de toutes parts pour essayer et étrenner ce nouveau mode de transport. Les gens sont enthousiasmés. Les trains se succèdent avec une fréquence surprenante et chacun goûte le confort du métro et sa fraîcheur reposante dans la canicule de l’été 1900. Les voyageurs mesurent l’ampleur du travail accompli et comprennent mieux le gigantisme des chantiers qui encombrent toujours les rues.

Car la construction se poursuit. Les tunnels sont creusés à une assez faible profondeur. Les fouilles ne dépassent jamais 5 mètres. Compte tenu de la hauteur des voûtes, l’extrados de celles·ci est rarement à plus d’un mètre de profondeur.

Aussi, un travail préliminaire considérable et parfaitement invisible doit être mené. Le métro n’est jamais creusé sous les maisons, il reste sous les voies publiques, exactement comme les égouts. Avant de percer les tunnels, il faut donc commencer par déplacer toutes les conduites qui gênent.

Un certain nombre de galeries doivent ainsi être déviées avec toutes les conduites d’eau potable er d’air comprimé qu’elles abritent.

Une fois ces travaux achevés commence alors l’exécution des tunnels. Celle-ci se fait par tronçon d’un kilomètre environ, Pour que les travaux soient menés rapidement, on donne aux entreprises adjudicataires des primes importantes pour chaque jour gagné et des pénalités très élevées pour chaque jour qui dépasse la durée. Le délai d’exécution moyen est d’un mois pour 100 mètres de souterrain.

Un travail frénétique agite ainsi la capitale pendant des années.

Pour limiter le plus possible les inconvénients, on essaie de travailler en souterrain. Des puits verticaux sont creusés à l’emplacement des futures stations, et servent de point d’attaque. A partir d’eux, on creuse une galerie horizontale à la manière d’une galerie de mine. Les terrains sont maintenus par des boisages et des wagonnets circulent au milieu pour emmener les déblais vers les puits d’attaque d’où ils sont remontés à la surface. Cette galerie a un toit qui correspond au point le plus haut de la future voûte. Une fois qu’elle est en place, on creuse latéralement, en abattant les terrains encaissants pour dégager un vide ayant une forme d’anse de panier. On pose alors des cintres et on maçonne ou on coffre la voûte ainsi créée. Une fois que ces travaux sont achevés, tout le boisage de soutien est enlevé et on commence alors à creuser verticalement jusqu’à atteindre la profondeur du sol sur lequel seront posés les rails. Ce fossé creusé sous la voûte, on procède comme précédemment en abattant les terres qui sont sur les côtés jusqu’à dégager un vide correspondant au futur tunnel.

Dans d’autres cas, quand la portée de la voûte est grande, et dépasse 10 mètres, on commence pour creuser depuis le sol deux fossés parallèles, très profonds dans lesquels on va construire les murs latéraux. Une fois que ceux-ci sont achevés, on construit la voûte. Puis celle-ci étant complètement fermée, on peut alors rétablir la circulation en surface et poursuivre le creusement en souterrain. Dans les cas où l’on ne peut pas faire de voûte par suite d’un manque de profondeur, on couvre simplement le tunnel par un plafond métallique horizontal sur lequel la rue repose directement.

C’est de ces deux manières que furent exécutés la quasi-totalité des souterrains du métro. Pourtant un autre procédé avait été utilisé à l’origine mais il occasionna des déboires et l’avancée qu’il permettait était si lente que rien n’aurait été prêt au moment de l’Exposition si l’on s’était acharné à l’utiliset.

Ce procédé était une invention française de M. Brunel qui l’avait utilisé, en 1825, pour creuser un tunnel sous la Tamise à Londres. C’était le bouclier. Le principe en était simple. Il s’agissait d’une sorte de demi·tuyau cylindrique ayant la forme de voûte que l’on voulait construire. Ce bouclier était d’abord descendu en fouille, à la profondeur correspondant à celle du plafond de la galerie. Les ouvriers travaillaient sous l’abri de ce toit métallique. Ils creusaient le vide et construisaient la voûte sous cette carapace. Lorsque ce travail était achevé, des vérins extrêmement puissants poussaient l’engin qui avançait à travers le sol vierge, découpant dans celui-ci la forme de la voûte. On recommençait à travailler dessous et ainsi de suite. A l’avant du bouclier, une sorte de lame découpait à l’emporte·pièce le terrain qu’on devait traverser. L’avantage de ce système résidait dans la protection qu’assurait cette carapace métallique. Elle maintenait parfaitement les terrains et rendait tout éboulement impossible. Mais son maniement restait malaise partout où les sols traversés étaient hétérogènes. Chaque fois que la lame avait à trancher dans un même mouvement des terrains durs et des terrains mous, elle avait une fâcheuse tendance à couper de travers et à partir en crabe du fait des résistances différentes qu’elle rencontrait.

C’est sur la première ligne, Porte de Vincennes-Porte Maillot que ce procédé fut mis en œuvre, mais sa lenteur d’exécution le fit remplacer assez rapidement par les procédés classiques.

On ne l’utilisa plus que pour les traversées de la Seine. Compte tenu de l’eau, il n’était pas possible de procéder sous le fleuve par des galeries de mines. Aussi creusa-t-on la ligne n° 4 avec ce boucher. Mais même dans ce cas, ce procédé fut assez vite abandonné au profit du caisson, d’une conception d’ailleurs voisine.

Le caisson était une sorte de demi-tube fermé aux deux extrémités, comme une auge. ll était posé au fond du fleuve et de l’air comprimé y était introduit par des cheminées verticales qui émergeaient. La pression ainsi créée à l’intérieur était supérieure à celle de l’eau et l’empêchait par conséquent de pénétrer. Les ouvriers travaillaient comme dans une elodie à plongeur. Ils creusaient le sol jusqu’à la profondeur à atteindre et, au fur et à mesure de ce creusement, le caisson descendait sous son propre poids, ses bords ayant été au préalable aiguisés pour permettre une meilleure pénétration verticale. Une fois atteinte la profondeur voulue, il était fixé en place et le béton coulé à l’intérieur, les caissons successifs étaient alors reliés entre eux et les cheminées étaient démontées par des scaphandriers.

Cette traversée de la Seine et la construction des stations de grande profondeur que sont Saint-Michel et la Cité excitèrent beaucoup la curiosité des Parisiens durant l’année 1904. En effet, il fallut creuser des puits verticaux de très grand diamètre pour y placer au sec les stations, à l’intérieur même de la nappe d’eau. Ces difficultés particulières rendirent nécessaire la congélation des terrains. L’eau qui les imbibait fut transformée en glace, ce qui permit ainsi d’effectuer les creusements dans un terrain solide. Mais les malheureux riverains de ce chantier devinrent à peu près fous. Durant des mois et des mois, un vacarme assourdissant régna sur la place Saint·Michel et sur celle du Marché aux Fleurs. Un énorme meccano encombra l’espace et masqua la lumière. Toutes les pièces métalliques étaient fabriquées sur place. Les tôles arrivaient en feuilles et tout le travail de chaudronnerie était fait au chantier. Pendant qu’une équipe vissait les boulons, l’aurre forgeait les rivets. Les deux stations complètes furent ainsi fabriquées à l’air libre dans leur tube qui s’élevait verticalement à des hauteurs phénoménales. Puis ensuite, lentement, on les fit descendre, Tout cela dans le vacarme prodigieux des coups de marteaux, des coups de béliers et des compresseurs d’air.

De tout Paris, les habitants venaient admirer ces travaux et il y avait, quelle que fût l’heure, une foule considérable. Les gens penchés sur les trous ou les palissades ouvraient des yeux ronds, s’amusaient beaucoup et se parlaient en hurlant. Puis après quelques heures, on les voyait partir en titubant pour soigner leurs tympans dans un endroit calme tandis que, complètement hébétés, les habitants des maisons voisines retardaient chaque jour d’avantage le moment de rentrer chez eux en promenant dans leur crâne un opéra sériel dont un marteau sans maître tenait le rôle principal.

On se heurta à d’autres difficultés, mais de moins grande ampleur, dans les quartiers des carrières. Il fallut opérer dans ces zones-là des travaux de confortement. On construisit ainsi des kilomètres et des kilomètres de piliers de soutènement.

Il fallut aussi assurer le comblement des vides. Mais la chose fut relativement aisée car le remplissage se faisait avec tous les déblais sortis des tunnels. Dans ce cas précis, les gravars n’avaient même pas à être remontés en surface. Il suffisait de percer des puits verticaux jusqu’à la rencontre des souterrains, puis d’y jeter les matériaux pour les entasser jusqu’au toit des galeries.

Cétait une facilité d’exécution qui était ainsi offerte. Car partout ailleurs, l’enlèvement des déblais posait un problème considérable. On utilisa tous les moyens possibles.

Pour rejoindre la Seine ou le canal Saint-Martin, on n’hésita pas à creuser des galeries de service de plusieurs centaines de mètres de longueur afin d’employer les péniches dont la capacité de transport dépassait largement celle des tombereaux à chevaux.

En d’autres points, on utilisa la voie des tramways et des raccordements temporaires avec les lignes de chemin de fer, que ce soient celles de la petite ceinture ou celle des gares principales.

Les difficultés rendent ingénieux et il est dans l’esprit du Parisien d’être débrouillard, aussi réussit-on presque toujours à assurer ces enlèvements sans que cela provoque des encombrements de voitures que l’ensemble des chantiers aurait rendu encore plus pénibles.

La création du métro entraîna des disparitions d’ouvrage souterrain. L’aqueduc de ceinture en particulier fut totalement dévoré par le tunnel entre la place Clichy et le parc Monceau où il aboutissait. Tout fut détruit.

On rencontra, sous la place de la Bastille, de nombreux vestiges de la forteresse. Dans les fossés comblés que la ligne n° 5 traversa, on retrouva des boulets de canons, la pile d’un pont tournant d’une défense avancée et bien sûr les soubassements dont on voit encore aujourd’hui les vestiges dans un des murs de la station de métro.

Ailleurs, on recoupa d’a.nciennes nécropoles et les ossements furent transportés dans d’autres souterrains, ceux des catacombes.

Ces morts-là étaient honnêtes. On en trouva d’autres qui l’étaient moins. Dans les anciens remblais, aux alentours du Temple, on découvrit de très nombreux crânes dont certains portaient très clairement inscrite la nature de la mort qui les avait frappés. Fendues, fracassées, éclatées, tranchées, les têtes étaient aussi nombreuses que les boulets des douves de la Bastille. Elles avaient roulé d’on ne sait où dans une tranchée anonyme.

Moins macabres furent les découvertes de puits à eau ou de trous punais. Dans les anciens quartiers de Paris, leur nombre était considérables. Les travaux d’Haussmann avaient tout détruit en surface et nivelé les sols, mais souvent les hasards du remblaiement avaient placé les pierres dans une position telle qu’elles avaient formé une sorte de voûte protégeant la partie inférieure, Du fond de ces trous, il n’était pas rare de remonter de vieux seaux, d’anciens ustensiles, parfois le cadavre d’un chien ou une pièce d’or. Les caves aussi étaient innombrables. Pour les mêmes raisons, les arasements des maisons avaient laissé subsister les vides inférieurs. Murées dans les parois de celles-ci, on trouva parfois des cavités contenant une poterie remplie de pièces d’or ou d’argent. Coffres-forts inviolables dont le souvenir était mort avec leur propriétaire. Mais il semble bien que les découvertes de trésors furent très rares si l’on en iuge par les comptes rendus des entreprises.

Elles furent rares ou, plus vraisemblablement, elles ne furent pas rapportées. Du mur d’une cave à la poche d’un pantalon de terrassier, la distance est brève. D’autres découvertes sans valeur fiduciaire enchantêrent les archéologues : vestiges de bâtiments, tas d’ordures anciennes, pierres gravées, fragments d’inscription ou hiéroglyphes de la vie quotidienne.

Mais parmi toutes ces traces identifiables, il y en eut d’autres qui ne le furent pas. Ainsi, sous la statue de jeanne d’Arc, place des Pyramides, se trouve encore à côté du métro les restes d’une galerie en pierre de taille de 1,30 mètre de large sur 2 mètres de haut dont l’épaisseur des murs latéraux atteint presque 2 mètres. Cette construction colossale reste toujours inexpliquée. Tout à côté, dans la rue de Rivoli, une série de petites galeries maçonnées, vides, fut recoupée par le tunnel du métro, Là encore, leur origine et leur destination demeurent inconnues. On rencontra aussi, assez souvent, dans les fondations de la muraille de Philippe Auguste, des petits réduits souterrains qui n’étaient d’ailleurs, peut-être, que la cave à vins des gardes des anciennes portes.

Mais quai de Gesvres on fit une autre découverte… L’endroit paraît d’ailleurs un peu magique, car aujourd’hui le voyageur qui prend son métro à Châtelet en direction d’Issy, se trouve dans une station à nulle autre pareille. Une voûte abaissée, un soupirail ouvrant sur la Seine et des parements en pierre de taille montrent que ce tunnel n’est pas tout à fait semblable aux autres. En fait, il a été construit sous Louis XIII. En effet, à cette époque, en 1642, le roi avait fait don à Louis Potier, marquis de Gesvres, d’un terrain situé juste en face de l’île de la Cité entre le pont Notre-Dame et le pont au Change. Ce don était assorti d’une condition. Le marquis devait faire construire à ses frais une sorte de plate-forme longeant la Seine au même niveau que les deux ponts. Elle constituait ainsi une sorte de quai surélevé porté par une voûte dont les piliers reposaient sur la berge même du fleuve. Les arcades s’ouvraient du côté de la Seine. En période de basses eaux ce système constituait une loggia sous laquelle on pouvait se promener alors qu’en période de crue elle était noyée à mi-hauteur. Lorsqu’en 1860 on canalisa le fleuve, on construisit sur la berge un mur vertical qui occulta complètement ces arcades. D’ouverte sur la Seine, cette galerie devint souterraine et dans le vide qu’elle constituait on fit passer, en 1913, la ligne de métro n° 7 et on installa une station.

Ce souterrain était connu en 1906 même s’il n’était pas encore utilisé. Par contre ce qui fut surprenant, ce fut la découverte d’un autre souterrain, d’une taille inusitée, à l’angle de ce quai de Gesvres et de la rue de la Tâcherie. Les ouvriers qui creusaient une galerie de service pour rejoindre la Seine se retrouvèrent un jour, émerveillés, dans une sorte de grande salle maçonnéc en pierres appareillés dans le plus pur esprit de ce que l’on faisait au XVIe siècle. Parfaitement construite avec une magnifique voûte en plein cintre, elle avait une hauteur de 3,75 mètres pour une largeur de 1,80 mètre. Cela représentait des proportions inusitées pour les constructions souterraines de cette époque : trop haute pour être une crypte, trop profondément enfoncée dans le sol pour être une chapelle. Par ailleurs, sa forme était allongée et formait un couloir dont il ne subsistait qu’une dizaine de mètres environ, les extrémités étant effondrées. La destination de ce tunnel parut à tout le monde mystérieuse et inexplicable.

La taille de ce souterrain me laissa longtemps perplexe. Or, un jour que j’étais dans le troisième sous-sol du bel immeuble de la rue Saint·Georges où sont conservées toutes les archives de L’Illustration et que je regardais suinter le long des murs l’eau trouble de la Grange-Batelière qui passe en voisine, fappris une chose surprenante qui m’ouvrit enfin les yeux. A Mantes, où Henri IV avait fait construire un château, existent encore les vestiges d’un souterrain de grande taille que l’on peut voir sous la tour Saint-Maclou. Ce tunnel mettait en communication le château royal avec celui que Sully possédait à Rosny. Il était si vaste qu’un carrosse pouvait y circuler. Ainsi, d’après ce que l’on m’a conté, le ministre allait rendre visite à son roi d’une manière tout à fait secrète et assez confortable. De longues réunions pouvaient ainsi se dérouler sans que nul n’en sache rien. Et il paraît même que parfois c’était le roi qui se dérangeait, car il s’était découvert un plaisir nouveau. Celui de voyager avec la belle Gabrielle dans un carrosse, sous une nuit noire et un plein cintre pour y faire une marinade à deux corps. Et cela plusieurs siècles avant que Mme Bovary mette la chose à la mode.

Il semblerait donc que ce roi admirable dont on connaît la fertile imagination et le parfum puissant, ait créé le premier transport en commun souterrain. L’arncêtre du métro remonterait ainsi au Vert Galant et la galerie du quai de Gesvres pourrait n’être alors qu’un tunnel à carrosse dont l’usage politique ou amoureux s’est tout simplement enlisé dans la nuit des temps.

Alors!…

Rendons-lui ses voitures enchantées.

Rendons à la Grande·Bateliète la gondole noire du

Fantôme de l’Opéra.

Et fermons les yeux.

Et tournons la page…